XIV. — ROSSOMME — TRIMOTIAU. — FERME LACOSTE
Remontons du Caillou vers le nord, en suivant la chaussée nue, sans arbres, qui mène à Mont-Saint-Jean et à Waterloo, en laissant à droite et à gauche les fermes blanches dont les noms idylliques et religieux, Belle- Alliance, Haye-Sainte, etc., perpétuent des souvenirs de sang. On traverse d'abord le joli hameau de Maisondu-Roi, quelques vieilles maisons solides groupées
autour d'une grande ferme ; on dépasse le chemin qui mène, à gauche, vers Braine-l'Alleud, et, au delà de l'emplacement occupé jadis par la ferme Rossomme, on arrive à la ferme Lacoste. Cette fois, nous sommes dans le cirque où se dénoua la lutte gigantesque. Rossomme, où Napoléon eut sans doute le pressentiment de la défaite en voyant, du côté de Chapelle-Saint- Lambert, l'avant-garde de Bûlow, Rossomme n'existe plus. L'Empereur y fit un repas avant d'engager la bataille ; le fermier lui fournit la chaise et la table qu'on transporta sur le petit observatoire du Trimotiau. Cette ferme porta malheur à Napoléon, dit-on; après la catastrophe, les paysans considérèrent l'habitation comme maudite. Elle fut vendue, en dernier lieu, à deux paysans qui l'occupèrent en commun. Dès les premiers jours leur bonne entente fut rompue. Un soir, dans le cours de l'année 1895, Rossomme brûla. Il ne resta que quelques débris de murailles calcinées. La ruine fut rasée. Les deux paysans s'accusèrent réciproquement d'avoir mis le feu à la ferme. Ils se chargèrent avec rage. Les pierres ensorcelées les avaient rendus ennemis.
Un peu plus au nord, la maison de Decoster présente à la chaussée sa façade unie percée d'une porte étroite. Il ne reste que fort peu de chose du cabaret qu'occupait le guide de Napoléon et que l'on nommait la maison de Lacoste.
Pourquoi Lacoste?
Jean-Baptiste Decoster était un gros flamand né aux environs de Louvain et qui vint s'installer en Wallonie au commencement du siècle. La légende populaire, le roman et l'histoire en ont fait un couard. Mais, en apprenant l'arrivée des troupes, il conseilla à sa femme et à ses enfants de fiiir vers les bois d'Aywiers et garda seul
ment i la place d'honneur. Il en est de même dans les restaurants, les cafés et guinguettes. L'un des • patrons » m f a donné des détails sur sa clientèle.
- On vous dira toujours du bien des Anglais dans T pays, m'sieur, car ils viennent en grand nombre et payent bien. Moi, j' fais pas de différence. Faut vivre avec tout 1' monde, c' pas ! Deux officiers prussiens sont venus Tannée dernière. Ils ont commandé un bon dîner et pris deux bouteilles de vin. Leur compte s'élevait à dix-huit francs. Ils m'en ont donné vingt; le reste était pour moi. Il y a partout de bonnes gens. 11 y a de bons Anglais, de bons Français; il y en a de mauvais aussi. Nous avons bien de mauvais Belges.
Comme il voit que je regarde les gravures représentant les victoires impériales :
— J'avais un vieil oncle, me dit-il, qui était allé en Russie. Il en était revenu avec une jambe de bois. Malgré cela, il est mort centenaire. Fallait pas mépriser l'Empereur devant lui: il vous aurait mis à la porte, tout estropié et tout vieux qu'il était. Ah! celui-là, il aimait bien Napoléon ! C'est drôle, n'est-ce pas m'sieur. Us étaient tous comme ça, les anciens, les paysans comme les soldats. Et aujourd'hui encore, allez, jeunes et vieux ont le même sentiment. Napoléon, m'sieur, pour 1' plus grand nombre, c'est comme un dieu.