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XI. — « THE WATERLOO BALL-ROOM

Nous avons traversé Fleurus, Ligny, les Quatre- Bras, Genappe, à la suite de Napoléon; nous avons franchi les défilés de la Lasne avec les soldats de Blùcher; nous allons, avant de parcourir le champ de bataille, rejoindre un moment les chefs de l'armée anglaise apprenant dans la griserie d'une fête l'entrée des Français en Belgique et les progrès foudroyants de l'armée impériale.

Rue de la Blanchisserie, à Bruxelles, derrière une maison plate et triste, on montre un vaste hangar dans lequel eut lieu, s'il faut en croire Fraser, le fameux bal de la duchesse de Richmond. Le visiteur traverse d'abord une petite cour non couverte; on ne lui fait point voir le rez-de-chaussée du fameux hall. Il monte au premier par une sorte d'échelle. Le soir du bal, un escalier royal conduisait, dit-on, à la salle de fête. Celleci appartient actuellement à un carrossier Breaks, charrettes à bancs, voitures de tous genres luisantes de vernis ou montrant encore leurs caisses de bois naturel, charrettes d'enfants, landaus, coupés, omnibus, sont placés un peu pêle-mêle dans ce vaste grenier à peine haut de trois mètres. La poussière couvre le sol ; les murailles sont sales. Six poutres énormes traversent le hangar, venant du rez-de-chaussée et allant supporter la charpente du toit. Dans le parquet, dont les planches sont d'une longueur remarquable, des ouvertures, prati-

quées de distance en distance, permettant de faire manœuvrer des leviers sur lesquels on place des voitures. Au mois d'août de l'année 1888, sir William Fraser, l'auteur des Words on Wellington, découvrit ce grenier poussiéreux, puissamment construit et vieux sans doute d'un siècle. Sans hésiter, il y reconnut le cadre où se déroula cette belle nuit d'amour et de joie qui préluda à l'épopée de Waterloo.

Fraser ne s'est-il pas trompé? Dans son excellent petit Itinéraire, M. Georges Barrai affirme que la fête eut lieu au premier étage de l'hôtel du duc de Richmond et non dans un hall contigu, loué et décoré pour la circonstance. Le duc occupait un château situé à cette époque en pleine campagne. Cette demeure seigneuriale, modifiée et réduite, se trouve absorbée aujourd'hui par l'hôpital des sœurs Augustines. La ville s'est étendue tout autour, si bien que les vestiges de la maison de plaisance du duc de Richmond sont situés actuellement en pleine cité. On n'est admis à les voir que muni d'une permission spéciale. Le premier étage du château de Richmond sert de réfectoire aux Sœurs hospitalières. Les religieuses ont transformé les autres pièces en salles s de malades et en cellules. Si l'étincelante « veillée des armes », chantée par Byron, s'est tenue dans ce château converti aujourd'hui en couvent, la prière et la charité ont, sans doute, purifié aux yeux des Sœurs ces lieux où l'on concerta les massacres dans l'enivrement des danses et du festin.

Lady de Roos, fille du duc et de la duchesse de Richmond, a déclaré à maintes reprises — s'il faut en croire M. Barrai — que la fête avait eu lieu dans la demeure même de ses parents. Pourquoi ne pas admettre ses dires? Le hangar, que la légende et l'histoire ont toutes

deux accepté comme le décor authentique du célèbre bal, est infiniment laid et triste ; il n'a pour lui qu'un certain air de puissance vulgaire. La médiocre élévation du plafond, les six poutres traversant le plancher y rendent un bal à peu près invraisemblable. Les deux cent cinquante invités de la duchesse devaient y étouffer. Et songez de plus à la place qu'auraient occupée le buffet et l'estrade des musiciens. La circulation même aurait été difficile; les valets eussent été immobilisés. Comment se figurer, dans ce milieu grossier, les scènes tragiques ou charmantes recueillies par la tradition, embellies par les poètes, et dont on ne sait plus si elles sont légendes ou vérités? Voit-on les généraux, les diplomates, les pairs, les officiers, les enseignes, puis toutes les dames invitées par la duchesse et parmi lesquelles il en était qui eussent inspiré le noble et gracieux pinceau de Prudhon, voit-on tout ce monde à la fois grave et frivole, vêtu des beaux et chatoyants costumes de l'Empire, se bousculant autour des malencontreuses poutres ? Se représente-t-on Wellington, tour à tour sérieux et enjoué, allant d'un officier supérieur à l'autre pour communiquer à voix basse ses ordres de route, puis s'arrêtant devant le duc de Brunswick et lui apprenant la marche précipitée des Français? S'imagine-t-on le duc de Brunswick, devenu soudain pâle au pressentiment de sa mort prochaine, se levant en émoi et laissant échapper de ses mains le duc de Ligne, enfant, avec il jouait? Un incident de ce genre eût mis aussitôt le bal en rumeur. On aurait deviné à l'instant le secret du Duc de Fer. Or la fête continua tranquillement. Tous les renseignements, toutes les versions, tous les témoignages sont unanimes à cet égard. On doit supposer que les invités pouvaient circuler

d'une pièce i l'autre ; qu'après avoir dansé au premier étage, ils descendaient se rafraîchir et se reposer dans les salons du rez-de-chaussée. Quant i minuit, Wellington arriva chez la duchesse, il put causer avec ses lieutenants sans attirer l'attention. Les groupes n'étaient donc point compacts. Les invités, sans doute, se dispersaient dans l'hôtel. La foudroyante nouvelle n'interrompit point la fête. Les jeunes officiers, • en bas de soie et en souliers à boucles » continuèrent de valser; leurs supérieurs purent se retirer... à l'anglaise; à trois heures du matin seulement les trompettes et les bugles annoncèrent « l'aube sanglante i qui arracha les retardataires des bras de leurs danseuses. La duchesse de Richmond réveilla sa fille cadette, « un vrai baby de Reynolds, écrit M. Houssaye, qui vint de ses petites mains roses rattacher l'épée du général en chef ». Mais, si la duchesse ne s'était pas trouvée chez elle, dans son hôtel, aurait-elle seulement songé à aller réveiller sa fille ?

Le « hangar » de la rue de la Blanchisserie nous paraît avoir des droits fort douteux à l'honneur que les historiens lui confèrent. Son rôle est manifestement légendaire. Les Anglais, néanmoins, auraient voulu y célébrer le soixante-quinzième anniversaire de la bataille de Waterloo par une fête à laquelle on aurait invité toute l'aristocratie britannique. La décoration devait coûter cinquante mille francs. On recula devant les frais. Croit-on que la duchesse de Richmond avait dépensé autant?... La Waterloo BalURoom est devenu un lieu de pèlerinage pour les Anglais, au même titre que la Butte de Mont-Saint-Jean. Ils signent en masse le Visitons book. Quand ils sont accompagnés de leurs épouses, de leurs fiancées ou de leurs sœurs, ils esquissent quelques tours de danse avec une gravité toute religieuse. Et

même, quand ils sont seuls, ils rendent hommage aux héros défunts en exécutant un entrechat en manière de rite funèbre...

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