‹ Figures et sites de BelgiqueChapitre 20 sur 27 · XVI. — WATERLOO · texte numérisé non relu

XVI. — WATERLOO

De la gare, une longue chaussée sans agrément mène au village. Tout de suite, les guides nous assaillent. Un mailcoach passe chargé de gentlemen et de ladies. A droite, par delà la plaine mamelonnée, Braine-l'Alleud et la Butte se partagent l'horizon; à gauche, les bandes bleues de la forêt de Soignes prêtent à la voûte du ciel leur appui magnifique. Le soleil est derrière moi et audessus de ma tête se joue une admirable féerie de lumière. Avant d'entrer dans le village, je visite le cimetière. Des maçons y travaillent. Derrière les petits sapins de l'allée unique les tombes disparaissent sous les ronces et les touffes de buis. Les croix de marbre et de bois s'inclinent, se renversent sur le sol. Un gamin me montre la « tombe des Anglais » La pierre a disparu. La grille, rouillée, sale, est toute tordue. On sent que les touristes n'entrent ici que rarement...

Waterloo se compose de quelques maisons proprettes groupées autour d'une église monumentale, mais laide, que la commune doit à la générosité des Anglais. Les

compositions de Madou nous font connaître un Waterloo rustique bien plus intéressant et plus curieux que la bourgade d'aujourd'hui. Sur la place on se croirait dans la petite capitale du Pot-au-Feu. Comme nous le disait le curé de Plancenoit : Waterloo a • usurpé le droit de Plancenoit • et aussi celui de Mont-Saint-Jean. Waterloo a pris certains airs cossus. Mais la petite cité est restée bourgeoise et provinciale infiniment. On ne se trompera jamais sur le rôle qu'elle a pu jouer dans l'histoire.

L'ancienne « Poste aux chevaux », où Wellington vint rédiger son bulletin de victoire, n'est point dépourvue de physionomie. Elle date du XVIII e siècle, comme l'indiquent les encadrements et les boiseries très élégantes des portes. L'intérieur a un faux air de bar anglais. On n'y vend que des boissons britanniques. Les cartes, les inscriptions sont rédigées en langue anglaise. Les touristes que nous avons aperçus tout à l'heure sur la chaussée font soudain irruption dans le cabaret. Les hommes sont couverts d'imperméables ; leurs compagnes s'enveloppent dans de grands carricks pourvus de capuchons. La visite commence, recueillie et respectueuse. Je suis bien obligé d'accompagner la bande. Ils boivent comme parole d'évangile les explications de la cabaretière qui nous guide. On nous mène par un délicieux escalier Louis XV dans la chambre où Wellington passa la nuit du 18 juin. Il y a là des chaises, des buffets, des pendules d'une forme charmante. Les Anglais ne les regardent même pas. Ces meubles n'appartiennent aux propriétaires de la Poste aux chevaux que depuis peu de temps. Mes compagnons n'ont d'yeux que pour les lits de Wellington et de Gordon, pour les fusils, les cuirasses accrochées au mur, les biscaïens, les boutons

placés sur les « commodes », et surtout pour le squelette découvert par le « baes » du café, il y a quelques années, en creusant les fondations d'une annexe. Un seul détail intéressant à détacher des propos de la cabaretière. Wellington, nous dit-elle, avait commencé la rédaction de sa dépêche au premier étage, dans sa chambre à coucher. Son aide de camp, Gordon, râlait dans la pièce voisine. Les gémissements et les cris du jeune officier enlevaient à YIronduke ce qui lui restait d'énergie. Il descendit au rez-de-chaussée pour terminer son bulletin triomphal.

En sortant, les Anglais se précipitent vers le jardin où est enterrée la jambe du comte d'Uxbridge. J'ai le temps d'aller visiter seul l'église. Je vous en épargne la description. Cette nécropole est d'une parfaite niaiserie architecturale et décorative. La Victoire en bronze de Wiener et l'écusson sculpté par Geefs sont en harmonie avec l'allure générale de l'édifice. On sait quel est le ton des inscriptions funéraires. Je copie celle du général major Van Merlem :

Dans ce champ belliqueux où sa valeur succombe, Sa gloire et nos regrets environnent sa tombe.

Cette sentimentalité touchante n'atténue point la froideur de l'église. Un buste de Wellington, pourtant, nous captive. Il est en marbre blanc. La famille l'envoya après la mort du duc. Le sculpteur Adams a représenté le prince de Waterloo vers la trentième année. L'œuvre est fort expressive. Le nez aquilin, la bouche ironique, sont d'une beauté suprême. Celui que Victor Hugo appelait « le barème de la guerre » incarne, dans ce portrait vivant, non seulement les calculs, Phéroïsme froid, l'énergie infatigable des Anglais, mais aussi la

Derrière Hannotelet, nous voici soudain sur une colline inculte. Des genêts, des bruyères, des ronces, des fougères s'entremêlent, se confondent sur le sol sablonneux. Il faut grimper assez longtemps avant d'atteindre les hauteurs. Un territoire étendu s'étale entre Hannotelet et le château de Fichermont. Sur la terre labourée, les meules roses s'alignent comme des tentes. De grands toits ardoisés brillent au dessus des terres et versent sur tout le plateau de vives lumières ; ce sont les toits des fermes historiques : Papelotte, Fichermont, la Haye-Sainte. De toutes parts les flèches aiguës des clochers déchirent le ciel; derrière la houle paisible des champs vallonnés on dirait autant de nefs immobiles...

Papelotte est Tune des plus importantes constructions fermières du Brabant. La tour, posée comme une bastille sur la voûte d'entrée, lui donne une allure de château-fort. Autour de la ferme rayonnent les chemins creux, d'un accès difficile. Comme à Moriensart, on se croirait transporté dans le burg rustique de quelque chevalier lotharingien. Papelotte a été rebâti presque entièrement, il y a une vingtaine d'années. Certaines parties anciennes portent encore les traces de l'incendie allumé le soir de la bataille. Le fermier me fait voir avec complaisance ses écuries, ses étables. Les bâtiments sont entretenus avec amour. J'admire les étalons brabançons aux encolures formidables, aux croupes larges et luisantes ; on me fait contempler tout un troupeau de petites vaches bretonnes. La richesse de cette ferme a quelque chose d'imposant et de noble... Mais, hélas ! aucune légende à recueillir.

Les champs, au dehors, sont solitaires Je marche pendant près d'une demi-heure sans rencontrer une

âme. On ne voit ici ni huttes, ni cabanes, ni maisonnettes autour des grosses fermes et des châteaux, rien que des terres de labour et des chemins ravinés. Fichermont apparaît enfin, entouré de ses haies et de ses grilles. Une délicieuse maison de plaisance faisant l'effet d'une oasis fleurie au milieu de la solitude. Deux constructions indépendantes Tune de l'autre s'élèvent au milieu du parc. La plus ancienne date de l'époque espagnole ; la façade, en briques rouges, surmontée d'un pignon à redents, semble sortir d'un paysage de Teniers; la muraille porte l'écusson de la famille de Fierlant, autrefois propriétaire du château, et une statuette de saint Hubert posée dans une niche. Cette partie de Fichermont existait seule en i8i5 ; elle marquait l'une des pointes extrêmes du champ de carnage. La cavalerie du général d'Homond et des régiments de Hanovriens passèrent comme des trombes égarées devant ce joli château brabançon, devenu la demeure du jardinier et des domestiques.

Les « châtelains » habitent une construction nouvelle hérissée de créneaux et de tourelles. Ce castel romantique fait assez piteuse figure à côté de la maison ancienne. Les « maîtres » sont absents. Ils n'habitent Fichermont que depuis quelques années et n'auraient sans doute rien à m'apprendre. Un jardinier m'accompagne dans le parc. Son père, me raconte-t-il, avait sept ans l'année de la bataille, sa mère cinq. Ils habitaient un hameau de Lasne. A l'arrivée des Prussiens, leurs parents les amenèrent dans les bois avec les bestiaux. Des villages entiers fuyaient à travers les forêts. Parfois de grands arbres tombaient, coupés par les boulets. Les collines brabançonnes n'étaient pas couvertes alors de petites sapinières plantées par des arboricul-

teurs. D'épaisses frondaisons les surmontaient. Les paysans cherchèrent le salut dans ces beaux bois. Mais leur fuite était entravée à chaque pas. On rencontrait des troupes attardées ; les bêtes refusaient d'avancer, ou, prises de peur en entendant la canonnade lointaine, ruaient, jouaient des cornes, détalaient brusquement. Les parents du jardinier marchèrent jusqu'à Rixensart et passèrent la nuit en plein air, endormis autour d'un feu de branches...

Dans la cour de Fichermont, entre les écuries et la demeure ancienne, s'élève un puits charmant qui remonte au XVI e siècle. Un lierre épais décore le joli petit édifice et descend en lourdes cascades vertes du toit ardoisé. Sans doute des luttes sanglantes s'engagèrent autour de la margelle. Mais nous ne sommes pas ici en face d'un trou sinistre comme celui d'Hogoumont. Aucune trace de destruction, aucun éclat dans la pierre. J'ai demandé au jardinier si l'on ne racontait pas d* « histoires » dans le pays sur le puits de Fichermont, si l'on ne parlait pas de cadavres enfouis à la hâte dans cette fosse profonde. Il ne savait rien.

Page 1