‹ Figures et sites de BelgiqueChapitre 6 sur 27 · II. — SUR LE CHEMIN DE LIGNY · texte numérisé non relu

II. — SUR LE CHEMIN DE LIGNY

Sur la route pâle qui serpente entre les champs dégarnis par l'automne, un paysan pique ses vaches brunes et rousses. Un grand chapeau de paille ombrage le visage de l'homme. Il siffle un refrain. Je lui demande si Ligny est encore loin, et, comme il s'y rend, il offre de m'accompagner. Nous bavardons, et, tout de suite, il me parle de la guerre.

— A Ligny, m'sieur, il y a encore ben des souvenances d' el' guerre. Il n'y a pas ben longtemps vivaient près de chez moi cinq vieilles filles qu'avaient toutes les cinq nonante ans. Elles vivaient ensemble et avaient d'ia raison encore comme vous et moi. Elles parlaient toudi d'el' guerre, car elles avaient connu les deux guides de l'Empereur : Simon le géomètre et Germain Thévenier. Paraît que Simon, pendant toute la bataille de Ligny, ne cessa de trembler comme une feuille au bruit du canon. Mais Thévenier était un gaillard comme on en voit peu, même dans not' pays où les carriers n'ont pourtant pas froid aux yeux. Ce Thévenier était un ancien soldat. Il s'était battu en Allemagne. Dans je ne sais plus quelle bataille, un Prussien s'était jeté sur son capitaine.

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Thévenier, qu'était un hercule, sauva la vie de son supérieur, qui, par reconnaissance, lui donna une pipe. On a conservé c'te relique dans la famille, qu'habite Charleroi, avec la capote de ce brave, trouée de balles. A ce qu'on m'a dit, Napoléon garda Thévenier jusqu'au lendemain de not'bataille et lui fit ben des politesses.

Tout cela était dit avec lenteur. J'avais le temps de fixer les paroles de mon guide dans ma mémoire. L'homme s'arrêta un moment pour laisser brouter ses vaches. Des deux côtés, les plaines ondulaient jusqu'aux hauteurs voisines. Nous étions presque au centre du champ de bataille. Le paysan étendit le bras à droite, et, pendant la halte, me conta la tuerie.

— Les vieux du pays m ont dit que les batteries françaises étaient là-bas suTmotte. Elles tiraient sans s'arrêter sur les Prussiens, qu'étaient de l'aut'côté d'el' rivière. C'était un tonnerre qui grondait sur la vallée. Puis les soldats de l'Empereur sont descendus vers l'ennemi. Mais la Ligne, m'sieur, arrêta les Français pendant huit jours. Enfin ce sacré petit ruisseau fut franchi. Alors ce fut un corps à corps terrible. Tout Ligny était à feu et à sang... C'est ben affreux !

L'homme s'arrêta un moment de parler. Ses explications me laissaient rêveur. Les Français arrêtés huit jours par la Ligne! .. Nous reprîmes notre route en silence. Le paysan semblait suivre un raisonnement intérieur. Il dit tout à coup :

— Napoléon devait revenir, m'sieur. Nous n'aurions plus toutes ces canailleries.

Et comme je lui demande :

— Lesquelles ?

— Ben, par exemple, j'tue un lièvre, j'ai six mois de prison ; un aut' tue un homme, il est acquitté. C'est- y

juste* Une fille tourne à côté; tout le monde lui jette la pierre, et le garnement qui l'abandonne reste l'ami des honnêtes gens. C'est-y prop'? Avec Napoléon, m'sieur, tout était dans l'ordre et la logique. C'est ben dommage qu'y n'en revienne pas un second.

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