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XII. — PLANCENOIT

Reprenons notre promenade sur le champ de bataille. Au lieu de poursuivre notre excursion par la route de Mont-Saint-Jean et de nous diriger vers la ferme Lacoste, nous obliquerons à droite en quittant le Caillou pour nous rendre à Plancenoit à travers champs. Au-dessus de la plaine éternellement ondulée, un ciel mouvementé de septembre roule de gros nuages gris sur un fond argenté. Plancenoit se dissimule dans un vallon. Le clocher émerge bientôt d'un bouquet d'arbres, à l'extrémité d'un chemin creux. Derrière le village, la colline se redresse, en sorte que la petite agglomération, avec ses toits rouges, ses façades crépies à la chaux, se découpe en vive mosaïque sur le coteau vert.

La cure, où je me dirige après avoir jeté un coup d'oeil sur la place communale, disposée en double étage, est précédée d'une grille tapissée dune opulente vigne vierge. On traverse le village avant d'y arriver, chaque maison s'entoure d'un jardinet, et les rues sont fleuries comme pour une procession perpétuelle. Le curé, très obligeant comme tous les prêtres du pays, commence par me déclarer « qu'il ne connaît rien » et qu'il regrette de ne pouvoir me renseigner sur les traditions locales. Il « professe un scepticisme profond » à l'égard des histoires de paysans, et son ignorance des légendes populaires est voulue.

— En arrivant, il y a dix-sept ans, à Plancenoit, me

dit-il, j'interrogeai les vieillards qui prétendaient avoir été mêlés aux événements de i8i5. Ils me racontèrent d'abord des aventures extraordinaires, puis finirent par avouer qu'ils avaient fabriqué ces récits de toutes pièces. * Faut bien servir que 1 que chose aux Anglais, n'est-ce pas? i me disaient-ils pour se justifier. Tout ce qu'ils savaient, c'est que, aux premiers coups de feu, ils avaient fui précipitamment avec leurs bestiaux et que, au retour, ils avaient trouvé les rues pleines de cadavres et des soldats morts et blessés dans leurs maisons. Un vieux mendiant, qui se tint pendant plusieurs années au pied de la Butte du Lion, racontait à tous les visiteurs qu'il avait servi de guide à l'avant-garde prussienne ; or, il était né en 1820. Plusieurs vieilles femmes gagnaient leur vie en racontant aux Anglais les épisodes terribles dont elles avaient été soi-disant les témoins. Toutes étaient nées après la bataille.

Le curé m'accompagna ensuite à l'église. La façade, en pseudo-gothique, est de construction récente. Il ne reste rien de l'église primitive bâtie au XIII e siècle. L'ancien clocher existait encore en 181 5. Un dessin anglais, fait quelques jours après la bataille, nous montre sa masse quadrangulaire, semblable à celle des puissants clochers de la Hulpe et d'Ohain, s élevant parmi les saules du cimetière. Le reste d'une antique muraille entoure encore aujourd'hui une partie du champ funèbre; il n'est point, à Plancenoit, d'autres pierres contemporaines de la bataille. Autour de ce mur en granit les voltigeurs et les tirailleurs de la Jeune Garde ont lutté pendant des heures, comme des enragés, défendant ou attaquant tour à tour le cimetière. Ici comme à Ligny, le calme infini du paysage actuel s'oppose dans l'esprit à la violence sanglante des souvenirs évoqués. . .

L'église, à l'intérieur, est revêtue d'une polychromie coquette. L'ancien autel, traversé par les balles, a été transporté, me dit le curé, dans un village situé non loin de Péruwelz; il datait de la Renaissance. Tout ce qui pouvait rappeler l'horrible boucherie a disparu de cette charmante église rose et bleue; le curé actuel, non seulement ne veut plus se souvenir des légendes que lui contaient les vieillards, mais il efface avec soin les traces authentiques de la guerre.

Et pourtant, comme je le quitte, après avoir bavardé longuement avec lui de la bataille, il me dit en manière de conclusion :

— Waterloo a donné son nom à la terrible journée sans aucun droit Notre village seul pouvait revendiquer ce titre. Il n'y a ni bataille de Waterloo, ni bataille de M ont- Saint-Jean ; il n'y a que la bataille de Plancenoit.

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