‹ Figures et sites de BelgiqueChapitre 25 sur 27 · DE MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

DE MONTALEMBERT

Au sud-est du Brabant wallon, à mi-chemin de Bruxelles et Gembloux, s'élève, dans un merveilleux site boisé, le beau château de Rixensart, où le comte de Montalembert venait tous les ans passer plusieurs mois pour méditer, écrire et souffrir. Le grand orateur catholique avait épousé la fille de l'un des héros de la Révolution belge de i83o, le comte Félix de Merode, propriétaire du domaine de Rixensart. Tout de suite l'écrivain s'était épris de ce château poétique, encadré de hautes futaies, si élégant, si vraiment seigneurial. Une chambre de l'aile orientale lui avait été réservée ; vers 1860, on y avait réuni les meubles, qui décoraient, à Bruxelles, l'appartement de son beau-père, le comte Félix. Dans les agitations, les succès, les tristesses de son existence, le comte de Montalembert resta fidèle à cette aristocratique retraite. Lors du Congrès catholique de Malines en 1867, & Y P assa quatre mois, torturé déjà par l'abcès qui devait l'emporter trois mois

plus tard. Ses admirateurs vinrent le voir en grand nombre. Le Père Hyacinthe, qui n'était pas encore redevenu Pabbé Loyson; puis les princes : le comte de Paris, le duc d'Aumale passèrent quelques jours auprès de l'illustre malade. Rixensart fut pendant ces moments comme le refuge du parti catholique ; refuge paisible, tout embaumé de bonnes senteurs sylvestres où le Père Hyacinthe pouvait, en parcourant le parc et les bois, s'emplir de ce a fluide savoureux » de la nature qu'il vanta dans l'un de ses sermons lyriques...

Plus renseigné qu'autrefois sur le passé de Rixensart, je viens de revoir la princière retraite du comte de Montalembert, de ce « fils des Croisés », qui fut à trentetrois ans, suivant Sainte-Beuve, « le défenseur et conducteur du clergé et de l'épiscopat français tout entier ».

En quittant le chemin de fer, on traverse une allée de jeunes marronniers et tout de suite, au-dessus de la tête arrondie des arbres, on aperçoit les tourelles du château et le clocher de la chapelle. L'entrée du bâtiment seigneurial est orné d'un écusson et surmonté d'une grosse tour où sonnait autrefois un carillon. Voici la cour: disposée en forme de cloître, garnie de clématites presque séculaires qui ornent de leurs bordures sinueuses les arcades des galeries, j'en connais peu d'aussi séduisantes et d'aussi pittoresques. Sur chaque face on lit une date : 1662, i63i, 1660 et 1648 : ce sont les différentes époques d'une reconstruction générale entreprise par Charles Spinola, qui fit venir Le Nôtre pour dessiner les jardins de son domaine.

L'architecture du château — remontant par conséquent à l'époque espagnole, — n'offre rien de remarquable, à part les tourelles octogones, percées de jolies lucarnes et surmontées de girouettes, qui dominent les

longs toits ardoisés des quatre ailes. La magie du site, la patine du temps et la grandeur des souvenirs font seules de Rixensart un séjour de choix. Avant de pénétrer dans le château, — où le comte de Mérode, petitfils du comte Félix, ne fait plus que de rares et brèves apparitions, — il faut admirer l'édifice à quelque distance, par delà l'étang qui le borde à l'Est Des roseaux, des saules, d'énormes feuilles de nénuphars poussent sur les berges et forment comme une couronne à la pièce d'eau. Derrière, s'élève une sorte de glacis couvert d'un gazon fin où se dressent les mélèzes, les épicéas, les grands trembles. A travers le feuillage, apparaissent les murailles blanches et roses du château, puis, émergeant de la masse des arbres, les poivrières bulbeuses des tourelles nettement dessinées sur le ciel bleu. Ce noble paysage devait ravir l'âme romantique de Montalembert, et souvent l'auteur de Sainte Elisabeth a dû rêver à la place même où rapidement nous fixons notre impression.

Nul endroit aussi n'est plus propre à évoquer les premiers et rudes possesseurs du domaine. Les seigneurs de Rixensart, à partir du XIII e siècle, jouent un rôle considérable. Ils se distinguent par leur bravoure à Woeringen, à Groeninghe, à Azincourt; on les rencontre en Palestine; leur suzerain, le duc de Brabant, les appelle aux premières dignités ; ils protègent et dotent les abbayes de Villers, de Groenendael. Puis, quand ils ont bien guerroyé, exercé la justice dans leurs terres et satisfait aux devoirs religieux, ils se délassent en courant le sanglier et le cerf dans les grands bois environnants. Leur importance était telle qu'on leur avait accordé le droit de chasser jusqu'à la forêt de Soignes, à condition de suspendre leur cor au premier

chêne qu'ils rencontreraient... Aujourd'hui encore les grands mélèzes au feuillage fauve et inculte, les épicéas sombres conservent une grandeur un peu sauvage à la beauté de Rixensart. Les seigneurs du XIII e siècle n'y seraient pas trop dépaysés. Le guerrier chrétien qui était en Montalembert devait se sentir ici dans son véritable milieu de poésie et de noblesse hautaine... Au XVI e et au XVII e siècle, Rixensart appartint successivement aux de Croy et aux Spinola. Ce fut une époque heureuse pour le château. Un de Croy devint premier ministre de Charles-Quint, et Ton sait la gloire des Spinola. Mais le château fut transformé entièrement. Charles de Gavre, époux de Françoise de Croy, seigneur a doué des plus belles qualités et des plus nobles vertus », fit de Rixensart sa résidence favorite. Il s'y retirait souvent pour se distraire des intrigues de la cour ; à la fin de sa vie, il s'y fixa avec toute sa famille et fit construire de vastes bâtiments « où il chercha le luxe moins que la commodité ». Rixensart cessa d'être une sombre demeure féodale; Charles de Gavre « embellit » même le jardin en y traçant des parterres, en y construisant des grottes, en faisant jaillir des jets d'eau. On plaça sans doute des bustes d'empereurs romains et des Artémis de marbre à l'entrée des charmilles... Ces « embellissements » ne convinrent pas à Charles Spinola, puisqu'il demanda le concours de Le Nôtre. Malheureusement, il ne reste plus rien des merveilles créées par le grand architecte français. Rixensart allait bientôt traverser des années terribles. Les guerres de Louis XIV lui furent fatales. A la fin du XVII e siècle le château fut plusieurs fois occupé, assiégé, incendié, tantôt par les Français, tantôt par les Espagnols. En 1668, soixante-

quatre soldats du roy de France y soutinrent un siège mené par don Juan de Luna et don Francesco de Treguas : leur défense fut héroïque. Les Espagnols s'emparèrent finalement de la ferme du château. Le feu ayant pris à la laiterie du jardinier, une partie des constructions devint la proie des flammes. Les Français durent se rendre ; ils étaient commandés par deux capitaines et quatre lieutenants. On les mena sous bonne escorte à Bruxelles. Dix ans plus tard, Lagalerie, premier brigadier de France, vengea ses camarades en ravageant les environs de Rixensart et en mettant, à son tour, le feu au château. A la fin du siècle dernier, la famille de Merode, devenue propriétaire du domaine, répara tous les désastres. Toutefois, l'histoire tragique de la seigneurie n'était point close.

Le matin même de la fatale journée de Waterloo, les Prussiens venant de Wavre traversèrent le village, se rendant en toute hâte vers Chapelle-Saint-Lambert et vers Plancenoit. Le château n'était alors habité que par la femme et les filles de l'intendant. Quelques soldats pénétrèrent dans la ferme en abattant la porte à coups de crosse; ils enfonçaient leurs baïonnettes dans les meubles pour les ouvrir. Un officier vint à temps pour mettre ces forcenés à la raison ; il rassura les habitants du château et plaça des sentinelles pour éviter les nouvelles invasions des pillards. Ce passage des soldats de Bùlow et de Zirchen avait semé la terreur dans Rixensart, comme dans tout le Brabant wallon. Fantassins et cavaliers heurtaient les portes, brisaient les vitres en criant toujours le même mot : « Schnapss ! Schnapss ! » Les villageois avaient fui dans les bois entraînant leurs bestiaux à leur suite. Pour apaiser la colère et la soif des Prussiens, ils avaient placé devant leur porte de grandes

écuelles remplies de lait où les soldats pouvaient remplir leur gourde presque sans s'arrêter. Sans cesse de nouveaux détachements passaient ; Tannée était innombrable. Les habitants du château s'enfuirent à leur tour et se réfugièrent dans l'alcôve d'une maison rustique où ils se sentaient plus à l'abri que dans leur première demeure.

Ces guerres, ces incendies, ces ravages ont laissé des traces à Rixensart. On trouve encore dans le château des meubles troués par les baïonnettes prussiennes. Il y a quelques années, en creusant les fondations d'un transept, ajouté récemment à la chapelle, on déterra de nombreux squelettes, sans qu'on découvrît aucun vestige de cercueils. On parle encore dans le village de cette lugubre découverte ; la tradition locale y voit des ossements de pestiférés ; mais on peut y reconnaître, sans doute, les restes des victimes sommairement enfouies des guerres de Louis XIV.

Le château de Rixensart est resté à l'extérieur tel qu'il existait au commencement de ce siècle, et certes, c'est beaucoup. Aucun restaurateur ne l'a enlaidi. Mais il ne reste rien des beaux mobiliers du XVII e et du XVIII* siècle. Les chambres, petites et monotones, alignées le long d'un étroit couloir se succèdent comme des cellules de couvent. Dans une pièce de l'aile septentrionale on voit pourtant un portrait du grand Ambrogio Spinola. L'image du célèbre capitaine porte une inscription :

Tel estoit le marquis ; je ne vois limage De ses clères vertus, de ses faicts de la grandeur. Je puis peindre ung soleil ; la divine splendeur Des raïons du soleil, dung pinceaux nest louvrage

Montalembert a vu ce portrait de l'illustre soldat catholique. S'il a songé jamais à la carrière de ce Croisé du XVII e siècle qui vint combattre avec enthousiasme la Réforme dans les Pays-Bas, mais dont l'humanité et le désintéressement faisaient un contraste heureux avec les cruautés du duc d'Albe et de ses lieutenants, il s'est dit sans doute qu'entre Spinola et lui il y avait toute la ressemblance des mêmes aspirations, des mêmes générosités, de la même foi et toute la différence qui existe entre l'acte et la parole.

Du grand orateur même, de son esprit, de sa vie familiale que reste-il à Rixensart ? Une plaque de marbre qui perpétue le souvenir de son affection pour le château. Cette pierre commémorative est placée dans la chapelle. Une inscription en lettres d'or se lit sous l'écusson du comte :

En pieux souvenir

De Charles Forbes René, comte de Montalembert

Né à Stanmore Hill le 18 avril 18 10

Pair de France héréditaire

Député aux Assemblées nationales

L'un des Quarante de l'Académie française.

Ses travaux historiques et ses luttes politiques

Eurent un seul but.

Défendre avec une invincible ardeur

La vérité et la justice.

En 1867 soutenu dans ses souffrances cruelles

Par sa foi vive et son persévérant amour du travail

Il séjourna quatre mois dans le château de Rixensart.

Il mourut pieusement à Paris

Le i3 mars 1870

Sa femme, Anne-Marie-Henriette, comtesse de Merode

Et son beau-frère

Monseigneur de Merode, archevêque de Melitene

Ont voulu perpétuer ici

La mémoire de cette âme généreuse.

Pie Jesu Domine dona ei requiem sempiternam

100 jours d'ind. appl. aux def. pour la prière suivante

Jésus Deus meus super omnia amo te.

La chapelle est insignifiante. Les murailles sont recouvertes d'un vilain badigeon. Quelques t sainteries » accentuent la platitude du décor. Retaurée en 1819, puis augmentée d'un transept, l'ancienne chapelle de la Sainte-Croix de Rixensart a perdu toute trace d'archaïsme. On y montre la représentation en cire de sainte Florentine et quelques écussons des de Merode portant la belle devise : Plus d'honneur que d'honneurs. Ce n'est pas ici qu'il faut évoquer les gloires passées de Rixensart. Les ombrages qui entourent l'étang conviennent mieux aux rêveries historiques. C'est sous la ramure d'un orme légendaire, étalée comme le toit d'une tente, que j'ai essayé de classer mes impressions en me servant de quelques notes prises dans les travaux des érudits belges et des traditions recueillies dans le village. J'entendais chanter à cette place le filet argentin d'une source appelée Fontaine Madame en mémoire de quelque pieuse et charitable châtelaine du moyen âge, et ce murmure berçait mon imagination comme il avait sans doute bercé la pensée vaillante de l'hôte illustre de Rixensart, du comte Charles-Forbes- René de Montalembert, Chevalier du Christ égaré en plein XIX e siècle.

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