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XIII. — HANNOTELET. — PAPELOTTE. — FICHERMONT

Un peu au nord de Plancenoit, s'élève une insignifiante pyramide gothique : c'est le monument des Prussiens. L'inscription est simple : Die gefallenen Helden ehrt dankbar Kônig und Vaterland; sie ruhen in Frieden. Prenons à droite les chemins creux qui nous ramènent dans la vallée de la Lasne. La jolie ferme d'Hannotelet s'offre bientôt à nous, à peu de distance du tramway vicinal. Un énorme noyer l'ombrage en partie. Les fenêtres à bascule dessinent de petits cadres blancs dans la façade rouge tournée vers le vallon. Les fermiers n'habitent le pays que depuis six ans, ils ignorent tout...

Derrière Hannotelet, nous voici soudain sur une colline inculte. Des genêts, des bruyères, des ronces, des fougères s'entremêlent, se confondent sur le sol sablonneux. Il faut grimper assez longtemps avant d'atteindre les hauteurs. Un territoire étendu s'étale entre Hannotelet et le château de Fichermont. Sur la terre labourée, les meules roses s'alignent comme des tentes. De grands toits ardoisés brillent au dessus des terres et versent sur tout le plateau de vives lumières ; ce sont les toits des fermes historiques : Papelotte, Fichermont, la Haye-Sainte. De toutes parts les flèches aiguës des clochers déchirent le ciel; derrière la houle paisible des champs vallonnés on dirait autant de nefs immobiles...

Papelotte est Tune des plus importantes constructions fermières du Brabant. La tour, posée comme une bastille sur la voûte d'entrée, lui donne une allure de château-fort. Autour de la ferme rayonnent les chemins creux, d'un accès difficile. Comme à Moriensart, on se croirait transporté dans le burg rustique de quelque chevalier lotharingien. Papelotte a été rebâti presque entièrement, il y a une vingtaine d'années. Certaines parties anciennes portent encore les traces de l'incendie allumé le soir de la bataille. Le fermier me fait voir avec complaisance ses écuries, ses étables. Les bâtiments sont entretenus avec amour. J'admire les étalons brabançons aux encolures formidables, aux croupes larges et luisantes ; on me fait contempler tout un troupeau de petites vaches bretonnes. La richesse de cette ferme a quelque chose d'imposant et de noble... Mais, hélas ! aucune légende à recueillir.

Les champs, au dehors, sont solitaires Je marche pendant près d'une demi-heure sans rencontrer une

âme. On ne voit ici ni huttes, ni cabanes, ni maisonnettes autour des grosses fermes et des châteaux, rien que des terres de labour et des chemins ravinés. Fichermont apparaît enfin, entouré de ses haies et de ses grilles. Une délicieuse maison de plaisance faisant l'effet d'une oasis fleurie au milieu de la solitude. Deux constructions indépendantes Tune de l'autre s'élèvent au milieu du parc. La plus ancienne date de l'époque espagnole ; la façade, en briques rouges, surmontée d'un pignon à redents, semble sortir d'un paysage de Teniers; la muraille porte l'écusson de la famille de Fierlant, autrefois propriétaire du château, et une statuette de saint Hubert posée dans une niche. Cette partie de Fichermont existait seule en 1 8 1 5 ; elle marquait l'une des pointes extrêmes du champ de carnage. La cavalerie du général d'Homond et des régiments de Hanovriens passèrent comme des trombes égarées devant ce joli château brabançon, devenu la demeure du jardinier et des domestiques.

Les « châtelains » habitent une construction nouvelle hérissée de créneaux et de tourelles. Ce castel romantique fait assez piteuse figure à côté de la maison ancienne. Les « maîtres » sont absents. Ils n'habitent Fichermont que depuis quelques années et n'auraient sans doute rien à m'apprendre. Un jardinier m'accompagne dans le parc. Son père, me raconte-t-il, avait sept ans l'année de la bataille, sa mère cinq. Ils habitaient un hameau de Lasne. A l'arrivée des Prussiens, leurs parents les amenèrent dans les bois avec les bestiaux. Des villages entiers fuyaient à travers les forêts. Parfois de grands arbres tombaient, coupés par les boulets. Les collines brabançonnes n'étaient pas couvertes alors de petites sapinières plantées par des arboricul-

teurs. D'épaisses frondaisons les surmontaient. Les paysans cherchèrent le salut dans ces beaux bois. Mais leur fuite était entravée à chaque pas. On rencontrait des troupes attardées ; les bêtes refusaient d'avancer, ou, prises de peur en entendant la canonnade lointaine, ruaient, jouaient des cornes, détalaient brusquement. Les parents du jardinier marchèrent jusqu'à Rixensart et passèrent la nuit en plein air, endormis autour d'un feu de branches...

Dans la cour de Fichermont, entre les écuries et la demeure ancienne, s'élève un puits charmant qui remonte au XVI e siècle. Un lierre épais décore le joli petit édifice et descend en lourdes cascades vertes du toit ardoisé. Sans doute des luttes sanglantes s'engagèrent autour de la margelle. Mais nous ne sommes pas ici en face d'un trou sinistre comme celui d'Hogoumont. Aucune trace de destruction, aucun éclat dans la pierre. J ai demandé au jardinier si l'on ne racontait pas d' « histoires » dans le pays sur le puits de Fichermont, si l'on ne parlait pas de cadavres enfouis à la hâte dans cette fosse profonde. Il ne savait rien.

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