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XX. — LA BUTTE DU LION

Traversant la plaine de Mont-Saint- Jean, en i83i, pour délivrer Anvers alors aux mains des Hollandais, les soldats du maréchal Gérard gravirent la Butte et, dans un accès de goguenardise rageuse, brisèrent la queue du Lion de bronze (i)... Les Français en général regardent l'immense cône de terre que surmonte un fauve pacifique, comme le Monument de la Défaite.

Ce lion chancelant qui rêve Debout dans le champ du destin,

est à leurs yeux le symbole d'un revers inoubliable. Michelet parle avec mépris du « tumulus barbare », Victor Hugo d'un cri admirable appelle le jour où l'Aigle soufflettera d'un coup d'aile « ce fantôme d'un lion »...

Ce monument est-il vraiment l'emblème d'une humiliation? Pour ma part je n'ai jamais éprouvé cesenti-

(i) Fait contesté.

ment. Il n'est pas d'endroit plus propice pour rêver à la majesté de Napoléon, pour évoquer la grandeur légendaire de son règne, pour deviner d'un regard dans le passé la tâche épique de ses soldats, que le sommet de ce tombeau triangulaire élevé sur le cadavre de l'héroïsme impérial. J'ai vu beaucoup de visiteurs, dédaigneux des guides, s'abîmer longuement dans la contemplation du champ immense. Rarement ils tournaient les regard vers Waterloo et les lignes culminantes occupées par Wellington; presque toujours, au contraire, leurs yeux étaient captivés par les lointains bleuâtres où s'évanouit la gloire impériale dans la retraite du bataillon sacré. C'est à Waterloo que la légende napoléonienne commence ; le Destin y brise l'existence réelle de la Grande Armée ; l'épopée poétique va seule vivre désormais dans l'imagination des artistes, des poètes, des écrivains, du peuple. Napoléon vivant n'exerça qu'une influence contestable sur les artistes; l'Empereur vaincu devient et restera pendant des siècles un superbe thème esthétique. Sa passion terrible pour les grandes tueries, ses victoires et ses défaites sont un aliment inépuisable pour la beauté, pour la méditation même, car Balzac écrit : « Ce que Napoléon a commencé par l'épée, je l'achèverai par la plume ». Et le romancier génial combat, en effet, de toute sa vigoureuse et souple ardeur, les utopies républicaines auxquelles Bonaparte avait opposé la barrière de sa tyranie éphémère et gigantesque.

N'est-ce point l'art français qui nous a laissé la peinture la plus fidèle de Waterloo ? Quels récits minutieux, quels poèmes puissants, quels chants de guerre peuvent \aloir les lithographies de Rafifet? Qu'on se les fixe c \ns la mémoire et que Ton gravisse alors la Butte. Par d là les bornes bleues du tumulus, au milieu des épis

fléchissants où le vent trace des ondes rythmiques, sur les chaussées raides, dans les chemins sablonneux, autour des fermes blanches, partout, jusqu'au fond de l'arène de deuil, on verra surgir les bataillons de la Grande Armée hurlant leur enthousiasme pour l'Empereur, on verra sortir de la fumée les escadrons frénétiques lancés au pas de charge sur les murailles humaines hérissées de baïonnettes. Je ne m'occupe point, dans ces pages, des conséquences sociales de ces tueries ; je songe au spectacle d'enivrante grandeur qu'elles offrent à notre esprit. Et quel guide plus sûr parmi ces tableaux de l'héroïsme que Raffet ! Voici Napoléon au milieu du dernier carré. Il est huit heures du soir. On commande au demi-bataillon de gauche : Joue ! Feu ! Charge^. L'Empereur est calme; il sait que le dénouement suprême s'accomplit, mais son visage, tourné vers ses grenadiers, reste impénétrable. L'armée française est en déroute; les ennemis, dans la folie du triomphe, ne conservent plus aucun ordre. L'Empereur et cette élite de soldats donnent aux vaincus et aux vainqueurs l'exemple du sang-froid. Quelle page plus nette, plus grandiose aussi que la célèbre Retraite du Bataillon sacré î Ce petit carré d'hommes inébranlables marche dans la plaine de carnage comme une mouvante citadelle d'acier. Au centre, la silhouette de l'Empereur se dessine, saisissable encore mais déjà vague, au milieu des nuages de poudre qui auréolent le dieu vaincu. Les cadavres de chevaux, d'hommes, s'amoncellent autour du bataillon. Des bêtes blessées fuient éperdues, sautent au-dessus des canons abandonnés. Ce qui reste de la Grande Armée se perd à l'horizon, en fragments confus, en tronçons mutilés, dans le trouble lugubre de la nuit commençante. D'interminables files de cavaliers volent à l'avant du

bataillon carré; ils ne parviennent pas à s'en approcher, et tourbillonnent, comme des insectes impuissants, autour des grognards soudés les uns aux autres. — Une telle retraite est une victoire. Napoléon, au milieu de sa vieille garde, reste l'ange du combat. . Les artistes étrangers n'ont point su rendre les fureurs et les élans fous de la mêlée (i). Les Français seuls ont magnifié les héros du 10 juin. Turner a reproduit le champ de bataille dans un tableau saisissant; mais il a choisi l'heure où le carnage avait cessé. Et de tous les monuments élevés dans l'arène sanglante, celui de Gérôme, montrant l'Aigle blessé et frémissant est le plus fier.

Assurément, si la Butte n'existait plus, on se prendrait à la regretter. Elle permet au regard de circuler sans arrêt d'un bout à l'autre du champ de bataille. Elle commémore certes la victoire de Wellington et de Blùcher. Mais quiconque en a gravi les marches se sent envahi peu à peu de respect pour le génie de Napoléon, éprouve pour son être quelque chose de l'admiration inconsciente que lui vouaient ses soldats. J'ai compris ici la religion de Stendhal pour celui qu'il appelait « le plus grand homme que la terre ait porté depuis César », l'inquiétude de Carlyle devant cette « énigme », la passion de Balzac pour ce Verbe agissant et foudroyant, l'idolâtrie des foules pour celui qui avait si bien défini son rôle en répondant à l'avance aux calomnies et aux haines : J'ai reculé les limites de la gloire ; j'ai compris enfin pourquoi il était devenu un demi-dieu, un héros de légende dans le pays même qui l'avait vu tomber. La

(1) C'est après avoir écrit cet article que j'ai connu les admirables compositions consacrées par H. de Groux au crépuscule du Dieu.

chute était inévitable, fatale, nécessaire. Le destin a voulu que cette vie grandiose s'achevât par une scène eschylienne. Il est impossible de concevoir pour les géants de l'Empire et pour leur maître une fin plus noble, plus esthétique. A quoi bon s'affliger de la défaite et déplorer l'inéluctable? La tragédie napoléonienne ne devait-elle pas se dénouer par un spectacle de beauté terrible? Le dieu des armées modernes ne devait-il pas tomber dans une mêlée monstrueuse et sublime? La grandeur antique du héros, écrasée par la Moïra implacable, l'horreur splendide du spectacle nous frappent seuls à Waterloo, et ce n'est ni la pitié, ni le regret puéril de la bataille perdue, mais la sérénité et l'apaisement religieux de la destinée accomplie qui seuls nous envahissent au sommet de ce tertre gras de sang.

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