‹ Figures et sites de BelgiqueChapitre 7 sur 27 · III. — LIGNY · texte numérisé non relu

III. — LIGNY

Un gros bourg, traversé par la Ligne qui coule sur un lit rocheux. Les maisons sont construites en pierres de taille extraites des carrières voisines. Ces logis trapus ont à la fois un air de force et de vétusté. Les rues, vides de passants, sont emplies de bruit. On entend ronfler et siffler des machines ; au loin, les coups de marteau des marbriers carillonnent sans cesse. La vieille église, autour de laquelle on se battit en 18 1 5, a disparu ; une élégante construction gothique, en pierres bleues, la remplace. Le parvis respire la paix. Ici pourtant « les hommes s'égorgeaient comme s'ils avaient été animés d'une haine personnelle, a écrit un officier prussien... Personne ne songeait à fuir, ni à demander quartier » .

Le curé me reçoit aimablement dans le jardin du presbytère. Il n'a aucun détail inédit. Mais il a de la lecture et me raconte très exactement la bataille.

— Ce fut ici la dernière victoire, dit-il, en terminant. Elle coûta cher. La Ligne, emplie de cadavres, roula du sang pendant plusieurs jours. La vieille église était précédée d'un perron où les corps restèrent longtemps amoncelés, à ce que prétend Monsieur Thiers.

Un jeune prêtre, en visite chez le curé, intervient dans la conversation :

— Tous les ans, dit-il, les élèves de l'Ecole militaire

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viennent étudier le champ de bataille et se rendent sur la butte qui domine la grande carrière de Ligny. De là-haut vous embrasserez tout le pays. Allez-y, le spectacle en vaut la peine et les vieux ouvriers auront sans doute de curieux récits à vous faire.

Je ne manque pas de suivre l'avis. Il me faut gravir une montagne assez élevée derrière une vaste exploitation de pierres de taille. La carrière, en pleine activité, s'étale à mes pieds. Plusieurs centaines d'hommes, abrités sous des paillassons, frappent de leurs ciseaux d'énormes blocs de granit. A chaque coup répond un son aigu; c'est un tintement ininterrompu qui monte vers moi comme la chanson obstinée d'une multitude de cloches grêles. De petites locomotives traversent le chantier Sur les grues géantes s'entassent les poutres de fer. A mi-hauteur de la butte s'élèvent les deux tours d'un four à chaux. Deux carriers, au visage noirci, la pipe de terre à la bouche, vêtus dune veste rouge, transportent les cailloux qu'ils jettent dans la gueule enflammée du foyer. Ils sont superbes ces ouvriers d'une besogne diabolique, déjà vus dans les fusains et les groupes de Constantin Meunier. L'un d'eux vient à moi et me détaille le pays environnant. Par delà la plaine où les mamelons s'arrondissent comme d'énormes vagues, voici à droite Sombrefife. Puis au bout d'une longue file d'arbres, j'aperçois Fleurus enfoui à ma gauche dans de sombres massifs. Dans la direction du moulin, tout à l'horizon, se profilent les cheminées des premiers charbonnages. Elles se hausent comme des poteaux indiquant la lisière du pays houiller. Le ciel de ce côté est plus noir. Le carrier me montre, au sud de la Ligne une élévation, une sorte de tumulus où les épis poussent au printemps, plus qu'ailleurs.

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— Cette motte, me dit-il, nous l'appelons dans Tpays, Y Tombe. Des milliers de français furent enterrés là.

Comme je lui demande si l'un des carriers n'a point quelque ancienne histoire à me conter sur la guerre, il fait approcher son compagnon de labeur. Celui-ci n'attend point les questions.

— Si je n'me trompe, vous êtes militaire, me dit- il. (Rien pourtant, dans mon allure, ne permet cette supposition.) Nous en avons ici tous les ans des tas qui viennent inspecter l'pays. Voici un beau souvenir, t'nez, m'sieur. Je le céderais à bon compte.

Il tire de sa veste un petit boulet. Ce n'est point mon affaire. Il a beau me raconter qu'il l'a trouvé à Brye, près du fameux moulin de Bussy ; je reste insensible. Les carriers, hélas ! n'ont point les « souvenances » que me promettait le jeune abbé...

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