XIX. — LE CHATEAU DE HOGOUMONT
Stendhal éprouvait un sentiment religieux en commençant sa Vie de Napoléon Bonaparte. Je suis saisi d'une sorte de crainte religieuse en abordant les ruines de Hogoumont. C'est ici le temple déchiré, branlant et
ibi
tragique de la guerre. Victor Hugo a peint ce décor grandiose et lamentable avec une ampleur inégalable. Le poète seul pouvait s'essayer à décrire et à ranimer ces débris d'horreur et d'héroïsme. Il est imposible de voir Hogoumont autrement qu'à travers l'évocation des Misérables. L'art a imprimé comme une marque indélébile sur la physionomie de ces ruines. Il en a agrandi les traits historiques jusqu'au drame le plus noble, le plus extraordinairement humain. Quiconque lit le chapitre de Victor Hugo voit les ruines et les combats de Hogoumont, les voit non dans la réalité précise de la reconstitution et du document, mais dans la réalité autrement vivante et profonde de la vision poétique. Hogoumont est un château de légende. C'est la seule des o fermes tragiques » dont les ruines aient été conservées intactes. La Haye-Sainte, Papelotte, Fichermont, le Caillou, la Belle-Alliance ont été restaurés, renouvelés, transformés, ratablés, comme me disait un paysan en me parlant de la Haye-Sainte. Si les morts du 18 juin se réveillent parfois dans l'immense cimetière, c'est parmi ces murs tronçonnés qu'ils se réunissent sans doute de préférence, c'est par la brèche encore ouverte de la petite chapelle que les ombres des gardes anglaises de Cook et des soldats de Jérôme pénètrent pêle-mêle pour se réconcilier dans de mystérieux offices nocturnes ..
Aucun effort d'imagination n'est nécessaire ici pour s'émouvoir. Le voyageur qui vient du sud par le chemin conduisant à Braine-l'Alleud, voit d'abord à sa droite, derrière un renfoncement du sol, le verger où les Français pénétrèrent à si grand'peine. Comme autrefois, « les arbres penchés et frissonnants semblent faire effort pour s'enfuir ». Le bois qui s'étendait autour du
château, devant le verger, a été complètement défriché. Il en reste encore trois marronniers géants. On prétend, dans le pays, qu'ils ont chacun deux siècles d'existence. Troués par les balles anglaises et françaises, ils restent debout devant la porte du château comme des sentinelles inébranlables. Tout près d'eux s'élève la fameuse muraille de briques, autrefois rouges, sur laquelle les divisions de Guillemot, de Foy, de Bachelu tirèrent pendant deux heures, à balles perdues, croyant voir les uniformes écarlates des Anglais. La muraille est percée de meurtrières par lesquelles les gardes de Cook visaient sûrement leurs imprudents adversaires. Dans le pays, ces ouvertures, qui permirent aux assiégés de repousser des divisions entières et devant lesquelles les Français s'obstinèrent étrangement à chercher la mort, s'appellent par corruption de langage, des muletières. Le patois wallon a d'étranges ironies.
L'entrée du funèbre bâtiment est à côté de ce mur. Elle n'a rien de sinistre, car elle est percée dans la maison du jardinier qui montre au-dessus de la muraille ses grandes croisées à meneaux de pierre, dans le style du seizième siècle. Cette habitation a été en partie reconstruite. Dans l'énorme porte cintrée est pratiqué un passage plus étroit par lequel les visiteurs sont introduits. La cour aussitôt s'embrassed'uncoupd'œil.Toutdevant nous respire la mort. Les murs calcinés, les pierres en tas, les ronces tristes ont l'éloquence d un deuil inguérissable. A gauche s'étend l'aile occidentale des bâtiments; elle comprend une grange et des écuries. A l'heure où je pénètre dans la cour, il n'y a personne de ce côté. Un grand molosse noir, au poil ras, aux yeux rouges, grogne tristement sur un tas de fumier. C'est le gardien du sépulcre. Devant moi, et complètement isolés des bâti-
ments encore occupés, voici le puits, la chapelle, la balustrade du château. Le puits est couvert de ronces; des fragments de mur entourent en partie le trou maudit comblé par les cadavres. Tout à côté, une mignonne chapelle penche légèrement ses murailles affaissées par les siècles, entamées par les assauts furieux et l'incendie du 1 8 juin. Elle a été consolidée par endroits; mais presque toutes ses blessures sont encore visibles. Qu'elle devait être jolie et pimpante au quinzième siècle, alors que le chapelain du puissant seigneur Hugo, sire de Somerel, y disait la messe ! A l'extérieur, elle ressemble beaucoup à la chapelle de Mont-Saint-Jean. Toutes deux appartinrent, du reste, à des chevaliers du Temple. Un même clocheton surmonte le toit aigu. A l'intérieur, l'oratoire de Hogoumont a conservé des restes de son mobilier religieux et les traces des luttes horribles de i8r 5. Déplus, les touristes le profanent encore journellement. On a beau reblanchir les murs à la chaux, Anglais, Prussiens et Français continuent de « s'y insulter... »
La Vierge en bois de la chapelle date sans doute du commencement du seizième siècle. C'est un bon morceau de cette sculpture brabançonne alors si florissante. Elle porte encore des vestiges de polychromie ; la guimpe est blanche ; quelques parcelles d'or brillent sur la draperie. Posée sur un autel carré qu'entourent les briques du pavé, elle accueille les visiteurs avec son bon sourire flamand. Le Christ, le fameux Christ aux pieds brûlés lui fait face. Il était placé autrefois à l'extérieur, au-dessus de la porte d'entrée. Les flammes, allumées par les obus français, après avoir dévoré le château où râlaient et hurlaient les gardes anglaises, atteignaient la chapelle, léchaient déjà les pieds du Sau-
veur, quand elles furent arrêtées soudainement par miracle. Jésus protégeait sa demeure.
Quelques débris du château, une amorce d'escalier où s'installent des pigeons, un fragment de balustrade couvert de mousse et de feuillage en broussaille, s'élèvent près de la chapelle. Derrière ces pierres et ces piliers s'étendent ce qu'on appelle les cimetières anglais et français, des bandes de terre incultes couvertes de luxuriantes mauvaises herbes où dorment deux mille soldats. Un jardin coquettement fleuri est devant et étale sa parure de dahlias et de phlox. Les « immortelles » aussi y poussent en grand nombre ; deux cent cinquante combattants sont enfouis dans cet enclos. Un grand potager longe le terrain; puis, au delà, c'est le verger énorme et sombre. Le feuillage des vieux arbres est si épais que l'air y prend une teinte de crépuscule. On dirait une entrée élyséenne. Deux mille soldats d'élite sont couchés aux pieds des pommiers et des poiriers. Deux morts seulement y sont commémorées : celle du jeune capitaine des Goldstream Guards, John Lucie Blackman, et celle du sergent-major Cotton, guide de Wellington à la journée de Waterloo et décédé non le jour de la bataille, mais en 1849.
Revenons dans la cour, jusqu'à la porte septentrionale illustrée par l'inutile héroïsme de Legros. Le spectacle n'est pas moins saisissant. On se représente le flot de Français pénétrant par la porte charretière, mais arrêté aussitôt, brisé, repoussé par la masse des des gardes anglaises. Les murailles extérieures sont épaisses et hautes comme celles d'un bastion. La chapelle apparaît toute petite dans la perspective. Il suffit d'un coup d'œil jeté sur cet ensemble pour comprendre la longue résistance des assiégés... De l'autre côté de la
cour, la maison du jardinier étale ses coquetteries rustiques. On y montre, au rez-de-chaussée, la chambre où, nous dit la femme loquace qui nous guide, « les officiers écrivaient» (?). Les anciennes poutres du plafond ont été conservées. Au mur sont attachés des fusils, des photographies; sur un meuble on exhibe des os, des grenades, des bisca'iens.
Le bavardage incohérent de notre cicérone féminin est des plus savoureux. Elle parle l'anglais, l'allemand et le français avec un même accent wallon, gras et chantant. Un grand nombre de gens du pays en contact constant avec les étrangers de différentes nations ont appris ainsi les trois grandes langues européennes. Notre guide en jupon est la fille de Pirson, ancien jardinier de Hogoumont. Elle s'enorgueillit de sa généalogie et passe à tous les visiteurs la carte de son père, décédé depuis plusieurs années. En voici le texte :
MARTIN PIRSON