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V. — GENAPPE. — WAYS

De Frasnes à Quatre-Bras s'étalent les plaines qui relient le Hainaut au pays brabançon. La nature change peu à peu d'aspect. A travers les jeunes arbres de la chaussée on aperçoit les champs couverts de meules. Le village de Baysi, où quelques jolies portes du XVIII e siècle montrent de gracieux frontons à coquilles, est bientôt dépassé, et l'on aperçoit devant soi, dans un léger renfoncement, les trois communes de Vieux-Genappe, Genappe et Ways, entourée de bosquets, de taillis où se blotissent les maisons blanches dominées par les clochers Le ciel est d'un gris rose, l'automne sème ses cuivres sur les coteaux boisés du fond, un calme doux s'étend sur le panorama. Voici l'un des plus beaux sites du Brabant méridional.

A deux jours d'intervalle, Genappe vit passer les troupes françaises triomphantes d'abord, puis exter-

minées. La veille de Waterloo elles poursuivaient les soldats de Wellington. Napoléon disait avec rage à ses artilleurs : • Tirez, mais tirez donc, ce sont des Anglais ! • Le soir de la bataille, les soldats de la Grande Armée retraversaient la petite cité dans la plus affreuse déroute. La vieille garde, par une manœuvre habile, réussissait à gagner rapidement Charleroi; les autres débris s'écrasaient, s'étouffaient, s'achevaient à coups de crosse et de poings dans les rues étroites. Les Uhlans de la mort approchaient. L'Empereur débordé, sans énergie, sans pensée peut-être, abandonnait aux Prussiens sa berline et ses diamants. Les restes confus et lamentables des régiments de l'Aigle s'égaraient dans les champs, se jetaient dans la Dyle, se détruisaient dans l'effroi de cette horrible nuit. Genappe était transformé en città dolente.

L'endroit est assez pittoresque. Les rues tortueuses, fort propres, aboutissent à la Grand' Place où s'élève une lourde église avec façade du commencement de XIX e siè- Genappe est fier de quelques pièces d'orfèvrerie ecclésiastique conservées à l'église. La possession de ce trésor a éveillé le goût de l'archéologie chez certains habitants. On m'a conduit chez l'un de ces « érudits » très renseigné, m'affirmait-on, sur les événements de i8i5. Mais l'archéologue de Genappe, lui aussi, s'en tenait aux récits de Monsieur Thiers. Les traditions populaires n'intéressent pas les hommes de science. Pourtant ma récolte de folk-lore s'est enrichie en compagnie de cet o amateur » distingué. Il est allé me chercher un vieux numéro des Documents et rapports de la Société archéologique de Charleroi, et m'a fait lire une longue étude d'un abbé Grégoire de Nivelles sur une pierre gallo-romaine portant en grandes lettres : Abiit, excès-

sit, evasit, erupit. La dissertation du bon ecclésistique se terminait par ces mots :

« Le 18 juin i8i5, je me trouvais dans la débâcle de Genappe à Gosselies, aussi près de Napoléon à cheval que je le suis maintenant de cette table. Il avait peine à se faire une voie à travers le désordre de la retraite. Il répétait :

« — Du calme, messieurs ; il n'y a pas de péril, il n'y a pas de péril.

« Mais à peine sorti de la foule au delà du château, il piqua des deux sur la route de Jumet. C'était bien Erupit, Evasit! »

C'est ainsi que les archéologues de province rapprochent avec esprit les inscriptions archaïques des grands événements contemporains...

Ways est à l'est de Genappe. On suit un sentier qui se détache de la route à gauche, et l'on pénètre dans la modeste bourgade après avoir dépassé un cabaret portant comme enseigne : Aux Cuirassiers de Reichsoffen. Au milieu du plus triste des cimetières, à côté de la plus pauvre des églises, s'élève le monument du général Duhesme, mort à Genappe. D'un côté, l'inscription; de l'autre, une épée dont la garde s'auréole d'une couronne de chêne. Le presbytère est à deux pas, et le curé m'apprend que le petit-fils du général Duhesme vient très souvent à Ways visiter la tombe de son grand-père. Les habitants racontent que le général, blessé, mourant, avait été déposé par les soldats de la Jeune Garde devant l'auberge du Roi d'Espagne à Genappe, où Blûcher venait de s'arrêter. Les hussards de Brunswick, ivres de carnage, mirent les quelques fidèles du général français en déroute et achevèrent le héros à coups de lance. Le récit de cet assassinat a trouvé crédit chez tous les his-

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toriens français. M. Houssaye en a fait justice. Duhesme fut soigné à l'auberge du Roi d'Espagne par son neveu le capitaine Marquiaud. Blûcher, de son côté, recommanda le mourant à son médecin d'état-major. Mais les blessures étaient trop graves. Le général expira deux jours après la bataille. Néanmoins, aujourd'hui encore, les bonnes gens de Genappe montre avec horreur le seuil de la porte où s'accomplit le meurtre, comme à Florence on montre avec orgueil la pierre où venait rêver Dante.

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