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XV. — LA BELLE-ALLIANCE

Napoléon n'alla pas plus loin. Le soir de la bataille, Wellington etBlûcher se rencontrèrent, par hasard, à cet endroit et, comme le dit une plaque commémorative « se saluèrent mutuellement vainqueurs ». La Belle- Alliancé est aujourd'hui un cabaret. Avant que son nom eût retenti dans la funèbre épopée, elle jouissait déjà d'une réputation légendaire. La fermière qui l'habita tout d'abord était veuve d'un second mari. Son deuil était à peine écoulé qu'elle épousait un de ses valets. D'où le nom de Belle- Alliance donnée à la métairie par les voisins de cette fermière sans orgueil. Telle est la version racontée par Walter Scott. Certains paysans, interrogés par Le Mayeur, ont fourni une autre explication. La fermière n'était nullement la luronne que l'on croit. C'était une veuve sage et respectée. Mais elle eut le malheur de rencontrer un de ces coqs de village, gaillards sans scrupules, paresseux mais séduisants, dont elle s'amouracha. Le mariage fut décidé. En apprenant la triste nouvelle, le curé s'écria :

— Quelle belle alliance nous allons conclure !

La métairie avait autrefois un aspect plus coquet, si j'en crois de nombreuses reproductions gravées ou lithographiées depuis 181 5. Sur une seule estampe, exécutée

en Allemagne, elle apparaît lugubre. Des soldats, transformés en fossoyeurs, enterrent les cadavres des deux: côtés de la chaussée. La ferme, mal dessinée, vacille sur ses assises. On la dirait prête à s'écrouler; sa façade est fuyante, ses fenêtres sont louches. L'immense cimetière grossièrement colorié semble faire peur à cette bicoque tremblante...

La Belle- Alliance n'est ni une ferme opulente comme Papelotte ou la Haye-Sainte, ni une ferme tragique comme Hogoumont. Elle est tout simplement triste, d'une tristesse pauvre et sans grandeur.

La salle du • Musée • est misérable. Les murs sont couverts d'une chaux bleuâtre. Une suspension en ferblanc recouverte d'une gaze verte pend au plafond. Les lithographies souillées, maculées, des batailles de Waterloo, de Leipzig, du siège de Ratisbonne, sont collées à la muraille. Une statuette de Napoléon en plâtre doré décore la cheminée.Tout cela sent l'abandon; un froid humide nous enveloppe. Une vieille gravure montre la ferme d'autrefois. Combien elle était gracieuse et fraîche, sans les enseignes et les inscriptions qui enlaidissent à présent les volets et la façade ! Voici plus loin la photographie d'une nonagénaire, Marie-Françoise Roch, petite vieille ratatinée et aveugle qui attirait jadis les visiteurs à la Belle-Alliance. Son histoire est écrite sous le portrait. Marie-Françoise était née à Ways, le 24 juin i8o3. Elle venait de faire sa première communion et était allée passer quelques jours chez sa sœur à Plancenoit, quand les troupes affluèrent dans la contrée. Marie-Françoise réussit à se réfugier dans une niche pendant la bataille; elle y resta blottie toute la journée. Le soir, elle sortit de sa retraite et soigna les blessés et les mourants. Elle mourut aveugle, il y a quelques

années. Sa fille et son gendre sont les propriétaires actuels de la Belle- Alliance. De son vivant, les visiteurs, intéressés par son récit, laissaient tomber les gros sous dans la main des cabaretiers. La vieille animait de ses souvenirs vivants Pestaminet désolé. Marie-Françoise morte, l'âme de la Belle-Alliance s'évanouissait. La ferme est aujourd'hui lamentable. La jolie veuve de la légende n'y voudrait plus abriter ses amours. Le cabaret de la Belle-Alliance, comme autrefois la ferme Rossomme, est triste comme une demeure maudite.

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