I. — LE MOULIN DE FLEURUS
Imaginez un grand cône de briques rouges, lourd, disgracieux. De maigres touffes d'herbes poussent entre les
(i) Ces c< Notes » ont paru dans la Revue de Paris, en septembre 1900.
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pierres disjointes. Les ailes ont disparu. Sur le toit s'élève un énorme chevalet où s'enroulent les fils électriques. Cette sorte de donjon, aux parois lisses, à l'air morne, commande la pointe nord de Fleurus. Napoléon en fit son observatoire la veille et le matin de la bataille de Ligny. Le moulin appartenait à un émigré français nommé Carpan. 11 est enclavé aujourd'hui dans le jardin de M. Ferrand, fabricant de machines agricoles. Le Moulin d' eV guerre se visite sans peine. Le propriétaire le traite avec tout le respect dû à un « monument historique » Il en fait les honneurs avec un empressement courtois. Il a poussé la bonne grâce jusqu'à faire placer un balcon à la hauteur du premier étage pour les personnes âgées, incapables de gravir les marches étroites de l'escalier intérieur!...
Les deux salles superposées du « monument » ne produisent, je le confesse, qu'une impression médiocre. Le rez-de-chaussée est transformé en buanderie; en hiver, il abrite des plantes. A l'étage supérieur on voit un crâne, un boulet, des biscaïens — tous les objets de musée qu'on nous servira à satiété dans nos promenades — et des oiseaux empaillés réunis par le propriétaire pour l'éducation de son fils. Je ne sais pourquoi cet intérieur bizarre me fait songer à la chambre de Félicité, d'un Cœur simple .. Le toit est percé d'une lucarne que M Ferrand me désigne du doigt :
— Napoléon, me dit-il, se fit hisser jusqu'à cette ouverture par un aide de camp et regarda longuement le pays. L'officier qui le soutenait n'en pouvait plus quand l'Empereur descendit de ses épaules. Le meunier tremblait de peur, demandait avec des sanglots qu'on ne détérioriât pas son moulin.
M. Ferrand ne se doute pas combien sa version, em-
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pruntée, me dit-il, aux vieillards de Fleurus, est en contradiction avec celle des historiens. Ces derniers, du reste, ne sont pas d'accord. Les uns prétendent que l'Empereur fit pratiquer une brèche dans le toit à coups de hache ; les autres, qu'il se contenta de monter sur une plateforme aujourd'hui détruite et qui occupait à peu près l'emplacement du balcon posé par M. Ferrand. Combien le geste de l'Empereur faisant la courte échelle avec son aide de camp est plus pittoresque et comme il est plastique et populaire !
— On croit généralement, ajoute M. Ferrand, que Napoléon a passé chez M. Lebaron à Fleurus la nuit qui suivit la bataille de Ligny. Mais deux châteaux des environs se disputent l'honneur de l'avoir hébergé. Dans l'un d'eux, on montre le verre dont il se servit. Le châtelain conserve pieusement cette relique, objet de nombreuses sollicitations anglaises.
M. Ferrand me dit combien son moulin est convoité. En 1899, une société française voulut ouvrir à Fleurus un grand hôtel d'où l'on eût organisé des excursions sur le champ de bataille de Ligny. On offrit à M. Ferrand de lui acheter l'observatoire impérial. Il refusa. L'obligeant industriel me raconte cela avec simplicité. Sa figure rose, ses yeux clairs, sa bouche de Wallon bien nourri sourient tout à la fois. Assurément, ce galant homme aime son moulin.
— Regardez donc le pays, — me dit-il, comme je réfléchissais à la suggestion de ces pierres insignifiantes.
Je m'empresse de grimper à la lucarne. Brusquement, la plaine de Ligny se découvre tout entière à mes yeux. A ma droite, s'alignent les grands arbres de la route de Sombreffe; à ma gauche, dans un vallon vert sillonné de
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chemins gris, s'éparpillent les villages de Saint- Amand, de Ligny, de Potriaux. Je pourrais d'ici reconstituer le combat du 17, suivre en imagination les attaques de Vam Damme, de Cérard, de Grouchy. Il paraît que des officiers allemands sont venus passer des heures à cette lucarne. Mais je ne suis point stratège et ne veux point mettre à trop rude épreuve l'obligeance de mon hôte...