X. — LA FERME DE PR1CEMONT
En contre -bas de la chaussée qui va d'Ohain à Genval, au milieu des pépinières et des larges prés où s'ébrouent les poulains, la platureuse ferme de Pricemont domine une des parties les plus pittoresques de la vallée de la Lasne. Les bâtiments sont très anciens; ils appartiennent à la famille Stouffs, qui a donné à la Belgique maints bourgmestres, échevins et représentants. Le
prince d'Orange établit ici son quartier général avant la bataille. Sur la route d'Ohain se dresse un survivant de i8 1 5. Hiver et été, ce témoin solitaire contemple la Butte du Lion dressée dans le lointain. C'est un arbre, mais un arbre singulier, double, hybride, unique : une épine géante autour de laquelle a poussé un lierre énorme. Les grosses branches de la plante parasite s'enroulent, se tordent, s'enlacent autour du tronc de l'épine avec des ondulations de couleuvre et développent de toutes parts un superbe bouquet de feuillage. L'épine semble étouffée sous le massif opulent; mais sa ramure s'y est frayé un chemin et agite au-dessus de son inséparable compagnon un panache triomphal de feuilles finement découpées.
C'est à la ferme de Pricemont qu'il faut rattacher, croyons-nous, un cycle de légendes comiques très populaires en Wallonie, en Flandre et dans le Brabant. Les soldats hollando-belges furent ridiculisés d'une manière impitoyable par leurs compatriotes Pourquoi? On ne sait trop. Une partie des troupes du prince d'Orange, équipée à la hâte, ne participa point à l'action et fut casernée dans des fermes pendant toute la campagne. Cela n'empêcha point sans doute quelques-uns de ces beaux guerriers de raconter leurs exploits héroïques dans leur ville natale. On se moqua d'eux, on aggrava leurs discours dans des histoires grotesques, et le ridicule s'étendit, dans la suite, aux autres régiments des Pays-Bas dont on oubliait la belle conduite à Quatre- Bras et à Waterloo même. Chose singulière : le thème de ces récits se trouve déjà dans Plaute. Pour c blaguer » ou pour « zwanser », comme on dit à Bruxelles, ces soldats-spectateurs, les beaux esprits en Belgique leur prêtèrent les fanfaronnades du Miles gloriosus. La plus
ancienne version serait née à Tournai ; celle de Gand aurait suivi de près. La version bruxelloise est devenue la plus célèbre; elle se raconte en patois « marollien ». La voici, très abrégée, et privée de son dialogue savoureux.
Napoléon est dans sa tente ; il déjeune tranquillement avec du « chicolate » . Tous les quarts d'heure un aide de camp entre, effaré, et annonce à l'Empereur que les Anglais ont reçu de nouveaux renforts. Napoléon ne s'émeut pas pour si peu et donne simplement l'ordre de faire avancer de nouveaux régiments. Enfin, l'aide de camp, blême, hagard, les cheveux dressés sur la tête, vient s'abîmer sur une chaise.
— Poléon, dit-il, les Belges y sont là.
L'Empereur change de visage et demande avec
anxiété :
— Combien c'qu y sont dô?
— Quatre!
— Podferbloume! Nous sommes f... ichus!
La légende gantoise montre constamment le maréchal Bertrand aux côtés de l'Empereur. Fait inexplicable : le général Van Damme, Gantois d'origine, ne jouit d'aucune popularité chez ses compatriotes, tandis que Bertrand est aussi célèbre, parmi les descendants d'Artevelde, que l'Empereur lui-même. Au matin de la bataille donc, Bertrand s'est placé sur un monticule et regarde les lignes anglaises avec sa lunette d'approche. Napoléon se tient à ses côtés, et tout à coup lui demande en gantois :
— Bertrand, prête-moi ta lunette un moment.
— Volontiers, Sire, répond le maréchal.
Napoléon, à son tour, examine le plateau et les régiments ennemis.
— Quelle bonne lunette, Bertrand ! — dit-il au bout de quelques minutes, toujours en gantois. — Où l'as-tu achetée?
— Mais chez l'Italien de la rue des Champs, Sire! (Il y avait autrefois un marchand de lunettes, Italien d'origine, dans la rue des Champs, à Gand.)
— Veux-tu me la prêter jusqu a la fin de la journée ?
— Avec plaisir.
La bataille s'engage. La lunette rend les plus grands services à Napoléon. Il aperçoit les moindres mouvements des Anglais, des Prussiens et les déjoue avec un calme absolu. Soudain il aperçoit, du côté de Brainel'Alleud, un point mouvant. C'est la réserve gantoise : quatre hommes seulement, mais o grands comme des arbres ». Wellington, à bout de ruses et de soldats, n'a plus d'espoir qu'en ces quatre géants. Ils avancent sto'iques, imperturbables. Napoléon tient sa lunette braquée sur eux. 11 sent qu'un grand danger le menace.
— Bertrand, dit-il d'une voix tremblante, quels sont ces hommes formidables?
Le maréchal regarde à son tour et répond, plein de trouble :
— Sire, ce sont les « Genteneers ».
L'Empereur lance un juron et s'écrie, dans la langue
gantoise la plus pure :
— Nous sommes... perdus. Il n'y a qu'à battre en retraite
Ne pouvant employer le dialecte local, je ne saurais exprimer l'irrésistible drôlerie de ces récits. Les dialogues gantois, d'une bonhomie gouailleuse et singulièrement libre, bravent l'honnêteté. L'esprit d'Ulenspiegel et de Bruegel y reparaît en son naturalisme ingénu. Les quatre soldats de la bataille de Waterloo sont les
descendants reconnaissables — bien que travestis par l'ironie moderne — des lurons héroïques que Ton chantait au XIV e siècle dans la chanson des Kerels.