IV. — LA ROUTE DES QUATRE-BRAS
Une promenade merveilleuse. Je quitte à Frasnes le petit chemin de fer pris à Fleurus. La chaussée qui mène à Genappe et Mont-Saint-Jean en passant par le hameau des Quatre-Bras est bordée d'ormes séculaires. Pas une âme sur la large route où mes pas résonnent. Des deux côtés s'étendent des plaines nues. De distance en distance, on aperçoit dans le lointain une ferme encadrée de verdure, des laboureurs, des chevaux. Le silence parfois est troublé par un vol de corbeaux tournoyant au-dessus des arbres. Non loin de Frasnes, à droite de la sombre avenue, un petit cabaret est posté en vedette. Il porte une enseigne enluminée. On distingue vague-
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ment le chapeau de Brienne et la redingote grise. Et je lis : A u Petit Caporal.
Pendant une heure je marche sans rencontrer personne et j'atteins le monument Brunswick. Une pyramide de granit surmontée du lion saxon se dresse dans la solitude. Les arbres dissimulent le monument. Le profil dantesque du célèbre chef des bataillons noirs se détache en vigueur sur Tune des faces du monolithe. Des brindilles de paille pendent entre les dents du lion. Des oiseaux ont fait leur nid dans la gueule de bronze...
L'œuvre de MM. Uhde et Winter a ce caractère de force lourde, de majesté pesante que l'académisme germanique imprime à toutes les productions de l'Allemagne contemporaine. Mais la solitude, le silence sont d'une grandeur si envahissantes, les traits farouches et amers du duc de Brunswick sont en si complète harmonie avec le large décor environnant, que, malgré tout, cette tombe de pierre et de métal frappe vivement l'esprit en ce lieu de deuil. La paix des cimetières règne autour du monument; et rien ne trouble l'oraison guerrière que notre âme, irrésistiblement, chante pour l'âme des héros...
Cent mètres plus loin, dans l'immobilité des grands arbres, la maison où mourut le duc de Brunswick, puis, au carrefour formé par la chaussée de Charleroi et la route de Nivelles à Namur, cinq ou six habitations rustiques plantées aux angles des grandes voies : c'est le hameau des Quatre-Bras. Il ne reste plus trace du bois de Boussu, entièrement défriché. La plaine s'étend de toutes parts autour de la petite agglomération. Le hameau était plus important autrefois. Les routes qui le partagent en forme de croix en faisaient sans doute un rendez-vous de rouliers, de charretiers, de postillons.
Aujourd'hui tout mouvement a disparu. Les maisons démolies n'ont pas été remplacées. Quatre- Bras n'est plus qu'un souvenir. Trois vieilles, qui avaient vu les combats de i8i5, sont mortes, me dit-on, il y a peu de temps Je n'aurai point de version inédite et devrai me contenter de mes souvenirs livresques. Je poursuis mon chemin en songeant à la fuite des hussards anglais harcelés par les lanciers de Colbert, puis à la marche difficile et vaillante de toute l'armée française, celle-ci déployée sur l'immense route droite, les rangs serrés, les régiments un peu confondus sous la pluie fouettante, avançant avec entrain vers Genappe, vers Mont-Saint- Jean, vers la mort...