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IX. — LA FERME DU CAILLOU

J'ai sous les yeux, en écrivant, une lithographie anglaise du milieu de ce siècle représentant « Thefarm du Caillou, where Napoléon stajred the night before the battle of Waterloo », et une estampe française datant à peu près de la même époque. La petite construction se compose de deux corps différents : le logis des fermiers à gauche, une grange avec grande porte cintrée à droite. Devant l'habitation s'étend une sorte de terrasse garnie d'une balustrade de bois; à droite, une porte percée dans un mur en grosses pierres de taille, donne accès au verger. La route est bordée d'ormes et de sapins en face de l'habitation. Le lithographe anglais a placé des personnages nombreux sur la chaussée : des familles conduites par des guides, des promeneurs arrêtés en des poses niaises, un couple élégant assis dans un cabriolet... La composition française montre une lourde diligence gravissant la côte qui mène à Genappe. Le touriste ne trouvera plus cette figuration aujourd'hui en visitant le Caillou. Le tramway de la vallée de la Lasne et le chemin de fer de Genappe ont rendu déserte la route tragique des Quatre- Bras.

La ferme aussi a bien changé. Elle est devenue une demeure de plaisance, presque une villa. M. Coulon, l'ancien architecte de l'arrondissement de Nivelles, en devint propriétaire, il y a quelque vingt ou trente ans, Il modifia le Caillou pour l'habiter. On suréleva la maison, on abattit la grange, on construisit une écurie et une remise. Le rez-de-chaussée où Napoléon avait passé la nuit du 17 au 18 juin, déjeuné le matin de la bataille et dressé ses premiers plans de combat, fut

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respecté. M. Coulon était un bonapartiste fervent. Ce fiit lui qui restaura l'église de Waterloo. 11 fit décorer les plafonds du Caillou d'une aigle surmontée d'un grand N. Il racheta les vieilles tables — fort élégantes, ma foi — sur lesquelles Napoléon avait déjeuné et déployé ses cartes. Des aigles ramassées sur le champ de bataille, des souvenirs, des dessins s'ajoutent à ces souvenirs. La maison est devenue un petit musée — le plus vivant et le plus émouvant certes de tous ceux qu'on fait voir sur le champ de bataille.

Je suis arrivé au Caillou un matin. Une pluie fine tombait. La route était maussade. Ne sachant point quels étaient les locataires actuels, je me demandais quel accueil m'était réservé. Je fus vite rassuré. Le Caillou était encore occupé à cette époque par M"* veuve Coulon et par son fils, M. Emile Coulon, un dessinateur de talent dont j'avais vu déjà les œuvres. Une réception des plus cordiales me fit oublier rapidement l'humidité et la tristesse du chemin. M. Emile Coulon a conservé pour Napoléon le culte professé par son père. Il m'a fait voir en détail le Caillou, puis le verger où tout un escadron passa la nuit, l'espèce de tourelle en contrefort placée au fond du jardin que la tradition désigne comme un des observatoires de TEmpereur, puis la chambre où Napoléon rêva d'écraser l'Europe en un suprême effort. Chose singulière : les paysans sont unanimes à déclarer que l'Empereur ne passa pas la nuit du 17 au 1 8 juin dans la ferme du Caillou, mais que, pour induire ses ennemis en erreur, il alla demander asile au jardinier Aubry qui habitait, à quelques centaines de mètres, dans la direction de Plancenoit, une misérable chaumière. Les « titres » du Caillou sont pourtant établis par l'histoire. M. Emile

Coulon me raconte que son père connut la vieille femme qui servit le déjeuner impérial. Elle se souvenait avec précision du tableau qu'offrait la chambre pendant et après le repas. La table desservie, on plaça les cartes sur le tapis à côté du « petit chapeau ». Puis l'Empereur et son état-major s'enfermèrent assez longtemps. Quand ils quittèrent le Caillou, les régiments s'alignaient le long de la route. Les musiques saluèrent une dernière fois le maître, d'une fanfare d'orgueil et d'espoir...

Ôevant les lieux mêmes, parmi les objets parlants où survit quelque chose des grandes heures écoulées, ces données vagues font surgir dans l'esprit des visions nettes et vivantes. Mon hôte me fournit d'autres détails qui précisèrent ces tableaux... Mais la matinée se termina par un déjeuner animé et copieux. Certaines impressions que j'aurais voulu fixer dans ma mémoire s'échappèrent. Ce repas au Caillou parmi des reliques vénérables aurait dû prendre un caractère grave et religieux. Je confesse qu'il fut gai et bien arrosé, comme un vrai repas wallon, et qu'au dessert on avait oublié l'Empereur et les milliers d'hommes qui furent massacrés pour l'amour de sa gloire...

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