LE BRABANT
Je n'ai connu le Brabant wallon que fort tard; le Brabant flamand, au contraire, déploie son fond joyeux et coloré chaque fois qu'en mon cœur sonne un appel juvénil, et je ne puis l'évoquer qu'à travers des émotions d'enfance. Tout de suite d'ailleurs mon souvenir s'évade du faubourg bruxellois où s'écoula ma jeunesse. C'était un coin de laideur; mais à deux pas s'étendaient des champs et des drèves et je crois bien que mon besoin de muser après la classe et l'espèce d'ivresse que j'éprouvais aux banales excursions du dimanche s'avivaient mystérieusement d'un souci de fuite. Le Maelbeek, d'où l'on revenait avec une bouteille pleine d'horribles têtards, la Montagne du Tonnerre, bordée d'un mur interminable que dominait la garde impressionnante des arbres royaux, et la belle drève Sainte-Anne avec sa fontaine miraculeuse, — se dessinent avec profondeur en ma plus lointaine mémoire. J'ai vu naître le parc de Laeken. Après un long éloignement j'ai contemplé récemment cet endroit admirable avec une singulière plénitude de
joie. Il n'y avait pas jadis toutes ces guinguettes, où la gaufre se débite aux sons du piano, et qui importent ici le charme douteux d'Asnières ou de Bois-Bolombes ; la petite fontaine de Sainte- Anne, dite des Cinq Plaies, qui guérit les crampes, fièvres et maux d'yeux, ne connaissait pas les marchands de bonbons, leurs boutiques roulantes, leur âne pelé, lâché sur la pelouse de la chapelle. C'était un endroit mélancolique et modeste...
Mais ces taches récentes, sensibles surtout le dimanche, disparaissent dans le majestueux accord de l'ensemble. J'ai gravi les deux étages du petit monument gothique qui abrite comme sous un dais la fine image de notre premier roi. Ah 1 le panorama du bon Dieu qui se découvre de là-haut î Ames pieds de larges chemins sinueux et des tapis de gazon que les faucheurs viennent d'égaliser; devant moi, au delà d'un vallonnement profond, Bruxelles, immense ville bleue avec des tours, des flèches, des dômes chimériques estompés sous un voile d'azur ; à ma gauche un terrain qui se creuse puis rebondit pour étaler des cultures jusqu'à l'horizon ; à ma droite le château royal avec ses annexes françaises aux combles dorés, avec sa pagode luisante de laques et de sonnailles ; derrière moi des châtaigniers géants dont la frondaison sphérique et blanchie de mille thyrses. C'est la mi-juin ; l'air pur vibre doucement, anime les choses d'un frisson insensible et me semble ému du bonheur que j'éprouve à revoir cet endroit... Il y a des siècles déjà que l'on sait la beauté de ce paysage. Au Musée de Bruxelles est un tableau de Snayers qui représente le pèlerinage de l'archiduchesse Isabelle à la fontaine des Cinq Plaies, avec des carrosses et une valetaille gesticulante au premier plan, puis, plus loin, une drève mignonne à deux rangées d'arbustes. Dans le fond se hausse Bruxelles, moins
énorme, moins chargé de vie et de pierres qu'à présent, mais tout aussi chimérique et bleu dans l'éther lointain et offrant en sa grâce encore maigre tous les traits de sa maturité splendide.
Je me remémore dans une atmosphère dominicale l'arbre de Wemmel, les bals de Jette-Saint-Pierre, les fricadelles de Meysse. Dans ce dernier village, j'avais un ami, fils de notre marchande de beurre. Trois fois par semaine, il se rendait au Conservatoire de Bruxelles ; nous l'appelions boerke ; il avait des yeux ardents, un masque rustique et des boucles brunes. Il a fondé une École de musique dans l'Amérique du Sud et je ne me souviens plus de son nom tant est lointaine cette amitié qui vient doucement s'insinuer parmi les ombres fragiles de ma mémoire. .. On revenait de la kermesse de Meysse au jour tombant, par des allées dont la nuit de plus en plus épaisse m'effrayait. Je ne retrouve plus les routes d'alors dans les avenues triomphales d'aujourd'hui. Et quel bouleversement des choses aussi à Jette où je m'émerveillais d'une étouffante salle de danse! Ici, j'en conviens, mes souvenirs manquent de noblesse ! Et qui pourtant expliquera le sentiment doux et puissant qui me pénètre chaque fois que l'express me transporte à travers ces villages sur lesquels déborde la ville et que je voudrais ne plus revoir pour ne point détruire l'image délicate que m'en laisse le filtre des ans : Jette, Berchem-Sainte- Agathe, Bodeghem-Saint-Martin, et Ternath, vedette du pays des houblons et théâtre de mon unique maraude : une poire effilée que je n'eus pas le temps de ramasser, l'apparition foudroyante d'un valet de ferme m'ayant contraint à une retraite éperdue... Alost marquait la limite de mes explorations occidentales. La ville m'ap paraissait triste au milieu de son immense ceinture de
lances houblonnières, avec ses maisons jaunes et ses quelques logis cossus et moroses. On se sent détaché du Brabant et l'histoire explique cette impression. La Flandre impériale s'étendait jusqu'ici ; — et l'obstination des habitants dans les luttes politiques ne répercute-t-elle pas les orages perpétuels de Gand révolutionnaire ?.. Les bords de la Dendre sont mon meilleur souvenir d'Alost; et dans la suite j'ai admiré l'église Saint-Martin, et son Rubens trop peu cité parla critique, le Beffroi et quelques jolis vestiges architecturaux du XVIII e siècle qui égayent la cour de l'hôtel de ville.
Le canal de Willebroek — nous disions le canal tout court — avec ses trois étapes : Y Amour, le Marly, les Trois-Fontaines, était aussi une promenade fréquente. J'attendis longtemps avant de pouvoir la faire seul ; on essayait de m'épouvanter en me parlant de la sauvagerie des habitants de Neder-over-Heembeek; mais c'était là surtout que je me plaisais. J'avais vite dépassé les gigantesques pressoirs de l'usine à gaz; je m'arrêtais volontiers dans les gloriettes de l'Amour, à cause des tartines au fromage blanc et de la « Diest » piquante ; mais j'allais plus loin parce que l'eau, dans sa verte broderie de nénuphars, y coulait avec plus de transparence tout en se moirant du reflet sombre des arbres. Je n'ai jamais vu pourtant ce qui peut subsister des Drie Toren, le petit château de Perck qu'habita Teniers le Jeune, et du Steen, le domaine que Rubens acquit entre Vilvorde et Malines dans la dernière partie de sa vie. C'est par des livres, des tableaux et des gravures, que je connais ce Steen, manoir féodal rajeuni par l'inépuisable fantaisie du maître, illuminé par la beauté radieuse d'Hélène Fourment et planté comme un îlot de bonheur dans la paisible houle des blés brabançons.
En revanche, Malines (i) me fut de bonne heure un décor familier. Je suis sûr que les aspects de cette ville élégante et silencieuse, qui fut quelque chose comme le Versailles des gouvernantes espagnoles et qui est un peu notre Cité Sainte, déterminèrent en moi la perceptibilité définitive du sens flamand. A l'âge de la puberté intellectuelle, c'est ici que j'ai rêvé devant le rouge désordre des toits qui narguent les nuages placides, que je me suis penché sur la somnolence des rivières où trempe la chevelure des vignes vierges; j'en devais garder des visions de tableautins vernissés que je retrouvai dans les œuvres d'Henri de Brakeleer, en retenir des harmonies de songe et de mélancolie que ma pensée fidèle reconnut dans l'idéale beauté de Bruges. Ainsi Malines m'initia à la couleur et à la méditation flamandes. N'enseignet-elle pas aussi la force géante de notre foi avec son gros clocher de Saint- Rombaut hâlé par la pluie, doré par le soleil, plein d'ombres et de rayons, bras formidable tendu vers le ciel par des milliers et des milliers d'âmes croyantes ? La borne immense ne fut point achevée, car le rêve de nos aïeux dépassait les forces humaines. Dès qu'ils s'en aperçurent, ils se tournèrent vers la vie. Aussi quelle erreur et quel parjure nous commettrions en terminant la tour de Saint-Rombaut ! Ne tentons pas le Ciel et vivons avec nos moyens, mais surtout vivons. Malines à cet égard nous offre un exemple unique dans l'histoire de la Beauté. Cette ville où le moyen âge expirait sur un geste d'amour inouï, accueillit la Renaissance avant les autres cités flamandes. C'est ici que Jérôme Buijsleden, seigneur, prélat, savant, construisit
(i) On m'excusera d'être sorti dans cette étude des limites administratives du Brabant belge.
tout au commencement du XVI e siècle un hôtel pour les marbres et les médailles qu'il rapportait d'Italie; c'est ici que Guyot de Beaugrant, l'un des maîtres de la cheminée du Franc conçut pour le palais de Marguerite d'Autriche les premiers motifs architecturaux de la notre Renaissance italianisante. Les tableaux de Rubens à Notre-Dame et à Saint-Jean, la toile de Van Dyck à Saint-Rombaut, les bas-reliefs de Fayd'herbe à Notre- Dame d'Hanswijck, les pignons refouillés du quai au Sel nous disent que jamais le goût de la cité n'a subi une défaillance parce que toujours il s'orienta vers la vie. Je connais deux grands artistes à Malines : Struys, peintre des douleurs brabançonnes; Tinel, régénérateur des maîtrises belges et créateur de mélodies ferventes. Je les sais doués d'une vaillance inspirée et trop respectueux du passé pour se parer de sa tunique morte. Qu'on ne s'inquiète donc pas d'assurer la gloire de la ville actuelle en rêvant pour l'achèvement de Saint-Rombaut un regain chimérique des styles médiévaux ; cette gloire est dans ces deux maîtres qui se survivront parce qu'en leurs œuvres a passé le frisson de leur vie et de la vie moderne. . .
C'est aussi d'un brouillard très lointain que surgissent les souvenirs de mes premiers pèlerinages. A vrai dire notre foi n'était pas la croyance absolue de jadis. La dévotion de ma grand'mère — une petite vieille qui portait un bonnet de dentelle et sortait avec une mante en cloche — nous étonnait un peu. Tout de même, presque tous les ans nous allions à pied à Dieghem. L'habitude, et .sans doute aussi un mystérieux vouloir, triomphaient de notre indifférence et bien que le sens profond du rite religieux me fût alors dérobé par les plaisirs sensibles de la kermesse, un bon grain était
semé en moi qui pouvait germer... Plus tard j'ai visité avec passion non seulement Dieghem, mais H al, et naturellement Montaigu, — pour m'en tenir aux pèlerinages brabançons — recueillant avec délices les drapelets, mastelles, médailles, images, mirlitons, statuettes et autres bagatelles du miracle, m'émerveillant du charme de ces lieux et de leur vertu. Qu'on me permette de glisser une remarque un peu pédante dans ces impressions qui devraient être dépourvues de rigueur critique. Hal, Montaigu et Haekendover aussi sont des endroits précieux aux historiens de Fart, plus que ceuxci ne le soupçonnent. A Hal on voit non seulement des merveilles très célébrées, notamment le maître autel en albâtre de J. Mone (i533), admirable surtout pour son ornementation architecturale, mais encore des merveilles presques ignorées, entres autres deux vierges du XIV e siècle placées dans des tympans extérieurs et dont Tune, avec son visage tragique, son manteau aux lignes subtilement mièvres, est un exceptionnel chef-d'œuvre. Haekendover possède les restes d'un retable sculpté de la fin du XIV e siècle, plus important dans l'histoire de notre sculpture que tous les retables connus, parce que les figurines qui peuplent ses niches — les Trois Vierges de Haekendover et les maçons à franche trogne qui construisirent l'église — sont les témoignages les plus éloquents du naturalisme septentrional à son aurore. Enfin Montaigu, avec sa « basilique » annulaire et les nombreux tableaux de Van Loon est un type d'édifice, lourd mais impressionnant, élevé en des temps où nos facultés artistiques s'épaississaient, mais où la peinture n'avait pas encore abdiqué sa fonctioii décorative, et où les monuments et leurs parures restaient l'œuvre de maîtres notoirement épris des grandeurs de leur temps...
Je suis très ignorant des aspects universitaires de Louvain n'ayant point fréquenté Y Aima Mater Mais avec quelle intensité cette ville éclaira pour moi les révélations que je devais à Malines ! C'est de bonne heure aussi que j'ai connu Louvain et tout de suite j'y rencontrai Constantin Meunier. On sait qu'il y dirigeait l'école des Beaux-Arts. Il me mena plusieurs fois dans son atelier, un amphithéâtre désaffecté où ses mineurs et hiercheuses peuplaient de leurs visages souffrants de mornes murailles circulaires. C'était l'époque où le maître commençait son épopée du pays noir. Le soir il réunissait des amis dans sa demeure ; ses fils me montraient des albums où je vis pour la première fois les terribles enluminures de Henri de Groux; Van Arenberg disait des vers ; de temps en temps Meunier prononçait quelque lente parole. Sans lumière sur mes propres goûts, sans guide dans la vie, guetté par cent rencontres banales, le destin me menait vers ce maître et par cette providentielle rencontre j apprenais à déchiffrer mon avenir ; toute la beauté moderne se découvrait à moi ; si je ne la comprenais pas encore je la sentais du moins et dévoilée ainsi dans ce cadre archaïque, je ne devais plus la séparer de notre beauté d'autrefois. La bonté de Meunier, penchée une minute sur mon adolescence, m'a fait aimer notre présent aussi ardemment que notre passé... Louvain est resté pour moi une ville d'art et ses richesses justifient ce sentiment. Si vous y retournez ne manquez pas en passant de voir Saventhem où le Saint-Martin de Van Dyck est délicieux dans sa lumière de nefs rustiques, et Herent avec son adorable église, finement colorée de pierres bleues et blanches, éclairée d'une puissante rosace et animée d'un clocher clair que festonnent des arcatures romanes. Louvain même vaut qu'on
s'y arrête longtemps et qu'on y revienne. Alors que les ducs de Brabant avaient déjà fait de Bruxelles leur capitale, la ville, politiquement déchue, restait à certains égards le foyer du génie brabançon. D'illustres maîtres y vécurent : Mathieu Layens, l'architecte du palais communal qui se mêlait à ses maçons et maniait la truelle, l'admirable Thierry Bouts, cet Ingres de notre école primitive, puis le frère de Quentin Metsys, Josse Metsys, un architecte de génie, sorte de Solness gothique qui avait dessiné pour l'église de Saint- Pierre une tour plus vertigineuse que celle de Saint- Rombaut ; et encore au XVIII e siècle le peintre Pierre Verhaegen, dernier rayon de la gloire anversoise. La grâce paradoxale de l'hôtel de ville, les splendeurs accumulées de l'église Saint- Pierre — elle étale le faste des églises de Bruges — les merveilleuses entaillures de Sainte-Gertrude sont des thèmes où se complaît notre piété nationale. On est moins soucieux de comprendre et de louer la façade jésuite de Saint-Michel. On lui reconnaît quelque allure décorative mais on l'oublie quand on énumère les chefsd'œuvre architecturaux de notre pays. Elle date, dit-on, de l'époque du mauvais goût. Je ne crains pas d'avouer mon penchant pour ce mauvais goût, et mon enthousiame pour cette noble construction, ses frises mouvantes comme des vagues, ses anges qui ne s'arrêtent point de voler et de sonner dans leurs longues trompettes...
De même les abbayes qui entourent Louvain d'une incomparable ceinture monumentale n'ont point la célébrité qui conviendrait. Est-ce parce que leur architecture mélange les dernières inspirations du grand style palladien aux grâces du style français ? Nous sommes cousus de préjugés. Et pourtant la beauté des sites, l'harmonie des êtres et des choses, la poésie indurée dans
l'atmosphère devraient ici arrêter notre cœur autant que l'élégance des vieux logis. A la porte de la ville, quel ensemble paisible et grandiose que cette abbaye du Parc, bondée de souvenirs, décorée de stucs fastueux et qui avance dans la plaine ses fermes de briques rouges que rehaussent si gracieusement la robe blanche et la toque quadrangulaire des Prémontrés. Les novices sont à Tongerloo et le même ordre est à Averbode. Dans ce dernier endroit, l'église est admirable par l'équilibre surprenant de ses espaces lumineux avec le détail exquis et mièvre de ses autels baroques. Une vingtaine de religieux y célébraient les Vêpres quand j'y pénétrai ; nul assistant; et la vision blanche de ces moines, et la mélodie continue et toute droite de leur psalmodie emplissaient le chœur et l'immense église. Depuis je n'ai plus jamais assisté à des vêpres abbatiales sans revoir Averbode... A Kessel-Loo — on dit aujourd'hui Vlierbeek — l'Italie est transportée dans nos plaines. L'abbaye, veuve de ses moines, est devenue paroisse. Il faut la voir à l'automne. Elle s'isole au milieu des champs et c'est un chemin de terre qui mène vers l'entrée où bâillent deux niches sans statues. On pénètre dans une cour gigantesque. L'église est devant nous, sans charme extérieur, accompagnée de jolis bâtiments abbatiaux que relèvent des pilastres. Des logis rouges, de petites maisons blanchies à la chaux peuplent assez pauvrement l'énorme enceinte; mais des marronniers opulents, des parterres de géraniums et de bégonias, des feuillages grimpants, violacés et fauves, dissimulent cette indigence et donnent aux choses un émouvant aspect de richesse abolie. Une drève s'éloigne vers une hauteur — on croirait reconnaître la colline que Thierry Bouts peignit dans ses fonds — d'où l'on embrasse tout le
décor de l'abbaye : les maisons, le prieuré, 1 énorme église. L'intérieur de celle-ci éclipse toutes les conceptions de notre XVIII e siècle. C'est, je pense, le chefd'œuvre de Dewez, un maître injustement oublié, et rien n'égale l'ampleur de la rotonde classique où l'on pénètre tout d'abord et que complète un chœur en forme de temple romain. C'est à Kessel- Loo que j'ai commencé à comprendre combien nous sommes partiaux à l'égard de notre XVIII e siècle. Et ne croyez pas que la vie et les pensées latentes des choses y soient moindres que dans nos édifices gothiques. Le curé enseignait le catéchisme tandis que je visitais l'église. Le murmure des lèvres enfantines, la voix du prêtre réveillant l'attention des petits rustres, la fuite finale de ceuxci vers le bénitier et le heurt des sabots sur les dalles, éveillaient les nefs assoupies, secouaient de vibrations légères ou brutales le noble passé errant dans sa demeure.
Je dis ici trop brièvement le charme et la grandeur de ces décors monastiques. Ils valent mieux. Par esprit de routine, parce qu'ils ne sont point consacrés, on ne les a guère exaltés jusqu'à présent et les monographies qui en parlent sont niaises à faire pleurer. Une bonne besogne pour les jeunes écrivains et critiques belges : décrire ces coins de poésie et de beauté dans de petits guides clairs, où ils apporteraient non seulement de l'érudition, mais encore l'âme qui manque trop souvent aux archéologues, j'entends le solide, l'inébranlable courage qu'il faut pour garder la force et la lumière à la parole écrite, en un mot pour bien écrire. Que de fois je me suis fait ces réflexions en relevant les innombrables trésors de notre pays ! D'ailleurs que de projets d'articles, d'études, de descriptions, n'ai- je pas
abandonnés moi-même et que pourtant j'ambitionnais de donner en exemple ! J'avais songé à grouper en une sorte de triptyque les abbayes qui s'érigent sur notre sol : d'un côté les monastères défunts, ruines tragiques ou vestiges encore souriants sous leurs blessures rVillers, Aulne, Cambron, Orval; de l'autre les couvents prospères tels que Maredsous, véritable cité de Renaissance intellectuelle ; enfin au centre les maisons où l'atmosphère du passé est plus épaisse, où les moines sont moins nombreux, où la vie impressionne davantage de paraitre arrêtée, — Averbode, Tongerloo, l'abbaye du Parc. Du moins ai-je eu la joie de voir se réaliser cette partie centrale dans les paysages d'un élève de Meunier, Alfred Delaunois, peintre de cloîtres et de nefs, illustrateur du pays monastique, qui vit à Louvain, et sait garder, entre son intelligence du passé et son indépendance moderne, cette harmonie grave dont j'ai moi-même perçu pour la première fois le charme dans l'accueillante maison de son maître.
Enumérons les autres richesses du pays de Louvain : les bois sans fin d'Héverlé, l'église rouge, le jubé, les stalles d'Aerschot, les remparts et le romantique cimetière de Diest, les belles églises de Notre-Dame du Lac et de Saint-Germain à Tirlemont (se méfier dans cette ville d'une bière terrible : le Zoeg) et arrêtons-nous un instant aux confins du pays brabançon et de la terre liégeoise, dans la petite cité de Léau (Zout-Leeuw en Brabant), qui, située en Toscane, aurait la gloire de San- Gimignano. C'est une ville de mille âmes à peine, ceinturée de champs et de prairies. Je ne l'ai connue qu'après une longue fréquentation avec les grandes cités flamandes. Je m'en suis épris aussitôt et j'y suis retourné souvent. Les tours qui l'annoncent de loin, son histoire
où le sang coule généreusement, les légendes qu'évoquent ses trésors artistiques, sa prospérité défunte, sa persuasive torpeur en font une réduction de quelques-unes de nos plus célèbres communes. Léau, c'est toute une gloire urbaine en miniature. Son église de Saint- Léonard est unique, car le mobilier en fut épargné par les iconoclastes du XVI e et du XVIII e siècles ; le moyen âge et la renaissance y exposent d'étonnantes créations ; les chapelles se garnissent de retables, de statues, de tableaux; aux voûtes sont suspendues des croix triomphales et des rosaires enflammés; dans le chœur brille l'énorme chandelier pascal, en cuivre, de Robert van Thienen ; ailleurs s'accumulent d'autres dinanderies luisantes et cossues (les chefs-d'œuvre des copères sont ici et pour employer l'expression d'André Hallays, Léau est la ville du cuivre); enfin, dans le transept, le tabernacle de Corneille de Vriendt file jusqu'à la voûte, téméraire comme une flèche gothique, appuyant ses neuf étages sur les corps droits et purs de ses cariatides, engainées dans d'idéales draperies... Ces merveilles étourdissent notre cœur. N'est-il pas incroyable de rencontrer tant de magnificence dans cette minuscule région que nous venons de parcourir, et tant de richesses dans un humble bourg, perdu à l'extrémité des terres flamandes? A tous ceux qui pieusement s'en vont admirer nos cités, je conseille de terminer leur pèlerinage patrial par Léau qui résume notre vie d'autrefois et réveille avec une forme singulièrement concentrée les ardeurs qui permirent à nos pères de lutter, de créer, de rêver.
Chose curieuse : ce Brabant flamand, qui m'est familier en tous ses coins, ne s'offre pas à mon esprit avec une aussi profonde netteté de contours que le Brabant wallon ; c'est une mosaïque splendidement bigarrée où mille détails s'imposent, mais qui réclame le loisir de l'analyse. La région romane, au contraire, se dessine en larges plans quand je l'évoque et je la concentre en ma mémoire d'un effort unique, avec ses vastes champs ondulés, ses collines, ses étangs. Est-ce parce )e la sens bien « en cadre » avec la forêt de Soignes comme motif septentrional, ou parce que les localités y sont moins nombreuses, moins opulentes ? Est-ce parce qu'un vaste thème historique — l'épopée de Waterloo — en domine pour moi la vie ou bien parce que la nature en ses fantaisies nobles y conçoit des harmonies toujours caractéristiques? Je ne sais. Mais ce Brabant wallon, auquel j'annexe par abus tout ce qui s'étend au sud de Bruxelles, se transpose aisément pour moi en image synthétique. Jeu tout personnel de mon esprit sans doute et qui ne saurait être une tyrannie charmante que pour moimême.
Mes étés s'écoulent sur cette terre wallonne dans un très vieil endroit rajeuni par les spéculateurs modernes. Au couchant un clocher quadrangulaire émerge d'une petite vallée : c'est la Hulpe, — et au delà de la bourgade une immense barrière ferme immuablement l'horizon : la forêt de Soignes. Elle est un admi rable leitmotiv dans le paysage. Soit qu'en de chaudes journées d'août je traverse les champs fauchés où l'éteule craque sous le pied, ou que je sorte d'un chemin creux tapissé d'acacias tendres et voûté de pins aux troncs rouges ; soit que je cherche dans mes promenades les collines sablonneuses tavelées de genêts ou de
bruyères, ou les prairies bordées d'élévations gracieuses, — je la revois toujours cette grande forêt du Brabant comme une sorte de conclusion ; elle clôt l'horizon de ma journée en même temps qu'elle l'élargit de son occulte grandeur. Elle n'est qu'une ligne bleue ou violette, cernant des cultures lointaines ; et pourtant j'embrasse toute l'étendue qu'elle recèle. Quand approche la pluie et que subitement les maisons de la Hulpe paraissent plus blanches, leurs briques plus rouges, les champs plus verts, alors la terre fluide se confond à la limite de ma vue avec la grisaille du ciel ; mais la ligne de la forêt, pâle et dégradée, subsiste longtemps et me force à observer sa résistance héroïque. Et quand le soleil roule sa pourpre dans la viridité crépusculaire et dessine les nuages d'un trait de flamme, la ligne lointaine devient glorieuse et profonde comme une image de delà royauté des choses. C'est alors que j'aime y poser mes yeux, et je puis dire, mon front.
Ce grand réservoir d'énergie qui envoie ses courants salubres à tout le pays, où la pensée du plus étonnant de nos mystiques, Ruysbroek l'admirable, s'exalta de contempler l'éternelle et religieuse ascension des arbres, où les grands poètes que je sais ont clamé des vers de Hugo, cet organe de perpétuelle reviviscence, met au bout de mon regard un infini de forces, comme si, tout là-bas, j'apercevais l'immense coupe bleue de la mer. A l'admirer, j'oublie les détails du passage : le clocher en fer d'Argenteuil, ténu comme une aiguille, le couvent de Malaise dont la cloche chante à la fin du jour, les petits toits de verre sous lesquels mûrit le gros raisin et qui parfois projettent de durs scintillements. Mon âme s'absorbe dans la Forêt, mes yeux s'abandonnent à la fascination de ses lignes onduleuses qui
rythment la noble course de l'horizon, ma pensée va s'éteindre voluptueusement sur le fond doux de ses frondaisons immatérielles pour renaître aussitôt à de nouveaux désirs et se réincarner en de nouveaux espoirs.
Moins abondants qu'au nord de la province les trésors artistiques du Brabant wallon n'en sont pas moins précieux. Il y a l'admirable abbaye de Villers. Mais pourquoi faut-il que ses ruines soient aujourd'hui plus chères aux archéologues qu'aux poètes? Les modestes pierres de Cambron, les élégants vestiges d'Orval sont plus impressionnants de n'avoir pas reçu les soins scientifiques des restaurateurs. Et certes les débris de Villers saisissent encore l'imagination. Mais quelle tristesse de ne connaître que par les souvenirs d'autrui la beauté — végétale, sauvage, luxuriante — que la science a détruite et dans laquelle refleurissait l'abbaye morte!... Nivelles est une petite ville proprette et séduisante, très abondamment remplie aussi d'œuvres d'art. Quelques-unes des pages les plus importantes de notre sculpture sont écrites dans son église : les rudes entaillures de la Porte Samson (XII e siècle), les statuettes de la châsse de Sainte-Gertrude qui ont la noblesse des statues de Reims et de Paris (XIII e siècle), la fine hucherie du fameux char de Nivelles (XV e siècle), les sculptures de Laurent Delvaux, le grand maître du XVIII e siècle. Ces œuvres ont été mal regardées jusqu'à présent par les critiques. Mais peut-être leur mystérieux ascendant — car l'art ne demande pas toujours qu'on le commente pour agir — a-t-il suscité l'éveil d'un des créateurs les plus réfléchis de notre génération : Victor Rousseau.
Mais qui songe à visiter la petite capitale du Brabant wallon et à contempler son trésor? N'y a-t-il pas un
autre spectacle qui nous réclame tout à côté, un spectacle de mort, de fureur et d'héroïsme? Que sont le charme quiet et la parure historique d'une cité provinciale à côté de la divine horreur d'une des plus terribles tragédies qu'ait vues le monde?
Waterloo !
Ce mot mêle des lueurs lugubres et triomphales qui font tout pâlir et nous agitent encore. Si je tourne mes yeux vers l'horizon qui s'oppose à la forêt de Soignes, je puis imaginer sur les crêtes de Rixensart et de Chapelle- Saint-Lambert l'incroyable course à la victoire où Blûcher entraînait ses soixante-dix mille hommes. J'ai marché de Wavre à Lasne pour suivre le Vieux Renard et ses héros, de Bruxelles à Mont-Saint-Jean pour accompagner le duc de Fer et ses troupes, puis de Ligny à Quatre- Bras, de Quatre- Bras à Genappe, de Genappe à Plancenoit pour douter, espérer, chanter avec la Garde. J'ai visité les tertres funèbres, les fermes tragiques, les villages d'épopée. Du haut de la butte vingt fois, cent fois. J'ai revu les escadrons emportés, brisés, fous ; les régiments assaillant sans fin la Haye-Sainte, Hogoumont, Papelotte; la Garde enfin avançant sur la chaussée comme une citadelle de chair et de fer, puis dans la défaite et la nuit tombante, se groupant, se rétrécissant, s'amincissant, mais formant toujours un rempart invulnérable autour de son dieu... L'action pour moi s'arrête dans les ténèbres. L'archange vaincu dépose l'épée tandis que les restes misérables de la Grande Armée se débattent confusément. Moment trouble dans l'histoire. Puis la vraie gloire de Napoléon commence, gloire mythique sortie des profondeurs géantes de la chute. Ici, sur ce sol wallon qui souffrit de ses soldats et de ses victoires, les rustres le tiennent pour un bon
génie; ils ne connaissent le nom que d'un seul des acteurs du drame : Napoléon.
La bataille de Waterloo n'est grande que par sa défaite. Il avait secoué la poussière du vieux monde ; l'inquiétude des monarchies promettait des rajeunissements. L'animateur pouvait disparaître ; son œuvre était accomplie lorsque le Destin livra son corps à l'impitoyable haine des vieilles nations. Mais les vieilles choses moururent de leur victoire, de sa victoire: une aube se levait. Que vaut le XIX e siècle où partout rayonne son génie? Peu importe. Il suffit à sa gloire de l'avoir façonné, d'en avoir été l'inspirateur et, à certains égards, le prophète. Et songeons que la Belgique actuelle prit corps avec lui, trouva dans ce rude berceau le don de l'énergie qui de bonne heure lui permit de secouer la tutelle hollandaise pour devenir la plus libre des nations.
Aujourd'hui c'est partout la paix dans ce bon vieux coin du Brabant. Parfois seulement la terre et le ciel se battent. Les blés qui descendent des hauteurs de Chapelle-Saint-Lambert frémissent au premier roulement du tonnerre et courbent la tête comme pour mieux avancer. Le sapins assombris forment une arrière-garde menaçante et le clocher de mon village se dresse dans la bagarre comme l'épée d'un chef. Puis des flots d'eau confondent vainqueurs et vaincus dans une même déroute... Le calme reparaît; on entend les gouttes qui chantent dans les corniches et tombent dans les cuves; un pigeon sort du colombier; le tonnerre n'est plus qu'une barre lointaine qui souligne les notes piquées des gouttelettes ; rapidement le brouillard se dissipe pour soulager la terre de son émoi. La crise est passée et le soleil inonde le paysage depuis l'idyllique colline de
Chapelle-Saint- Lambert où l'arrivée de Blûcher mit dans Tâme de l'imperator la certitude de la fin, jusqu'à l'immense bande bleue de la forêt de Soignes qui me cache Bruxelles, la chère capitale des bonnes terres brabançonnes .
Août 1905.
WATERLOO LEGENDAIRE
Avec ses collines douces couvertes de sapinières, ses vastes champs ondulés, ses prairies verdissant au creux des vallées, ses bourgades groupées sur les éminences ou dissimulées par les plis du terrain, le Brabant wallon est une contrée chère aux peintres belges. Le paysage n'offre pas seulement à l'œil ravi des lignes nobles et de magnifiques harmonies colorées; il parle aussi à l'esprit; il raconte les épisodes tragiques d'une lutte de géants ; il a gardé le souvenir vivant du dernier vol et de la chute de l'Aigle. Dans le Brabant méridional, comme aussi dans le nord de la province de Hainaut, les noms des villages, des hameaux, des rivières évoquent tous un moment, une heure, une journée de la dernière campagne de Napoléon. Les événements de i8i5 ne sont pas sortis de la mémoire populaire; leur trace se retrouve partout, dans les fermes anciennes, dans les vieux moulins, sur les routes.
Un séjour prolongé aux environs de Waterloo m'a donné l'idée de parcourir à pied les étapes des troupes
françaises, prussiennes et anglaises. Mes conversations avec les paysans, les fermiers, les cabaretiers, les curés, me firent constater combien les « souvenances d'el' guerre 1, comme disent les Wallons, étaient ancrées dans l'esprit des populations, mais à quel point aussi ces souvenances s'étaient déjà déformées à travers les générations successives. La légende de l'épopée fleurit ici plus vivace que partout ailleurs. Un folklore original se constitue peu à peu. J'ai voulu en surprendre les premiers balbutiements. On ne trouvera point dans ces pages de longs récits émouvants, mais de simples croquis, des notations de routes. Peut-être lira-t-on ces impressions avec quelque intérêt au moment où la société de la Sabretache s'apprête à ériger un monument français dans la « morne plaine » (i). Je n'ai eu qu'à transcrire les versions rustiques pour glorifier la grande armée et son prodigieux meneur. Dans tous ces récits naïfs ou puérils Napoléon dresse sa stature gigantesque. Il est connu des plus humbles. La défaite ne l'a point diminué : le peuple ici en fait un demi-dieu. Jamais rien ne m'a fait sentir plus vivement la grandeur de l'épopée impériale que la gravité des garçons de labour s'interrompant de bêcher pour me narrer la bataille et m'indiquer du doigt la place « où se tenait l'Empereur ».