EUGÈNE EROMENTIN ET L'INFLUENCE DE « DOMINIQUE
Lorsqu'il regarde au Louvre, pour la première fois, la Chasse an faucon en Algérie ou les Femmes Egyptiennes aa bord du Nil, rien n'émeut tout d'abord le spectateur.
De ces toiles harmonieuses, il ne vient aucun de ces détails qui révèlent une forte personnalité et dans lesquels l'erreur de la mode actuelle se plaît à retrouver la main du génie. Non ! la composition elle-même ne semble guère s'élever au-dessus des procédés de l'époque. Cet exotisme paraît banal, vieilli; la couleur en est froide, la correction trop aimable. Mais si, résistant à cette impression première, vous demeurez plus longtemps devant ces toiles, peu à peu, un sentiment d'harmonie vous pénètre, vous prenez conscience
de tout le labeur volontaire et mesuré qu'il a fallu à l'artiste pour réprimer la fougue et l'exubérance de ses souvenirs. Ici, tout a été sacrifié à l'ensemble. Le peintre a distribué ses tons qui se répondent avec un sens infiniment et subtilement averti de toutes les valeurs. Examinez les gammes de vert et de cinabre dans le costume du jeune cavalier ou celui de l'oiseleur, la clarté qui sourit et qui baigne chaudement cette scène de chasse ou encore l'horizon du fleuve et le rêve des femmes. On se sent en présence d'une beauté grave, profonde, d'une sensibilité nuancée et précise. Toutes les qualités que nous voulons françaises et classiques sont, ici, réunies avec un goût parfait. Plus spécialement, se dégagera, d'un examen attenlif, la grâce voluptueuse et virile pourtant, faite de noblesse hautaine et d'abandon, qu'il y a dans le regard des personnages, et aussi cette sorte de grâce caressante que l'artiste prête à ces belles têtes de chevaux, intelligentes etfines, ombragées d'une crinière dont la souplesse ondoyante fait songer aux chevelures des amoureuses romanesques.
Nous ne prétendons pas juger l'œuvre du peintre, mais, par le rayonnement de son charme sobre, harmonieux, discrètement féminisé, hautain, tout en nuances, nous devi-
nous et expliquons déjà l'œuvre littéraire du romancier de Dominique.
Récemment, à l'occasion de l'êtes d'une statue d'Ernest Dubois, et de la publication de sa correspondance, ce nom d'Eugène Fromentin, longtemps oublié, a frappé de nouveau le public. Rappelons que, par son influence sur certains écrivains récents et par ses livres seuls, il était déjà pour les lettrés à un degré d'estime que les cérémonies offîcielles ne sauraient exhausser.
Eugène Fromentin naquit à la Rochelle, le 24 octobre 1820.
Il était le second fils d'un médecin fort réputé dans cette ville. Son père s'occupait aussi de recherches de bibliophilie ; il avait beaucoup lu et même beaucoup peint. Ses tableaux, d'un romantisme conventionnel, pleins de nymphes au bain, de paysages pittoresques, châteaux abandonnés, horizons de forêts, cascatelles de Tivoli, etc., sont toutefois d'un intérêt médiocre et d'une facture négligée. Ce ne sont pas ces toiles qui décideront la vocation d'Eugène Fromentin.
Eugène Fromentin fit tout d'abord au collège de sa ville natale d'assez bonnes
humanités, puis, sur l'ordre paternel, vint à Paris étudier le droit, à l'Age de dix-neuf" ans. Il s'était lié avec un de ses compatriotes, Emile Beltremieux, qui avait londé la Revue organique de lOaest, à laquelle il donna une critique des salons et des poèmes. Car depuis quelque temps, il écrivait beaucoup de vers. Mais une trop grande précocité critique gênait son lyrisme (1), et ses premiers essais ne peuvent nous donner que de misérables indications. Il s'essaie cependant au dessin et, d'autre part, nous possédons de lui, en 1841, deux eaux-fortes quelconques, représentant l'une son ami Beltremieux, l'autre un de ses camarades d'études : Dubois. Mais Eugène Fromentin a foi surtout en son avenir littéraire. Il s'est fait |)résenter à Edgar Quinet, à Sainte-Beuve, à Michelet, et se montre assidu de leurs réceptions.
Il fait la rencontre d'un jeune peintre, Michel Carré, qui devait s'illustrer plus tard par d'innombrables livrets d'opéras. En sa compagnie il entreprend un long voyage, s'enthousiasme pour la peinture, se met à fréquenter assidûment les musées. Il admire
(1) « Les vers étaient bons, d'un mécanisme ingénieux, libre, imprévu, mais peu Ij-riques en somme, quoique les intentions du livre le fusseut beaucoup. » [Dominique, page 34.)
Léonard de Vinci, le Napolitain Salvator Rosa, mais, par-dessus tout, il s'exalte pour les peintres français de couleur éteinte et sobre, de dessin correct, Chardin et Lesueur, puis pour les paj'sagistcs hollandais Berghem, Ruysdaël et Wynants. Il applaudit Delacroix et goûte la musique italienne. Il fait part à son père de ses projets et demande à abandonner l'élude de Maître Denormandie, où il travaillait, pour satisfaire sa nouvelle inclination.
Le docteur Fromentin opposa une longue résistance à ce projet, et ne se décida qu'à la condition qu'il choisirait lui-même l'atelier de son fils. Il désigna celui du paysagiste Rémond, peintre fort sage, dont les conseils sévères ne furent pas longtemps écoutés de son nouvel élève.
Eugène Fromentin déserta l'atelier de Rémond pour celui de Cabat, qui fut son véritable maître. Il revient ensuite se fixer à la Rochelle. En 1846, il entreprend, avec Armand de Mesnîl, son premier voyage en Algérie. L'année suivante^ il expose au Salon. En 1848, il retourne en Algérie accompagné d'Auguste Sulzmann et s'installe plus d'un mois dans l'oasis de Zoztchy. En 1852, il revient encore sur la terre de ses prédilections, d'abord à Mustapha, puis à Blidah, et visite durant l'été Laghouat. Il en rapporta deux volumes et
ne devait jamais plus revoir ces paysages qu'il allait faire revivre, selon le mot de Sainte-Beuve, « par ses deux muses. Il était peintre en deux langues ».
La Revue de Paris (1856) publia Un Eté dans le Sahara ; la Revue des Deux Mondes donna (1858) Une Année dans le Sahel. Il était marié depuis 1852. Dominique parut en 1862, et les Maîtres d'autrefois en 1876. La même année, il se présenta à l'Académie française et obtint quatorze voix.
11 mourut brusquement peu de temps après. L'Empire l'avait fait chevalier de la Légion d'honneur en 1859 et officier en 1869. Il avait également obtenu toutes les médailles des Salons. Ses tableaux et ses livres étaient accueillis avec une égale faveur par l'élite. Sa fortune personnelle, qui était honorable, ajoutée aux revenus de son art, lui permettait une existence heureuse. Il n'eut aucune haine, ni le goût des intrigues, ni le dégoût du monde. Sa vie fut active, harmonieuse. Il ne connut ni la décrépitude ni la honte du déclin. Une tendresse intelligente l'enveloppa. Pourtant, semble-t-il, deux douleurs l'atteignirent, l'une, plus secrète et qu'il semble avouer dans son roman, l'autre plus haute, à voir la défaite de la patrie !...
Pays de lumière et de souvenirs, laRochelle, avec ses remparts, ses demeures antiques, son havre féodal, devait influencer l'imagination du jeune Fromentin, en même temps qu'elle oftrait, aux regards du peintre futur, ses violents contrastes d'ombre et de clarté, ses oppositions de couleurs, la vie pittoresque et grouillante de ses quais et de son canal.
Sa sensibilité extrême d'imaginatif incitait le peintre, plus tard, à en retracer le souvenir. Pourtant ce sont les livres et les tableaux, surtout, par-dessus tout, ses voyages qui l'ont formé. George Sand, à laquelle il dédiait Dominique, nous a laissé de lui ce portrait :
Eugène Fromentin est petit et délicatement constitué. Sa figure est saisissante d'expression, ses yeux sont magnifiques. Sa conversation est comme sa peinture et comme ses écrits, brillante et forte, solide, colorée, pleine.
On l'écouterait toute la vie. Il jouit d'une considération méritée, sa vie étant, comme son esprit, un modèle de délicatesse, de goût, de persévérance et de distinction. Il a des amis sérieux, dévoués, une famille charmante. Heureux ceux qui peuvent vivre dans l'intimité de cet homme exquis à tous égards I Voilà ce que vous pouvez affirmer en toute sûreté de conscience et de jugement .
Et dans le livre qu'il a consacré à Fromentin, Louis Gonse nous renseigne sur les habitudes du peintre :
Son atelier avait une tenue sévère et élégante qui vous frappait, mais sans recherche préméditée.
Fromentin le voulait, par-dessus tout, d'une propreté et d'un ordre extrêmes. A vrai dire, c'était plus un salon qu'un atelier. Une grande cheminée en vieux chêne en occupait le fond, vous invitant aux douces causeries. Peu ou point de tableaux. Fromentin mettait une sorte de pudeur dans son travail ; il ne laissait pas volontiers examiner ses études ; le tableau en cours d'exécution occupait à peu près seul, en belle lumière, le centre de l'atelier. Dans ce cadre de choix, où rien ne faisait tapage, la figure du maître pi'enait une exquise délicatesse.
Elégance, sobriété, délicatesse, ce sont bien là les qualités qu'il possédait et qu'il prisait. En préface à la troisième édition (1874) d'Un Eté dans le Sahara, Fromentin précisera ses théories d'art. Elles éclairent, de façon nette et définitive, ce qu'il voulut faire et qu'il réalisa d'ailleurs. Ces théories, on le reconnaîtra, sont celles d'un art classique qui se contente d'un minimum de procédés, des couleurs moindres :
A l'époque où je fus pris du besoin d'écrire, je n'étais
qu'un inconnu, très ignorant et désireux de produire ; pour ces deux raisons fort en peine.
... Je me persuadais qu'il n'y a pas de sujet médiocre, ni de sujet ennuyeux, mais seulement des cœurs froids, des 3'eux distraits, des écrivains ennuyés .. La nouveauté du sujet ne m'embarrassait guère. Il ne me semblait nullement téméraire de parler de l'Orient après tant d'auteurs grands et charmants. Convaincu que, n'étant personne encore, j'avais chance de devenir quelqu'un et qu'à être ému, net, sincère, on risquait d'être écouté.
Le hasard m'avait fourni le thème ; restait à trouver la forme. L'instrument que j'avais dans la main était si malhabile que d'abord il me rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacité, ni l'intimité de mes souvenirs ne s'accommodait des pauvres moyens de rendre dont je disposais. C'est alors que l'insuffisance de mon métier me conseilla, comme expédient, d'en chercher un autre, et que la difficulté de peindre avec le pinceau me fit essayer de la plume.
Voilà, qu'on me pardonne ce retour sur leurs origines, comment sont nés ces deux livres ; à côté d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier, que le soleil oriental constamment en vue comme une sorte de mirage éblouissant ne parvenait pas toujours à égayer...
Quel exemple ne donne-t-il pas à notre époque d'anarchie littéraire et de confusion des genres ! Ce peintre, qui ne veut pas de littérature dans ses tableaux ou de peinture dans ses livres, qui a conscience des limites particulières à chaque mode d'expression, avec quel étonnement a-t-il dû écouter les disciples des Concourt ?
... Je me demandais s'il était nécessaire d'ajouter aux ressources d'un art qui vivait de son propre fonds et s'en était trouvé si bien. En définitive, il me parut que non... Il y a des formes pour l'esprit, comme il y a des formes pour les yeux ; la langue qui parle au.\ yeux n'est pas celle qui parle à l'esprit. Et le livre est là non pour répéter l'œuvre du peintre, mais pour exprimer ce qu'elle ne dit pas (1).
D'une telle profession de foi devaient naître les critiques des Maîtres dauirefois comme étaient nées ses impressions de voyage et Dominique.
Une Année dans le Sahel, Un Eté dans le Sahara, ce que sont ces livres d'un style sobre, dune couleur fondue, qui, pleins d'ardeurs, de soleil et de parfums, suggèrent plus encore qu'ils ne montrent, on l'a déjà dit, et leurs pages fleurissent toutes les anthologies. C'est un style et un coloris qui se rapprochent de Mérimée et de Stendhal avec moins de sécheresse que le premier et infiniment plus de sûreté dans le choix des mots que le second. On connaît ces longs récits de fantasias arabes, ces apologies du cheval :
Douce et vaillante bête 1 Dès que l'homme a posé sa main sur son cou pour en empoigner les crins, sou œil s'allume, et l'on voit courir un frisson dans ses jarrets.
(1) Préface à la troisième édition d'Un Eté dans le Sahara (Pion, 1874).
Une fois en selle et la bride haute, l'homme n'a pas besoin de lui faire sentir l'éperon. Elle secoue la tête un moment, fait résonner le cuivre ou l'argent de ses harnais ; son cou se renverse en arrière et se renfle eu un pli superbe ; puis la voilà qui s'enlève, emportant son cavalier av«c ces grands mouvements de corps qu'on donne aux statues équestres... (1).
Un soir de pluie sur l'oasis, les mirages, une fontaine sous des palmiers, une chasse, une halte dans le désert, le passage d'un gué, plus intenses, plus touchantes ou plus nobles, plus graves, plus profondes surtout que dans ses tableaux, toutes ces scènes animent ces deux livres ; mais l'œuvre par laquelle Eugène Fromentin se survit encore parmi nous, c'est ce roman psychologique et autobiographique qu'est Dominique. Peu d'ouvrages ont eu une telle influence heureuse !
Dominique est une incarnation de Werther ; mais c'est aussi la suite de la Princesse de Clèves, de Manon Lescaut et d'Adolphe. L'histoire, notée jourà jour, d'une passion unique, absorbante, irréalisable ; le récit, présenté sous forme de confession, apporte pourtant un élé-
(1) Une Année dans le Sahel.
ment nouveau dans la série des autobiographies sentimentales, un élément que l'école naturaliste devait négliger, et c'est cette omission qui enlève toute vérité par exemple à la conclusion vulgairementlyrique de Germinal: l'influence du décor natal, la force des mille liens qui nous attachent à « notre terre et à nos morts ». Werther se suicide ; Des Grieux, du moins dans la version ordinaire de Manon Lescaut, demeure inconsolable ; Dominique retourne vivre au milieu du paysage familier à son enfance. Il a reconquis la paix du cœur, et tout ce qu'on peut goûter de bonheur, lorsque le rêve est mort, par une existence active et utile.
Ce que j'ai à vous dire de moi est fort peu de chose et cela pourrait tenir en quelques mots : un campagnard qui s'éloigne un moment de son village, un écrivain mécontent qui renonce à la manie d'écrire et le pignon de sa maison natale figurant au début comme à la fin de son histoire... {Dominique, p. 46.)
Dominique, dont la mère est morte en lui donnant le jour, n'a guère connu davantage son père, qui fut de santé misérable et qui ne survécut que de quelques années à sa femme. Il grandit dans le domaine agricole des Trembles, entre une vieille tante paternelle et des domestiques. L'enfant court les champs,
indiscipliné, sauvage, vivant avec des fils de paysans. Il s'éprend d'amour pour les superstitions locales, pour les choses qui se passent en plein air.
Tout dissipé que je fusse et tutoyé par des camarades de village, au fond, j'étais seul de mon rang et dans des désaccords sans nombre avec l'avenir qui m'attendait. Je m'attachais à des gens qui pouvaient être mes serviteurs, non mes amis ; je m'enracinais sans m'en apercevoir et Dieu sait par quelles fibres résistantes, dans des lieux quil me faudrait quitter, et quitter le plus tôt possible ; je prenais enfin des habitudes qui ne menaient à rien qu'à faire de moi le personnage ambigu que vous connaîtrez plus tard, moitié paysan et moitié dilettante...
On confie l'instruction de Dominique à un jeune précepteur, « esprit bien fait, simple, direct, précis, nourri de lectures... très pratique et forcément très ambitieux... »
L'existence de l'enfant se modifie. Il ne renonce pas à ses habitudes de vagabondage et de courses champêtres, mais on lui impose une discipline, des heures de travail, cependant que sa passion pour la campagne ne fait que s'exalter.
Curieux des mœurs des oiseaux et des odeurs rustiques, il promène parmi les bos-
quets, les blés mûrissants, les ravins broussailleux, un cœur troublé par les saisons et les heures, les nuances du soir et le poids des nuages, l'irritante électricité des jours orageux. L'automne l'accable et l'enivre :
Puis l'hiver arrivait ; le cercle de rannéc se refermait sur lui. J'habitais un peu plus ma chambre ; mes j'eux, toujours en éveil, s'exerçaient encore à percer les brouillards de décembre et les immenses rideaux de pluie qui couvraient la campagne d'un deuil plus sombre que les frimas.
Les arbres entièrement dépouillés, j'embrassais mieux l'étendue du parc. Rien ne le grandissait comme un léger brouillard d'hiver qui en bleuissait les profondeurs et trompait sur les vi'aies distances. Plus de bruit, ou fort peu ; mais chaque note plus distincte. Une sonorité extrême dans l'air, surtout le soir et la nuit. Le chant d'nn roitelet de muraille se prolongeait à l'infini dans des allées muettes et vides, sans obstacles au son, imbibées d'air humide et pénétrées de silence. Le recueillement qui descendait alors sur les Trembles était inexprimable ; pendant quatre mois d'hiver, j'amassais dans ce lieu où je vous parle, je condensais, je concenti'ais, je forçais à ne plus jamais s'échapper ce monde ailé, subtil, de visions et d'odeurs, de bruit et d'images qui m'avait fait vivre pendant les huit autres mois de l'année d'une vie si active et qui ressemblait si bien à des rêves.
Son professeur Augustin demeure insensible à ces beautés. 11 écrit fiévreusement des drames et des comédies qu'il lit ensuite à son
élève indifférent. Cependant, 1 âge est venu pour Dominique d'entrer au collège. Sa sensibilité supportera ses premiers chocs douloureux dans cet établissement d'Ormesson où il se lie avec Olivier d'Orsel, « un des plus anciens noms et des meilleurs du pays... » qui a un oncle et deux cousines (1).
De ces deux cousines, l'une était une enfant appelée Julie ; l'autre, plus âgée que nous d'un au à peu prés, s'appelait Madeleine, et sortait du couvent. Elle en gardait la tenue comprimée, les gaucheries de geste, l'embarras d'elle-même ; elle en portait la livrée modeste ; elle usait encore, au moment dont je vous pai'le, une série de robes tristes, étroites, montantes, limées au corsage par le frottement des pupitres, et fripées aux genoux par les génuflexions sur le pavé de la chapelle. Blanche, elle avait des froideurs de teint qui sentaient la vie à l'ombre et l'absence totale d'émotions, des yeux qui s'ouvraient mal, comme au sortir du sommeil, ni grande, ni petite, ni maigre, ni grasse, avec une taille indécise qui avait besoin de se définir et de se former ; on la disait déjà fort jolie, et je le répétais volontiers sans y prendre garde et sans y croire.
Olivier est au contraire un garçon qui déjà vise à l'élégance, se dit fatigué, exilé parmi
(1) Dans un article de la Revue de Paris du !<"' aoùl 1905, M. Louis Gillet donne les origines réelles de Dominique et dévoile celle qui fut Madeleine de Nièvres. Elle s'appelait Léocadie, elle était la femme d'un agent de change. D'origine créole, elle paraît n'avoir pas répondu à l'amour du jeune peintre et s'en être fait un jeu. Elle mourut à Paris des suites d'une intervention chirurgicale.
ses contemporains, actif, flâneur, inexact à ses rendez-vous, maniant les cartes, toujours partout et nulle part. Ce n'est point un pareil ami qui donnera à Dominique l'encouragement, l'appui moral, l'affection clairvoyante dont il a besoin à l'heure « où il entre dans la vie sans la haïr, avec un ennemi inséparable, bien intime et positivement mortel, luimême ».
Il commence à s'analyser, à exercer sur ses actes ou ses désirs une minutieuse et perpétuelle critique, impitoyable. Cette méthode de permanente indiscrétion à son propre égard le jeta dans une série de troubles, d'excitations qui le conduisirent tout droit à une crise. Vers la fin d'avril, par un de ces jours pénétrés d'un vif courant de puberté printanière, parmi les végétations naissantes, dans la lumière qui stimule son sang, lui semble-t-il, l'enfant se sent tout à coup ému jusqu'aux larmes, mais « sans langueur, ni fade attendrissement »... Il vagabonde tout le jour en proie à une sorte d'inquiétude indéfinissable ; puis le soir tombe et il se trouve subitement en face d'un regard paisible et du blanc visage de Madeleine d'Orsel.
— Comment, vous ici ? me dit-elle.
J'entends encore cette voix nette, aérienne, avec un léger accent du Midi, qui me fit frissonner. Je pris
machinalement la main qu'elle me tendait, sa petite main fine et fraîche, et la fraîcheur de ce contact me fit sentir que la mienne était brûlante. Nous étions si près l'un de l'autre, et je distinguais si nettement les contours de son visage que je fus effrayé de penser qu'elle me voj'ait aussi.
« Nous vous avons fait peur ? » ajouta-t-elle.
Je compris au changement de sa voix à quel point mon trouble était visible. Et comme rien au monde n'aurait pu me retenir une seconde de plus dans cette situation sans issue, je balbutiai je ne sais quoi de déraisonnable, et, perdant tout à fait la tête, étourdiment, sottement, je pris la fuite.
Ce soir-là, je ne passai point par le salon de ma tante, et je m'enfermai dans ma chambre, de peur qu'on ne m'y surprît. Là, sans réfléchir à quoi que ce fût, sans le vouloir, absolument comme un homme attiré par je ne sais quelle in-ésistible entreprise qui l'épouvante autant qu'elle le séduit, d'une haleine, sans me relire, presque sans hésiter, j'écrivis toute une série de choses inattendues, qui parurent me tomber du ciel. Ce fut comme un trop plein qui sortit de mon cœur, et dont il était soulagé au fur à mesure qu'il se désemplissait. Ce travail fiévreux m'entraîna bien avant dans la nuit. Puis il me sembla que ma tâche était faite ; toutes les fibres irritées se calmèrent, et vers le matin, à l'heure où s'éveillent les premiers oiseaux, je m'endormis dans une lassitude délicieuse.
Désormais toutes les pensées de Dominique seront troublées de cette même image. La cristallisation^ pour parler avec Beyle, s'ac-
complira. Madeleine, ayant suivi son père dans une ville d'eaux, le jeune amoureux profite de son absence pour se nourrir des souvenirs évoqués dans le cadre où vit habituellement la jeune fille. L'écho de sa voix éteinte, le parfum de ses cheveux, le bruit de sa robe, toutes ces ombres émurent le timide et farouche et ardent Dominique.
Vers le milieu de l'été, Madeleine revient. Cependant, entre Madeleine presque femme et cet adolescent à peine émancipé, il y a mille obstacles.
Elle se marie avec le comte de Nièvres et demande à Dominique de demeurer son ami et l'ami de son mari. Jusqu'à présent, elle a ignoré la passion de l'enfant ou feint de l'ignorer. Il se contient et promet ce qu'on lui demande.
Ensuite c'est la sortie du collège, l'arrivée à Paris, où il ne s'adaptera pas :
Quant à la vie de Paris, telle que l'entendait Olivier, je ne me faisais point d'illusions, et ne la considérais nullement comme un secours. J'y comptais un peu pour me distraire, mais pas du tout pour m'étourdir, et encore moins pour me consoler. Le campagnard, en outre, persistait et ne pouvait se résoudre à se dépouiller de lui-même, parce qu'il avait changé de milieu. N'en déplaise à ceux qui pourraient nier l'influence du terroir, je sentais qu'il y avait en moi je ne sais quoi de local et de résistant que je ne transplanterais jamais qu'à
demi, et si le désir de m'acclimater m'était venu, les mille liens indéracinables des origines m'auraient averti par de continuelles et vaines souffrances que c'était peine inutile. Je vivais à Paris comme dans une hôtellerie où je pouvais demeurer longtemps, où je pourrais mourir, mais où je ne serais jamais que de passage.
Il retrouvera son ancien précepteur, Augustin, homme de volonté tenace, et entre ce dernier et son ami Olivier, de plus en plus gagné par la vie mondaine, et qui cherche à l'entraîner, Dominique, hésitant, tourmenté par le démon de l'analyse, souffrira chaque jour davantage.
Vainement Olivier essaye-t-il de guérir la nostalgie sentimentale de son compagnon ; il le jette dans les bras d'une femme facile. Inutile remède. C'est encore l'ombre de Madeleine qui hante Dominique.
Les vacances réunissent aux Trembles la jeune femme, M. de Nièvres et son cousin. Des chasses, des excursions rapprochent Dominique et Madeleine. Elle est troublée, il est hésitant. La pastorale s'achève brusquement. On retourne à Paris. Un soir de bal, pour la première fois, Dominique voit les épaules nues de Madeleine. Cette nuit-là, il
revient chez lui plus amer, plus douloureux. La crise redouble d'intensité.
Il essaie de la diversion d'un voyage. Il annonce une absence de plusieurs mois et revient au bout de deux semaines. Enfin, parce qu'il croit un instant avoir la force d'oublier, il fait l'aveu de son amour.
D'abord offensée. Madeleine se laisse glisser à la pitié. Elle se donne la tâche de guérir celui qui a souffert pour elle. Devoir périlleux, douloureux. Elle sentait que pour Dominique son souvenir même renfermait des flammes, et elle imagina de les éteindre en veillant jour à jour sur les plus secrètes pensées de celui qui Taime et voudrait ne plus l'aimer. Ici le roman atteint son maximum de noble émotion et de pudeur passionnée. Nulle part, ailleurs, on ne rencontre ainsi deux êtres qui s'adorent en secret, conscients de leur devoir, honnêtes, loyaux, essayant de se détacher l'un de l'autre par le spectacle réciproque de leur volonté-. Madeleine se pare, dans ces pages, d'une beauté héroïque et tendre. Il faut remonter aux amoureuses de M""^ de la Fayette pour hasarder la comparaison.
Elle prenait mon bras, et nous marchions sous les arbres, nous taisant par intervalles, ou causant avec le calme apparent de deux amis qui se sont rencontrés par hasard. Elle me dévoilait, pendant ces heures de
douce et brûlante étreinte, elle me révélait, comme autant de merveilles, des trésors de dévouement, d'abnégation, des ressources de prévoyance presque égales aux profondeurs de sa charité. Elle disciplinait ma vie mal réglée, ou plutôt déréglée et portée sans mesure à tous les excès contraires du travail acharné ou de la pure inertie. Elle gourmandait mes lâchetés, s'indignait de mes défaillances et me reprochait les invectives dont je m'accablais à plaisir, parce qu'elle voyait, disait-elle, les inquiétudes d'un esprit mal équilibré et plus perplexe encore qu'équitable. Si j'avais été capable de concevoir les moindres ambitions un peu fortes, ce qu'elle me communiquait de vrai courage aurait dû les allumer en moi comme un incendie.
— « Je vous veux heureux, me disait-elle; si vous saviez avec quelle ferveur je le désire I »
L'amour est contagieux et rien n'était plus dangereux que de semblables causeries. Aussi le jour vint où elle dut laisser paraître sa faiblesse.
Elle arriva ainsi jusqu'au point le plus escarpé d'une tentative où jamais femme héroïque ait pu parvenir sans se précipiter. Elle s'y maintint encore quelque temps intrépidement et sans trop de défaillance, comme un être, en possession de secours surnaturels, que le vertige a privé de sens et que l'excès du danger retient au bord de l'abîme, en paralysant tout à coup sa raison. A ce moment, je vis qu'elle était à bout de force. Cette miraculeuse organisation se détendit d'elle-même Elle ne se plaignit pas, n'avoua rien qui pût trahir sa faiblesse. Se reconnaître
impuissante et découragée, c'était tout remettre aux mains du hasard ; et le hasard lui faisait peur comme de tous les auxiliaires le plus incertain, le plus perfide et peut-être le plus menaçant. Se dire épuisée, c'était m'ouvrir son cœur à deux mains et me montrer le mal incurable que i'y avais fait. Elle ne jeta pas un cri de détresse. Elle tomba pour ainsi dire de lassitude ; ce fut le seul signe auquel je reconnus qu'elle n'en pouvait plus.
Un jour je lui dis :
— « Vous m'avez guéri, Madeleine, je ne vous aime plus. »
Elle s'arrêta court, devint horriblement pâle, et hésita comme eiïVaj'ée par une méchanceté qui la blessait jusqu'au fond de l'âme.
C'est auprès d'Augustin, marié et heureux de lutter pour la vie, que Dominique essaiera de retrouver des forces. Il a quitté Madeleine, troublé d'un espoir douloureux. Il ne voudrait plus la revoir. Il la reverra.
Madeleine a une sœur plus jeune, Julie, qui aime Olivier sans être payée de retour. Dominique, à s'occuper du malheur d'une autre, échappe quelque temps à son propre désespoir. Après une scène dans une loge de l'Opéra, qui ne fait qu'exacerber l'angoisse de Dominique, il s'éloigne à la campagne, puis rejoint Madeleine au chevet de Julie qui se meurt d'amour. Maintenant, c'est Madeleine qui l'appelle, hésitante et farouche, emportée et amère,
c'est Madeleine qui seule, chaque soir, s'aventure dans le parc du château ou veille jusqu'au matin dans sa chambre dont elle laisse la clef en dehors. M. de Nièvres est absent.
Je la rejoignis au moment où elle mettait le pied dans le petit salon qui lui servait de boudoir, et où elle se tenait le jour.
« Aidez-moi à plier mon châle, » me dit-elle.
Elle avait l'esprit et les yeux ailleurs, et s'y prenait tout de travers. La longue étoffe chamarrée était entre nous, pliée dans le sens de sa longueur, et ne formait déjà plus qu'une bande étroite dont chacun de nous tenait une extrémité. Nous nous rapprochâmes ; il restait à joindre ensemble les deux bouts du châle. Soit maladresse, soit défaillance, la frange échappa tout à coup des mains de Madeleine. Elle fit un pas encore, chancela d'abord en arrière, puis en avant, et tomba dans mes bras tout d'une pièce. Je la saisis, je la tins quelques secondes ainsi collée contre ma poitrine, la tête renversée, les yeux clos, les lèvres froides, à demi morte et pâmée, la chère créature, sous mes baisers. Puis une terrible contraction la fit tressaillir ; elle ouvrit les yeux, se dressa sur la pointe des pieds pour arrivera ma hauteur, et, se jetant à mon cou de toute sa force, ce fut elle à son tour qui m'embrassa.
Je la saisis de nouveau ; je la réduisis à se défendre, comme une proie se débat, contre un embrassement désespéré. Elle eut le sentiment que nous étions perdus ; elle poussa un cri. J'ai honte de vous le dire, ce cri de véritable agonie réveilla en moi le seul instinct qui me restât d'un homme, la pitié. Je compris à peu pi'ès que je la tuais ; je ne distinguais pas très bien s'il s'agissait de son honneur ou de sa vie. Je n'ai pas à me vanter d'un acte de générosité qui fut presque invo-
lontaire, tant la vraie conscience humaine y eut peu de part ! Je lâchai prise comme une bête aurait cessé de mordre.
Dominique s'enfuit vers la maison natale :
Aux premiers pas que je fis sur le chemin des Trembles, il y eut en moi un tressaillement de souvenir qui rendit ma douleur plus cuisante et cependant un peu moins tendue.
Maintenant les mille liens qui unissent Dominique à sa terre, à ses morts, reprendront progressivement leur empire. Il oubliera, ou du moins l'amour ancien ne sera plus qu'un souvenir sans trouble et par lequel on goûte mieux l'apaisement actuel.
Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.
A son tour Dominique fondera un foj'er, une famille et s'unira ainsi à sa race et au sol des aïeux. Et là, près de la terre, suivant le mouvement des saisons, d'une âme apaisée et toujours émue du spectacle de l'effort et de la douleur humaine, pareil à ces sages des temps antiques qui jugeaient les hommes du seuil de leur maison rustique, Dominique continuera à s'analyser et analyser les autres,
Cependant ses investigations psychologiques, enfin détournées d'un désir irréalisable et d'un coupable amour, ne lui apporteront plus aucun trouble. Au contraire :
Un homme qui prend sa retraite avant trente ans et y persiste témoigne assez ouvertement parla qu'il n'était pas né pour la vie publique, pas plus que pour les passions. Je ne crois pas d'ailleurs que l'activité réduite où je vis soit un mauvais point de vue pour juger les hommes en mouvement. Je m'aperçois que le temps a fait justice au profit de mes opinions de beaucoup d'apparences qui jadis auraient pu me causer l'ombre d'un doute, et comme il a vérifié la plupart de mes conjectures, il se pourrait qu'il eût aussi confirmé quelques-unes de mes amertumes. Je me rappelle avoir été sévère pour les auti'es à un âge où je considérais commme un devoir de l'être beaucoup pour moi-même. Chaque génération plus incertaine qui succède à des générations déjà fatiguées, chaque grand esprit qui meurt sans descendance, sont des signes auxquels on reconnaît, dit-on, un abaissement dans la température morale d'un pays. J'entends dire qu'il n'y a pas grand espoir à tirer d'une époque où les ambitions ont tant de mobiles et si peu d'excuses, où Ion prend communément le viager pour le durable, où tout le monde se plaint de la rareté des œuvres, où personne n'ose avouer la rareté des hommes...
Cette saine conclusion d'un amour si maladif, si inquiet, si tremblant, à l'heure même où le romantisme triomphant glorifiait le dé-
sordre de la passion et exaltait les tragiques conflits du désir et de la mort, ne suffiraitelle pas à séparer Eugène Fromentin des autres écrivains de son temps ? Ce livre, dirat-on, ressemble à tant d'autres ouvrages ! Que d'autres romans lui ressemblent ou s'apparentent à lui, de rEdiication sentimentale de Flaubert à Sous les tilleuls d'Alphonse Karr ! Les amours de Stéphen et Madeleine ne sont-ils pas parallèles, en effet, de l'aventure désenchantée de Dominique ?
Mais des œuvres plus récentes peuvent faire reconnaître dans Dominique un héros fraternel de leurs personnages, un miroir lointain de leurs idées, un écho de leur chant, un style similaire . Cela n'est point pour diminuer les écrivains d'aujourd'hui qui ont aimé Do/nznique et en ont développé des idées ou des façons de sentir qui n'y sont qu'à peine indiquées et dont Fromentin lui-même n'a pas toujours deviné l'importance et peut-être n'a pas su mesurer les conséquences.
Tout d'abord, les idées de déracinement, de dette contractée envers l'avenir de la race au nom des aïeux d'où nous descendons, la conscience des mille liens qui nous unissent au décor natal, l'expression même dont M. Maurice Barrés a nommé le plus synthétique de ses romans, la sensibilité sincère, la volonté
d'accomplir ses devoirs en même temps qu'on enrichit, élève et raffine son moi, tout cela déjà nous est offert dans Dominique, jusqu'au professeur d'énergie qui est Augustin.
Et si d'avoir écrit ces vérités trente-cinq ans avant l'auteur du Roman de l'Energie nationale, Eugène Fromentin se trouve grandi, M. Barrés n'en est point abaissé, car c'est son honneur et sa gloire d'avoir deviné l'importance de détails qui tiennent en trois pages de Dominique et qui, s'ils apparaissent pour la première fois dans le roman, n'étaient pas nouveaux dans le domaine des idées.
Par contre, MM. Paul Bourget et Octave Mirbeau se sont rencontrés dans une commune admiration de Fromentin. Le Calvaire^ c'est, pas à pas, la vie de Dominique amplifiée, malsaine et soumise aux violences d'un sang lourd de tares héréditaires ; c'est l'imitation par antithèse du roman de Madeleine de Nièvres, avec, en plus, de longs discours, toute l'exubérance romantique de M. Mirbeau. La conclusion est la même, le départ loin de la ville empoisonnée, le bain de nature, d'air et de soleil qui lavera le martyr d'amour de toutes ses souillures, de toutes ses défaillances.
M. Paul Bourget, lui, n'a jamais caché son enthousiasme pour Fromentin. André Cornélis. Mensonges, le Disciple, offrent non pas des points de ressemblance, mais des échos, des souvenirs, une manière de voir, de comprendre et de traduire qui, dans sa sécheresse souvent mathématique et plus souvent dans sa poésie flottante, rappelle encore les méthodes inductives d'investigation de Dominique. Romancier de l'analyse, et créateur d'une formule de roman, M. Paul Bourget a dû s'appliquer les méthodes d'un des créateurs de l'analyse. Il les a transportées dans un autre domaine d'expériences, tandis que M. Mirbeau avait dédaigné les méthodes pour choisir le fonds.
M. Emile Pouvillon, après Ferdinand Fabre^ s'est aussi souvenu de Fromentin. Tous deux ont élargi sa vision rustique, indiqué les influences profondes d'une enfance vagabonde parmi les champs. Leurs personnages descendent bien du Dominique, errant et rêveur et curieux, qu'on aperçoit aux premières pages du livre, perdu dans les grands blés ou songeur sous les branches des pins au crépuscule (1).
(1) A continuer ces énumérations, on retrouverait encore l'influence de Dominique dans certaines pages de M. André
D'Eugène Fromentin on a pu dire qu'il avait découvert et donné la formule du roman psychologique. Ceux qui reliront Dominique y constateront avec surprise qu'il a été depuis vingt ans largement mis à contribution ; que ce livre a suggéré plus d'œuvres que n'en a suscité l'observation directe de la vie. On remarquera que rien n'en a vieilli, qu'il n'étonne pas, qu'il est difficile d'en extraire des pages, et surtout qu'il donne à Tesprit une douce émotion qui charme lentement sans éblouir. Dominique, roman classique, par la noblesse sans affectation des idées et du style, apparaît comme le Werther français, une œuvre saine, sans mysticisme et sans névrose, ce qui ne veut pas dire sans douleur et sans sincérité. Au contraire.
Theuriet, dans la sensibilité de M. Loti. Le roman de Fromentin dit surtout le premier chaînon d'une longue chaîne de belles œuvres.
Celui-ci tient une place à part, parmi les jeunes morts. Il ne rêva que de gloire et ne souffrit que par elle. Son âme obscure et illuminée ne vibra qu'au seul rythme de l'orgueil. Son ombre susceptible a dû s'irriter à lire M. André Gide, qui publiant une édition incomplète des Œuvres complètes de E. Signoret, l'a ornée d'une préface assez judicieuse mais nous laisse entendre que le défunt fut l'obligé du romancier de la Porte étroite.
Dévoré par son rêve passionné et par la misère la plus injuste, Emmanuel Signoret a toujours espéré en quelque miraculeux hasard. Fier de son lyrisme négligent et sonore, fier de son abondance peu contrôlée et de sa facilité sans retouches, il n'a pu ni fortifier sa vie, ni éclairer son œuvre.
Le 20 décembre 1900, à Cannes, il s'éteignit
d'épuisement et de phtisie, loin des amitiés célèbres qu'il avait si fiévreusement recherchées, et ayant bu à la coupe sombre le fiel et le sang de l'agonie. 11 avait voulu être poète, « le dernier des pindaristes » ; il avait reçu un prix important de l'Académie et qu'il désirait, en 1899 ; il affirmait une haute puissance verbale, un don précieux du rythme.
Né à Lançon (Bouches-du-Rhône) le 14 mars 1872, Emmanuel Signoret avait suivi les cours de l'université d'Aix, en Provence, et c'est là qu'il écrivit ses premiers poèmes. Il parcourut ensuite l'Italie et le midi de la France, et c'est à Béziers, où habite une partie de sa famille, que nous le rencontrâmes, il y a quelques années, frémissant, ardent, susceptible, franchement orgueilleux, d'une sensibilité indicible et d'une exaltation auprès de laquelle l'exaltation coutumière de M. G. d'Esparbès peut paraître du flegme. Il sentait battre en lui, disait-il, l'àme du monde. Désarmé pour la lutte de la vie, pareil aux cigales de nos pays, il ne savait que chanter; mais sa chanson, éclatante, faisait taire les voix autour de lui. Avide de renommée, ambitieux de gloire, il vint à Paris.
Il y vécut dans les milieux jeunes, un peu effarés de ses audaces et de sa vanité. Là, la misère le guettait ; la grande amie des poètes
le visita, s'accouda à son chevet, hanta ses nuits, mais ne réussit point à troubler l'olympienne sérénité de son œuvre, dégagée des vains soucis de la vie. Successivement il publia : Le Livre de V Amitié (vers et prose, Vaniçr, 1891) ; Ode à Paul Verlaine (Vanier, 1892); Daphné, vers (édit. de la Plume, 1894) ; Vers dorés (édit. de la Plume^ 189C) ; la Souffrance des eaux (édit. de la Plume, 1899, poèmes couronnés par l'Académie française) ; le Tombeau de Stéphane Mallarmé (édit. du Saint-Graal 1899).
La préface de ses Vers dorés révélait une ambition démesurée, peut-être, — si l'on juge Signoret du même point de vue qu'un ingénieur, ce qui ne doit pas se faire. M. André Gide l'a justement noté :
« Tout aujourd'hui contribue à fausser « l'idée de la gloire. Tant elle était demeurée « pure et naïve dans le cœur de Signoret, son « expression naturelle scandalisait. Il n'ad- « mettait non seulement pas la critique, mais « aucune restriction dans la louange : « Un « doute ici, écrit-il en parlant de son œuvre, « ne témoigne que de l'incertitude du regard » ; « et encore : « Ne jugeons point la lumière ; « acclamons-la. »
Et Signoret annonçait sa Souffrance des eaux :
« Je convoque au son de la lyre, pour la
« faire servir aux fêtes, la famille des astres,
« des plantes, des aigles et des mers. En
« prose et en vers, j'ai cherché à accroître la
« beauté de l'univers. Les deux œuvres sont
« inséparables, ou plutôt, elles n'en font
« qu'une. Pour me servir d'un exemple em-
« prunté à la musique, je dirai que la prose
« y correspond à de riches et profondes har-
« monies de pensées, — de qui les poèmes
« seraient la mélodie essentielle. »
Il avait fondé une petite revue, le Saint- Graal, à Puget-Théniers ; il en était l'unique rédacteur. Il y publia, outre de nombreux éloges de lui-même, des études sur divers poètes contemporains. Ses confrères lui reprochaient une excessive vanité, et il avait coutume de vanter « ses dons lyriques obtenus par un clairvoyant labeur ». Devant la mort et la soufl'rance de ses derniers mois, il ne nous appartient plus de l'en blâmer, d'autant qu'il comptait parmi les meilleurs poètes de sa génération.
Soucieux, surtout, de belles comparaisons grandioses et de sonorités, il ne donna jamais grande attention à composer ses poèmes.
On peut lui reprocher de n'avoir jamais ordonné ses impressions et la confusion de
son lyrisme, pareil à un torrent qui roule à la fois de la vase et des fleurs.
De plus, il ronsardisait trop, empruntait trop aux vocables et aux formes delà Pléiade; mais il atteignit dans ses poèmes aux plus pures images et aux grandes hauteurs lyriques. Il célébra les dieux de l'Olympe défunt, il vécut par la pensée dans les mondes révolus, en quelque Atlantide lointaine, peuplée de déesses blanches et nues, errant sous un ciel glorieux et parmi les jardins en fleur. Il construisit de merveilleux palais de songe; il mêla son chant à tous les murmures de la vie ; on ne peut guère le comparer qu'à Laurent Tailhade, parfois, le Laurent Tailhade des Vitraux, et il eut un peu du tempérament ou mieux des goûts de ce poète. En tenant compte d un abus fâcheux de fausses gemmes et d'images puériles, il peut être considéré comme un des meilleurs ouvriers es rythmes que nous aient donnés ces dernières années. Un feu sacré l'animait, et nous récoutions :
Les lis se sont levés aux cîeux comme vos mains ! De vos larmes d'encens vous parfumez vos tempes, Vous ombragez l'ardeur des antiques chemins, Vos mains ont précédé nos pas comme des lampes.
Voici que vos cheveux d'or se sont répandus : Vos seins ont l'air de deux colombes assoupies, Votre âme et votre corps vers nos maux sont tendus Comme un saule d'argent sur les ondes croupies.
{Daphné.)
Il eut ce talent de savoir arrêter la pensée sur une image éclatante et neuve presque toujours, au dernier vers de chaque poème. Don tout parnassien, a-t-on prétendu ; don plutôt de poète méridional, don de lyrique éloquent, qui voit plus qu'il ne sent et se préoccupe davantage de l'attitude que de l'émotion.
Il chante Prométhée :
O père des clartés, des arts et des présages ! Qui formas de doux sucs pour assouvir nos maux, Un mont noir et frappé du choc des mers sauvages A nourri de ton sang les vents et les oiseaux !
Toi qui vins à Lemnos ravir aux forges saintes, Pour animer tes blocs sculptés dans les limons. Des flammes que les vents de l'Olj'mpe ont éteintes, Surgis : la lyre éclate au sommet de tes monts !
Sa voix d'Océanide a le frisson des ormes.
Ah ! pour ton cœur gonflé le printemps fut trop peu :
Tu voulus devancer l'ordre éternel des formes
Et pour mûrir les fruits tu pris la foudre au dieu.
Mais qu'aujourd'hui ton corps desséché sur les cimes Refleurisse : descends de tes monts, il est temps, L'été brillant du monde a des moissons sublimes Et des vins dont la force enivre les Titans !
Ton vautour succomba sous les flèches d'Alcide ; Viens : le laurier fleurit, le ciel est sans courroux, Les dieux moins grands que toi sont morts : l'Olympe
[est vide !
Seuls, Bacchus, pampre d'or et l'œil toujours humide, Et Minerve aux yeux bleus t'attendent parmi nous !...
{La Souffrance des eaux.)
Il s'exalle lui-même et sa muse le proclame :
Aurore ! je n'ai pas à t'arracher tes voiles,
Et je ne ferai point jaillir l'eau du rocher.
— Pourtant je porte aux flancs des semences d'étoiles,
Tout un monde naissant sous mon front est caché.
Hagard, j'ai pris des vols d'éclairs dans mes mains
[jointes :
Des lierres d'or à mes cheveux sont mélangés, Et sur mon arc tremblent des flèches dont les pointes Versent la mort aux flancs des hommes étrangers !
Un ciel naquit par moi, plein d'étoiles vivantes ; Seul, comme un vin de feu, Soleil, tu pénétras Dans ma veine où roulaient de pâles épouvantes... Et j'ai passé, portant la Beauté dans mes bras !
Les forêts m'ont couvert d'ombrages prophétiques.
Mon cœur battit sur les écorces du bouleau,
La brise m'enseigna de sauvages cantiques,
Et mon âme a souri dans mes yeux, près de l'eau.
Et les vieux dieux du feu m'ont répandu l'audace 1... Mon l'égard transforma tout ce qu'il a touché. O vous tous ! tressaillez, car je suis d'une race D'astres... Un monde en fleurs sous mon front est
[caché I
La tendresse des luths unie au son des brises Fit héroïquement palpiter mes seins blancs ; J'ai des paroles de candeur que m'ont apprises Les myrtes douloureux et les lauriers tremblants.
Au moment où la mort allait le prendre, Emmanuel Signoret se préparait à publier un recueil d'élégies, qui peuvent être considérées comme son testament poétique :
Je ne te confierais, ô Nuit, ces chers mystères, Que si leur fruit de vie éclatait au soleil : Hippocrène a vaincu les ondes adultères, Je vois le souvenir à l'avenir pareil.
Si le poids des baisers fit fléchir l'auréole. Quelque tendre laurier au myrte a succédé. Comme enfant de ces nuits, j'ai conçu la parole, Erato ne m'a point aux mortelles cédé.
Esprit des nuits d'été ! Les mortels que nous sommes Des plus hautains plaisirs n'ont gardé qu'un sanglot.
Extase, mots compris des savants jeunes hommes : Du char d'or de sa sœur Phoebus parlait au flot,
Celle qui sanglotait d'amour sur le rivage, Fut-elle Juliette ou bien Cordélia ?
litait-ce un mj'rte d'or ou ton laurier sauvage, Phœbus, qui pour jamais à ces bords me lia ?
0 Cannes ! jamais l'oeil véridique des Muses
Ne t'avait éclairé pour l'immortalité.
Tremblez sur ses deux mers, belles strophes confuses,
Comme oscille un brouillard au clair des nuits d'été.
En résumé, plutôt qu'un vrai poète, il fut un ouvrier du vers et assembleur excellent de sonorités. Ses symphonies poétiques s'écartent de tout ce qui est le fond même de la poésie : sensibilité et émotion. Il en est resté au mot d'Horace : « Que la poésie soit une peinture. »
Par ailleurs, ses vers les plus éclatants restent obscurs, comme ces grands brouillards dorés qui se lèvent sur la mer de sa Provence. C'est de la lumière et pourtant on n'y voit rien.
Obscurément, sur la fin de sa vie, il avait compris que son retour à la terre natale s'imposait pour vivifier son œuvre. Dans les brumes de Paris, il n'était qu'un exilé qui se souvient du soleil et le chante éperdunient.
Il était né avec des dons nombreux. Il lui manqua le goût, la mesure, la méthode. Il lui manquait encore d'adoucir parfois sa lyre et l'attendrir jusqu'à pleurer. Il avait assez souffert, mais il ne daigna pas nous confier sa peine. Il est mort, jeune, là-bas, sous les oliviers qu'il avait chantés :
Vous dont le sang nourrit un peuple ardent de lampes, Sacrés oliviers d'or, vous joignez vos rameaux Pour coui'ber la couronne immortelle à mes tempes.
Ne le plaignons pas, il s'en fût indigné. Contentons-nous de saluer en lui le descendant « Alexandrin » de la Renaissance, et gardons le souvenir de ses vers, nés près du murmure de la mer d'Aphrodite et dans la lumière des flots. Il est un vivant exemple des dangers du manque de discipline. Avec un respect de la tradition plus raisonné, il eût pu s'épanouir pleinement. Telle quelle, son œuvre nous figure une fresque magnifique et confuse. . .
. .. Quand je me repose aujourd'hui, je ne me trouve pas plus grand. Je reste encore à la même dislance de l'in- Gni.
(Gœtiie, Faust.)
Avec le Cœur solitaire^ de Charles Guérin, nous sommes revenus au lyrisme directement subjectif. Cependant que d'autres voilaient leur peine intérieure du vêtement des symboles, et ne voulaient que rarement laisser deviner leur âme nue sous la parure des gemmes, la musique compliquée des rythmes nouveaux, Charles Guérin ne s'intéressait aux recherches verbales, aux images neuves qu'autant qu'elles traduisaient plus exactement les mouvements de son cœur.
L'art lui apparut nécessaire, de cette grande nécessité morale qui naît de la douleur. 11 reniait ce scepticisme de l'artiste qui ne veut
<S6 FIGURES FRANT.AISES
pas être un homme. Charles Guérin garde fidèlement l'amour et le respect du laurier.
Mais parce qu'il n'a guère chanté que sa douleur secrète, ses désirs, ses regrets et ses doutes, l'Amour et la Mort, l'effroi de l'ombre et la sensualité, ne le comparez pas à Musset. Malgré son mysticisme et quelque prédilection pour le pittoresque, Charles Guérin demeure fort loin des romantiques.
A le vouloir apparenter, peut-être pourraiton à la fois évoquer Racine, \e Dominique de Fromentin et Verlaine.
C'est, en somme, un poète réaliste, dans le sens classique, d'une sensualité nuancée, inquiète, sans cesse en proie à de profondes luttes morales.
Charles Guérin naquit à Lunéville le 29 décembre 1873, et il y habitait la plus grande partie de l'année. De brefs voyages en Allemagne, aux musées et à Bayreuth, ou à Paris, interrompent à peine la monotonie féconde de son existence provinciale. Ami des livres et du silence, il s'exilait dans l'étude, souvent troublé encore par l'ardeur du sang ou les révoltes d'un esprit altéré de départ.
A vingt ans, il publiait, sous le wagnérien
CHARLES GUKRIN 87
et barbare anagramme d'Heirclas Rûgen, un recueil de vers de jeunesse : Fleurs de neige (1893), bientôt suivi de trois autres : L'Art parjure (Munich, 1894), Joies grises (Paris, 1894), et le Sang des crepwscn/es (Paris, 1895). Ces premiers poèmes, imprégnés du goût de l'époque, malgré des trouvailles fréquentes d'expressions, un don incontestable d'images nombreuses, ne permettaient nullement d'augurer l'avenir.
Les Sonnets et un Poème (1897) nous laissaient mieux voir la patience acharnée de l'auteur, sa conscience d'artiste rarement satisfaite. Ce volume révélait une méthode plus encore qu'un tempérament, la méthode des retouches successives, l'art hautain de faire difficilement des vers faciles.
Avant d'être réunis, les poèmes du Cœur solitaire axaient ^aru à l'Ermitage, qui donna la pièce à « Francis Jammes », au Mercure de France, à l'Effort et... et même dans le supplément de Gil Blas (1). Le Cœur solitaire surprit heureusement. Les deux œuvres qui ont continué, le Semeur de cendres (1802) et VHomme intérieur (1905), n'ont fait qu'accroître la renommée de Charles Guérin.
(1) M. Maizero}', directeur de ce périodique, essayait, en effet, d'j' faire voisiner les poètes nouveaux avec la prose du boulevard.
La Revue de Paris et celle des Deux Mondes, \w Renaissance Iciluie, el jusqu'aux magazines des demoiselles, en ont publié des pages. De cette gloire qu'il n'avait aucunement recherchée, Charles Guérin n'a pas cru devoir se parer — comme tant d'autres — pour se ravaler au méc/zocre. Ni les suffrages du public à rOdéon, ni les prix académiques ne le détournent des soins attentifs et multipliés qu'il accorde à son œuvre. S'il n'a rien dédaigné de ces honneurs, on ne peut pas dire qu'il lésait avidement sollicités. Soucieux « d'être un homme », ilaconservé, avec le haut désir de la perfection du stj'le et de l'élévation morale, cette dignité froide, résignée et souriante qui marquera, aux yeux de demain, l'attitude d'une génération littéraire, que pour cela seul, déjà, nous ne saurions trop louer.
J'ai, tout à l'heure, parlé du Dominique d'Eugène Fromentin, qui n'est pas sans ressemblances psychologiques avec le héros du Cœur solitaire, du Semeur de cendres et de l'Homme intérieur. Par là, nous remonterons forcément à Senancourt, Benjamin Constant, Chateaubriand et Sainte-Beuve. Le poète d'intimité, entièrement logique, mêlant l'émo-
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lion personnelle aux lignes du paysage, à la densité de l'atmosphère, aux couleurs delheure ou de la saison, se rapprochera toujours, par quelque point, de ]\'erther, d'Adolphe, de Joseph Delorme, de René et de V Education sentimentale.
Attaché, comme l'auteur des Maîtres d'autrefois, à sa terre natale (1), Charles Guérin devait en subir l'influence. La mélancolie lorraine, qui pesa sur l'àme de Stanislas de Guaita, déborde dans le Semeur de cendres. Mais que de fois, devant la discipline que s'impose notre poète, nous songeons aux scrupules, aux réticences, aux faiblesses, aux demi-aveux, à l'existence si activement intérieure de Dominique ! C'est bien ici la même préoccupation d'harmonie, de douleur contenue, de couleur atténuée, le même rêve vaste d'avenir et le même désespoir,
Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,
(1) La pensée et l'art littéraire d'Eugùiie Fromentin, en ce qu'ils ont d'original et de prenant, ressemblent à la floraison d'une de ces plantes exquises qu'on ne saurait, sans les flétrir, arracher à la terre qui les a nourries.
Ue Saint-Maurice, il confessait un jour à un de ses amis : « Ma destinée tout entière était écrite à ma naissance dans les lieux où je me retrouve aujourd'hui. C'est toujours ici qu'il me faudra revenir pour en trouver la clef chaque fois que je me tromperai de direction et de but. » (,J.-A. Merys : Discours prononcé à linauguration du monument, l"" octobre 1905.)
et nous répéterons avec l'ami de Madeleine de Nièvres :
« Le sentiment âpre d'un sacrifice se combinait avec l'attrait d'un devoir à remplir envers moi-même. J'y puisais je ne sais quelle satisfaction sombre qui n'était pas de la joie, encore moins de la plénitude, mais qui ressemblait à ce que doit être le plaisir hautain d'un vœu monacal bien rempli... (1).
... « Ce rare, absolu et indiscutable caractère auquel on reconnaîttoute création divine et humaine, de pouvoir être imitée, non suppléée, de manquer aux besoins du monde, si on la suppose absente (2)... »
Nous retrouverons, dans Charles Guérin, cette conception des devoirs du poète envers lui-même et son souci d'émouvoir noblement qui le mène à découvrir la mesure d'une belle œuvre : sa nécessité, ce qui n'est, après tout, que la théorie fondamentale de l'artclassique.
« Un vrai classique (3), c'est un auteur qui « a enrichi Tesprit humain, qui en a réelle- « ment augmenté le trésor, qui lui a fait faire « un pas de plus, qui a découvert quelque
(1) Dominique, page 272.
(2) Dominique, page 278.
(3) Saiute-Beuve.
« vérité morale non équivoque ou ressaisi « quelque passion éternelle dans ce cœuroù « tout semblait connu et exploré ; qui a ren- « du sa pensée, son observation ou son inven- « tion, sous une forme, n'importe laquelle, « mais large et grande, fine et sensée, belle « en soi ; qui a parlé à tous dans un style à « lui et qui se trouve celui de tout le monde, « dans un style nouveau sans néologisme, « nouveau et antique... Cette théorie subor- « donne l'imagination elle-même à la raison. « Elle a du vrai, si on n'en use qu'avec à-pro- « pos et si on n'abuse pas du mot raison(l). »
Unissant le cri de Musset :
J'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots...
aux préceptes classiques qui marquent à l'écrivain ses devoirs et ses limites, Charles Guérin aboutit à l'angoissant appel du Cœur solitaire:
Je voudrais être un homme : or rien dans mes poèmes Ne répond au sanglot de la détresse humaine. Aux heures de paresse on s'arrête à ce livre
(1) C'est la thèse reprise par Charles Maurras dans l'Avenir de l'intelligence. Rémusat l'avait condensée dans une phrase célèbre-
Comme on entre dans une auberge somptueuse
Pour y goûter un peu de paix voluptueuse
Au rj'thme des chansons et des belles musiques.
Les affligés s'en vont se consoler ailleurs,
La femme reste indifférente et les railleurs
Gardent le pli crispé de leur sourire amer.
On dit : Ce sont des mots, des mots, de simples mots,
C'est un enfant qui crie avant d'avoir soufl'ert,
Peut-être un baladin qui mime les sanglots...
Que vient-il nous parler de l'amour, celui-là,
Avec sa flûte et ses sonnets à falbalas ?
Oh ! ce marbre serein des petites douleurs
Que sa piété soigneuse enguirlande de fleurs (1) 1
Si sa jeunesse un instant fut tentée par les parfums de Baudelaire et de Samain, il en a vile oublié la griserie. Ce n'est plus la clameur du voyage au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau, ce n'est plus le navire aux luxures flottantes.
« Pour rafraîchir ton cœur, nage vers ton Electre...» Non, c'est une autre voix qui parle à ÏHomme intérieur, la voix dont Alfred de
(1) Dans léditiou de 1904, le poète a fait les correctious suivantes :
2« vers : A'e touche au fond de l'humanité même,.,
6« vers : Qui coule des chansons et des belles musiques .
7^ vers : Les affligés s'en vont bercer leur peine ailleurs...
15' vers : Oh ■' ce cortège exquis de petites douleurs.
16*^ vers ; Quil précède en jetant sur leur chemin des fleurs.
Ces exemples montrent suffisamment les procédés de composition de Chai'les Guérin.
Vigny célèbre la Maison du Berger plus proche du cœur, plus quotidienne, répondant, semblet-il, à la vigie des Fleurs du Mal ?
Le voile pend au mât et traîne sur le pont.
Debout, croisant les bras, le pilote à la proue
Contemple cette eau vaste où pas un flot ne joue,
Et que rasent parfois de leur vol lourd et lent
Le cormoran plaintif et le gris goéland :
Tout le jour il regarde, inquiet du voyage.
S'il verra dans le ciel remuer un nuage,
Ou frissonner au vent son beau paviJlon d'or ;
Et quand tombe la nuit, morne il regarde encor
La quille où s'épaissit une verdâtre écume,
Et la pointe du mât qui se perd dans la brume.
(Poésies de Joseph Delorme.)
Et une fois encore, nous rapprocherons la poésie de Charles Guérin de celle de Sainte- Beuve. Bien qu'il lui doive quelques expressions et ce titre : le Cœur solitaire, facilement, le poète triomphera du critique. Cependant que l'auteur des Lundis écrit :
Humbles hommes, l'oubli sans pitié nous réclame,
Et sitôt que la mort nous a remis à Dieu,
Le souvenir de nous, ici, uous survit peu ;
Notre trace est légère et bien vite effacée
Et moi qui, de ces morts garde encor la peusée,
Quand je m'eiadormii'ai comme eux, du temps vaincu,
Sais-je, hélas ! si quelqu'un saura que j'ai vécu.
Et poursuivant toujours, je disais qu'en la gloire En la mémoire humaine, il est peu sûr de croire, Que les cœurs sont ingrats et que bien mieux il vaut De bonne heure aspirer et se fonder plus haut Et croire en Celui seul qui, dès qu'on le supplie, Ne nous fait jamais faute et qui jamais n'oublie...
{Les Consolations, III.)
Le Semeur de cendres, V Homme intérieur, reprendront ce thème poiir 1 élargir, pour y substituer une pensée parallèle, aflermie en vers plus purs, d'une solidité parfaite. Ce sont ces admirables alexandrins :
O morts, il ne faut pas envier ce vivant Qui gémit comme un pin rebroussé par le vent, Alors que vous goûtez enfin à jamais calmes L'incorruptible paix sous les fleurs et les palmes.
Le rêve de gloire :
Mais le mois des fruits lourds et des graves pensées, L'automne, rassérène, eu l'attristant, mon cœur. Delà haie immobile aux cimes balancées, Le feuillage, déjà doré, languit et meurt ; Les fleurs ont une grâce accablée et suprême ; Dans la stupeur de l'air un oiseau chante. J'aime Le ciel gris où le vent creuse des puits d'azur. Je vais, pensif, le front baissé, de mur en mur. Cueillant la pêche au fiu duvet, les grappes d'ambre Où la guêpe sonore en palpitant se cambre ; Et je touche parfois des lèvres, ô septembre,
Un doigt de femme empreint dans un fi'uit presque
Frôlé par une feuille humide et racornie, [mûr.
Je rêve d'un laurier immortel à planter,
Et je sens de mon âme à mon esprit monter
Quelque chose d'amer qui ressemble au génie,
Devant ce grand jardin paisible, en agonie.
Où la rose encor rouge est un soleil couchant,
Où le vieux jardinier qui gémit en bêchant
Semble d'un bras sans force approfondir sa tombe.
les lamentations de YEros funèbre :
Va, ferme la croisée, et quitte ton espoir, Mesure en t'y penchant ton morne foyer noir : N'est ce pas toi, cet âti'e éteint où deux Chimères Brillent d'un vain éclat sur les cendres amères ? Et puisque tout est fau.x, puisque même ton art Aux rides de son cœur s'écaille comme un fard, Cherche contre l'assaut de ta peine insensée L'asile sûr où l'homme échappe à sa pensée, Ouvre ton lit désert comme un sépulcre, et dors Du sommeil des vaincus et du sommeil des morts.
et les derniers poèmes du Cœur solitaire :
Entrerai-je seul, Seigneur, en ta maison (lxiv)
Heureux l'homme qui vit dans la siraplicitâ (lxvi
La poésie humaine , faite de confessions et d'inquiétudes morales, de Charles Guérin, sans en porter les traces, sans en subir l'imitatiou.peut donc se réclamer d'aïeux illustres,
d'autant qu'elle marque une heure de floraison nouvelle, et non des moindres, dans ce genre.
Excessivement nuancée, d'une sensualité douloureuse et douce, d'un paganisme diflicilement contenu par la foi catholique, la poésie de Charles Guérin glorifie surtout la chair de la femme. Elle la glorifie avec un respect tendre, une infinie délicatesse dès sens et de l'esprit. Ce poète parle de l'amour avec des inflexions de prélat, des manières de cour. A la fois Chérubin et Aramis, surtout x\ramis, il en parle d'une façon qui doit toucher les femmes :
Ma tempe en fièvre bat contre ton cœur battant Et, le cou dans tes bras, je frissonne en sentant Ta gorge nue et sa fraîcheur de coquillage...
La ligne qui suspend à l'épaule ton sein
Emprunte aux purs coteaux nocturnes leurs dessins...
Je te respire avec ivresse en caressant.
Comme un sculpteur modèle une onctueuse argile.
Ton corps flexible et plein déjeune bête agile...
Le ciel des premiers jours rit dans la femme nue...
dans le Semeur de cendres, l'adieu à la maîtresse qui se marie :
Va, le destin te marque un austère devoir ; N'y manque pas : voici la l'oute. Je demeure Seul au sommet désert du coteau jusqu'au soir, Attendant que ta forme au loin dans l'ombre meure. Va, tu seras heureuse et fière, tu vivras Gravement dans la paix de ton âme affermie. Et maintenant, toi qui dormais entre mes bras, Que la grâce de Dieu te garde, mon amie !
et dans V Homme intérieur la lettre de la bien-aimée, sont parmi les plus émouvantes, les plus ardentes, les plus hautes pages ^le l'amour dicta aux poètes. On les relira longtemps.
Ce lyrisme sensuel, toutefois, même aux instants du plus complet abandon ou du désir le plus ardent, évite toujours l'expression trop forte, le délire voluptueux où d'autres Muses se perdirent :
Mon enfant, mon enfant d'autrefois, mon enfant !
Mêle sans me parler tes larmes à mes larmes
Et que leur chaude pluie entre en nous jusqu'à l'âme.
Que faisais-tu sans moi, si loin ? As-tu souffert,
Prié, passé les mers, hélas ! peut-être aimé ?
Mais qu'importe ! au bon pain il faut le sel amer ;
Ton cœur bat sur mon cœur et nos bras sont fermés
Et ton émoi me fait revivre ma jeunesse,
Mon enfant, mon enfant, ô maîtresse, maîtresse !
FIOUHKS 7
La simplicité si vivante de tels poèmes a rappelé à certains les Intimités de François Coppée. Je ne vois pas le rapprochement possible. L'art de Coppée, injustement attaqué d'ailleurs, est moins simple, et procède davantage du précieux bourgeois du xviii*' siècle. Par contre, Charles Guérin transpose les scènes de la vie intime, embellies, réduites par le souvenir.
Il faut beaucoup d'art pour laisser croire à cette absence de l'art, mais il faut aussi beaucoup d'émotion et de sincérité. On ne saurait mieux comparer la sensibilité et la sensualité de Guérin qu'à une rivière calme, transparente sous le soleil et dont on n'aperçoit d'abord que le large miroir étincelant et lumineux. Cependant le crépuscule tombe, l'or s'efface, la clarté de l'eau s'éteint et l'on distingue alors la vie intérieure de la rivière, son courant, l'agitation secrète de ses bas-fonds.
Cette paix du cœur et des sens, le poète la cherche en vain. Le voici qui accourt comme le Verlaine de Sagesse, se réfugier au pied de la croix et supplier le Dieu miséricordieux de son enfance.
L'amour humain. Seigneur, est un jardin stérile... Il fait froid, la nuit tombe, on. est seul... Pauvre vie Qu'on n'a pas dévouée au service de Dieu.
Ta jeunesse à tort obstinée Ne sut longtemps que s'abuser A croire que la destinée Trouve sa fin dans le baiser...
Ah ! pécheurs naïfs que nous sommes, Rien ne vaut la gloire, vois-tu, De vivre pour laisser aux hommes Un haut exemple de vertu !
Le poète se reposera de ses hontes, de ses souffrances, de ses doutes sous le geste
Du maître des eaux, de la terre et des cieux Qui souffle le pollen sur le pistil...
Comme Lucrèce, désespéré de ne pas croire que la beauté demeure victorieuse de la mort, devant le spectacle de l'éternelle dissolution, avec le regret des heures perdues, la torturante ambition de créer quelque chose qui lui survive, il se frappe le cœur :
Objet du labeur entêté Qui tient ta jeunesse asservie, L'incertaine immortalité Vaut-elle une heure de ta vie ?
Sache, avant d'en souffrir demain.
Que la plus hautaine couronne Où puisse briguer front humain Mord les tempes qu'elle environne.
Certes, ô poète, et comme aucun, Le fiel- feuillage de la gloire Résiste à 1 automne commun ; Mais sa graine est amère et noire.
Il se contiendra pourtant :
Je défends l'accès de mes yeux Aux larmes dont mon âme est pleine Elles diraient aux curieux L'amour qui fait toute ma peine.
Ma pudeur craint leur charité Dans un tel moment de misère Où je me recule, irrité Par l'amitié la plus sincère.
D'ailleurs, si je tiens mon souci De paraître sur mon visage, C'est que je veux garder aussi Pour moi-même le front d'un sage.
Mais ces pleurs restés au dedans Sont un poison qui me consume ; Il faut que je serre les dents Pour en supporter l'amertume.
Et de ces inquiétudes, de cette sensualité, de cette ardeur, de cette pudeur.de cette piété, sont nés des poèmes d'une force émouvante qui réalisent enfin le vœu initial de Charles Guérin. Il sait maintenant « les mots divins
qui font pleurer », et ils ont pris, dans sa bouche, un accent d'une sincérité que nous ignorions encore.
Pour traduire sa pensée morale, ou décrire les aspects changeants de la vie et les mille nuances de sa sensibilité, Charles Guérin a usé d'un vocabulaire restreint, de rythmes traditionnels, bien que très simples et très « solubles dans l'air », pour parler avec Verlaine.
Il est réaliste, avons-nous dit. En efTet, Charles Guérin ne recule jamais devant l'expression directe. S'il a transposé et non reproduit l'émotion quotidienne, ça n'a pas été au moyen de périphrases ou en laissant à demi noyés dans l'ombre ses tableaux d'intimité. Il est précis. C'est par un ensemble de lignes très nettes, par la sobriété du détail exact qu'il obtient, au contraire, un si pur et si poétique dessin.
Dans la soudaine nuit d'une jarre de terre...
Les stances à Jenny sont caractéristiques de ce procédé...
Puis tu descends d'un pas léger d'ombre ou d'oiseau
L'escalier pauvre où flotte une pauvre lumière,
Svelte fille, et ta main balance le réseau
Que va gonfler d'achats modestes la crémière.
... A ton poignet glissant déjà ta boîte au lait...
Charles Guérin prosateur a peu écrit. Il avait annoncé un roman : Roherte, qui n'a pas paru. A l'Ermitage, et dans divers périodiques d'art, il a donné les premiers des Contes des Nuits sans pavots. Ce sont des récits brefs, d'un style net, parfois même brutal, d'un érotisme exaspéré souvent ; l'écriture et le choix des sujets font penser également à Prosper Mérimée et à Ed. Poe. Mais il y a moins de cauchemar que dans le second et plus de sécheresse que dans le premier de ces maîtres.
Il est difficile declasserces tentatives et d'en tirer un pronostic. Telles quelles, elles font regretter que Charles Guérin n'ait pas davantage écrit en prose. La sûreté de sa composition, sa sobriété, nous permettaient d'espérer un « nouvelliste » clair, vif, passionné, « ayant quelque chose à raconter » . — Nous n'en avons pas tant 1...
A l'Ermitage, en 1897, Charles Guérin fit un instant la critique des poèmes. Souvent
il marquait en quelques touches définitives son sujet, sans appuyer. Il ne voulait que dire l'essentiel, et à ces courtes appréciations, il n'y a rien à ajouter ou à supprimer. Guérin, critique, a été plus imité qu'il ne le croit, et ses notules, auxquelles il ne veut plus penser, demeurent intéressantes.
Ses Entretiens sous les Quinconces, sur Louys ou Paul Fort, agrandissaient un peu sa première manière de critique.
Le 17 mars 1907, Charles Guérin mourait à Lunéville brusquement. En novembre 1909, ses amis lui élevaient un monument sur une promenade de sa ville natale. Depuis, l'œuvre du poète n'a cessé de s'étendre dans la mémoire des jeunes hommes. Heureux ceux qui meurent jeunes. A en juger par le degré de perfection et aussi par le goût de plus en plus prononcé de Guérin pour l'analyse, la réflexion et la passion morale dont témoigne IHomme intérieur, on' peut penser que cet auteur n'eût guère ajouté aux livres qui l'assurent de vivre dans l'avenir et que la mort l'a ravi davantage à l'amitié qu'aux lettres.
Quel ami délicieux, grave et souriant dans sa barbe de dieu assyrien !
Je le revois, maintenant, très doux, très grave, avec son regard extraordinairement limpide, tamisé entre les longs cils, avec son large front lisse, son front de femme, et ses gestes lents et mesurés. Ilparlepeu.il se garde. Peutêtre, vers minuit, s'abandonnera-t-il un peu plus, et alors il contera des histoires joyeuses, il fera des quatrains et distiques d'un lyrisme curieux, orfèvre, un peu maniéré et d'un ton ironique. Mais c'est là l'exception. En général, Charles Guérin parlait peu des autres pour en médire, ne disait rien de lui et louait avec un sens critique très vif et une intelligence précise les œuvres, les décors, les paysages, les idées.
Charles Guérin venait deux ou trois fois par an à Paris. Le reste du temps, nous recevions des cartes timbrées de Munich, Lausanne ou Cannes. Un ou deux soirs, nous dînions avec lui, et la causerie s'animait alors et se prolongeait jusqu'à l'aube. Cependant nous lisions ses vers, lorsqu'il n'était pas là, parce qu'il était modeste, sensible, et toujours un peu gêné d'entendre son éloge.
Autour du médaillon où ses traits se perpétuent, des voix illustres ont dit l'importance de son œuvre dans les lettres nouvelles.
Jean Moréas qui, avant de le rejoindre par delà la vie terrestre, fut, au café, en voyage, au cours de larges promenades dans Paris, la nuit, son compagnon, un peu son maître et son ami, nous confie :
« Mélancolique, sansrien dethéàtral, Charles Guérin avait écrit, très sincèrement, je crois, ce quatrain :
Ah ! ce bruit affreux de la vie !
Et que dormir serait meilleur Dans la terre où le caillou crie Sous la bêche du fossoj'eur.
« Il voyageait volontiers, rêvant toujours, sur la montagne ou dans les profondeurs d'un bois, le long de la mer pleine de murmures.
« Un jour, nous nous rencontrâmes sur la Côte d'Azur, et je me souviens d'un déjeuner en compagnie de deux ménages amis. C'était à Cannes, par un temps gentiment gris, et mouillé d'une délicieuse petite pluie. Comme je revois Guérin traversant la rue d'Antibes, un peu courbé et à pas rapides et menus, — puis revenant soudain avec une brassée de fleurs éclatantes qu'il jeta sur la nappe !
« Il visitait Paris fréquemment, et nous l'aimions tous, pour son àme bien née, pour la qualité émouvante de son art. Il logeait d'ordinaire dans quelque rue silencieuse. Partout
les Muses étaient son soin, et il lui arrivait de rompre à l'improvisteune causerie amicale et de s'en aller polir ses vers.
«... Un amour secret, grave et brûlant, traverse les derniers poèmes de Charles Guérin.
« Nous pouvons suivre dans ces vers tous les hasards d'une passion déchirante.
« Il s'agit d'un amour partagé,mais en butte au destin contraire :
Laisse aller à l'envi des pleurs longtemps contraints. Obscure, au plus profond de toi-même abîmée, Appelle-moi, prends-moi pour témoin, bien-aimée, De ces grands mouvements terribles de douleurs Que notre pauvre amour excite dans ton cœur.
« Le poète nous dit que la dame était blonde et que le miel plein de lumière, l'ambre et le seigle mûr, n'égalaient point l'éclat de ses cheveux. Elle avait apparemment le cœur vertueux et sincère, et l'on pouvait tirer d'elle douceur et noblesse.
« Comment le poète laissa-t-il échapper ce cri :
L'amour le plus limpide a sa secrète boue?
« C'est qu'il ne péchait pas sans remords. Il eût, sans doute, écouté le front baissé (ainsi fait Pétrarque dans son fameux dialogue) la remontrance de saint Augustin. »
Charles Guérin aura été le maître en sentiment de notre génération. Plus sain que Samain et Verlaine, d'une morale plus hautaine, vivifié aux sources les plus inaltérables de la sensibilité française, il a épuré notre sentimentalité et il est allé en s'épurant luimême.
Il nous a émus, troublés, puis enchantés et rassurés. Nul n'a su mieux que lui parler de l'amour et du baiser, nul n'a mis plus de passion contenue, de gravité douloureuse, de douleur dans le vers d'amour, nul n'a mieux senti la fuite insaisissable du temps. Sous les roses de la coupe, sous les myrtes du festin, il a toujours deviné la présence de la mort, frère de l'amour. Il y a une amertume profonde, même dans ses poèmes en apparence les plus heureux. 11 se désespère sans cesse de voir la beauté ne pas survivre aux heures qui l'ont blessée. Pourtant il a retrouvé dans son dernier livre, par le retour à la tradition des ancêtres, le baume contre cette blessure de l'inquiétude assiégeante. Mais surtout, Charles Guérin eut la passion de refaire et de parfaire sans cesse ses vers, la passion absorbante et mortelle de la perfection de la l'orme, la recherche de la nuance inédite, insaisie encore, et, par-dessus tout, le culte de la douleur.
Or, la douleur tombant sur une âme élevée ne peut que la féconder et l'anoblir encore. Pour vérifier cette loi amère et poétique, l'œuvre de Guérin nous reste tout entière !
« Que me veut cette larme solitaire ? Elle trouble ma vue. C'est une larme des anciens jours. »
Henri Heine, Le Retour, XV.
François-Edouard-Joachim Coppée naquit à Paris, le 26 janvier 1842 (l),aun° 9 de la rue Saint-Maur-Saint-Germain (actuellement rue de r Abbé- Grégoire). Son aïeul paternel était originaire de Mons. Son grand-père maternel, maître serrurier, se nommait Baudrit et forgeait, pendant la Révolution, les piques destinées aux sectionnaires.En dépit de safidé-
(1) Il naquit sous le signe du Verseau, symbole astrologique de l'altruisme. Ceux qui sont influencés de ce signe devront rudement lutter contre l'adversité durant leur jeunesse. Ils arrivent à vaincre la fortune et au succès vers l'âge de 28 ans, dit le D"" Ely Star. Le Passant fut joué en 1869. Voilà-t-il pas un exemple célèbre en faveur des prédictions astrologiques ? (I)
lité aux traditions françaises, nous retrouverons, dans l'œuvre du poète, une poussée de cet atavisme mal contenu et qui jettera souvent son mouvement de révolte parmi les drames les plus pathétiques.
Le père de François Coppée occupait un modeste emploi au ministère de la guerre. Homme de devoir, chrétien, d'une dignité modeste, il sut laisser à son fils l'exemple d'une vie laborieuse et fière. Le peintre Charlet et un vieux soldat de l'Empire, le capitaine Gault, qui fréquentaient la maison, bercèrent les premiers rêves de l'enfant d'une légende héroïque, l'enivrèrent d'airs de Déranger et d'une vision tumultueuse de batailles, de bivouacs joyeux et de villes prises. Puis, les parents de François Coppée ayant émigré rue Vaneau, il fréquenta en qualité d'externe la pension Hortus, rue du Bac. En 185G, nous retrouvons toute la famille rue Monsieur-le- Prince, et le futur poète externe au lycée Saint-Louis, dont il est loin d'être un bon élève. Plus que le Gradus ad Parnassiim, la libre rêverie sous les ombrages du Luxembourg, la lecture aux étalages de bouquinistes et la flânerie à travers les rues de Paris retiennent son attention. Plus tard, rappelant ces souvenirs, il déclare :
« Le vrai Parisien aime Paris comme une
« Patrie. C'est là que l'attachent les invisibles « chaînes du cœur et, s'il est forcé de s'éloi- « gner pour un peu de temps, il éprouvera, « comme M'"^ de Staël, la nostalgie de son « cher ruisseau de la rue du Bac. Celui qui « vous parle est un de ces Parisiens-là. Il ne « s'arrête jamais devant les librairies en plein « vent des galeries de l'Odéon — qui sont, « entre parenthèses, une des aimables origi- « nalités de Paris — sans se souvenir de l'é- « poque où, ses cahiers de lycéen sous le bras, « il faisait là de longues stations et lisait « gratis les livres des poètes qu'il aimait déjà. « Enfin il y a quelque part — il ne dira pas « où — une petite fenêtre qu'il aperçoit en se « promenant dans un certain jardin public, « et qu'il ne peut regarder en automne, vers « cinq heures du soir, quand le coucher du « soleil y jette comme un reflet d'incendie, « sans que son cœur se mette à palpiter, « comme il le sentait battre, il y a longtemps, « il y a bien longtemps, mais dans la même « saison et à la même heure, alors qu'il accou- « rail vers ce logis avec l'ivresse de la ving- « tième année, et que la petite fenêtre, alors « encadrée de capucines, s'ouvrait tout à coup « et laissait voir, parmi la verdure et les « fleurs, une tête blonde qui souriait de « loin. »
M"^* Coppée avait eu sept enfants dont quatre seulement survécurent : un garçon et trois filles. Vers l'époque que nous venons d'évoquer, le père fut mis à la retraite, une des jeunes filles se maria, l'autre mourut à vingt-deux ans. Seule, Tainée, M''" Annette, demeurait au foyer et devait consacrer désormais au bonheur des siens toute son existence affectueuse et dévouée. Mais le jeune François ne voulut pas être plus longtemps une charge pour sa famille ; déjà, sous l'enveloppe frêle d'un rêveur, de l'écolier mélancolique et songeur, perçait une volonté tenace, une àme forte. Il quittait le lycée, après la troisième, entrait comme commis chez l'architecte Montagne, acceptait, entre temps, des travaux de copie dérisoirement payés, pour des entrepreneurs, et passait les nuits à composer ses premiers vers, trouvant encore des loisirs pour aller à la bibliothèque Sainte-Geneviève compléter ses études classiques interrompues. Malheureusement, les heures sombres s'épaississaient autour de lui. Son père subissait les premières atteintes de la paralysie qui l'emporta bientôt. A vingt ans, le poète doit assumer le rôle de chef de famille. Nouveau déménagement et l'on s'installe à Montmartre. Coppée a été admis comme expéditionnaire surnuméraire à la guerre et non
rétribué durant les deux premières années.
En 1863, il rencontrait Catulle Mendès, qui dépeint ainsi son collaborateur nu Parnasse :
« Très jeune, assez maigre, pâle, l'air fin, des yeux timides, qui regardaient autour de lui ; vêtu d'un habit étriqué, neuf et très propre cependant, il avait un peu l'air d'un employé de commerce ou de ministère, et en même temps l'élégance de ses traits, la grâce ironique de son sourire, je ne sais quoi de doux et d'un peu triste, de parisien aussi dans toute son attitude, faisait qu'on le remarquait, voulait qu'on prît garde à lui. »
Le poète de Philomela avait déjà groupé chez lui, rue de Douai, tout un cénacle : Heredia, Dierx, Glatigny, Cladel, Villiers de l'Isle- Adam, Mérat, Valade, Emmanuel des Essarts. Sully Prud'homme y venait plus rarement. D'autres jeunes gens fréquentaient, aux Batignolles, le salon de la marquise de Ricard, femme de l'aide de camp du prince Jérôme. J'ai connu, durant les dernières années de sa vie, cette femme d'esprit et de cœur en qui on peut synthétiser les grâces et l'intelligence les meilleures de son temps. Au-dessus même de son temps, dont elle n'avait pas l'étroitesse de jugement et l'infatuation souvent sans grandeur, M"^ de Ricard accueillait les poètes d'autant mieux qu'elle était la mère d'un
poète, d'un jeune poète, Louis-Xavier de Ricard, opposant à l'Empire et qui formula le premier la doctrine fédéraliste. On rencontrait chez elle quelques-uns des amis de Mendès et Paul Verlaine. Bientôt les deux groupes se fondirent en un seul. Ils s'accordaient dans une égale vénération de leurs maîtres : Leconte de Lisle, Théophile Gautier, Théodore de Banville et Charles Baudelaire. Au premier, François Coppée dédiait son premier recueil : le Reliquaire (Lemerre, 1866), bientôt suivi, un an après, des Intimités. Dans ses feuilletons dramatiques de la Pafr/e (12 janvier, 26 février, 25 juin, 12 novembre 1883 et 14 janvier 1884), M. François Coppée nous a donné quelques fragments de ses mémoires du Parnasse. On y revoit, vivants et tels qu'ils furent, les disparus célèbres, depuis Mallarmé « suave et pontifical » jusqu'à « ce pauvre bon diable de Glatigny » qui ne pouvait prévoir qu'il serait mis en pièce par son ami Mendès, en passant par l'auteur de VEve future.
« Soudain, dans l'assemblée des poètes, un « crijoj'eux est poussé par tous : « Yilliers !... « c'est Villiers 1... » — Et tout à coup un « jeune homme aux yeux bleu pâle, aux « jambes vacillantes, mâchonnant une ciga- « rette, rejetant d'un geste de tète sa cheve-
« lure en désordre el tortillant sa petite « moustache blonde, entre d'un air égaré, « distribue des poignées de main distraites, « voit le piano ouvert, s'y assied, et, crispant « ses doigts sur le clavier, chante, d'une voix « qui tremble mais dont aucun de nous n'ou- « bliera jamais l'accent magique et protond, « une mélodie qu'il vient d'improviser dans « la rue, une vague et mystérieuse mélopée « qui accompagne, en doublant l'impression « troublante, le beau sonnet de Charles Bau- (( delaire .'
Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux, etc.
« Puis, quand tout le monde est sous le « charme, le chanteur, bredouillant les der- « nières notes de sa mélodie ou s'interrom- « pant brusquement, se lève, s'éloigne du « piano, va comme pour se cacher dans un « coin de la chambre, en roulant une autre « cigarette, jette sur l'auditoire stupéfait un « regard méfiant et circulaire, un regard « d'Hamlet aux pieds d'Ophelia, pendant la « représentation du Meurtre de Gonzague.
« Tel nous apparut, dans les amicales « réunions de la rue de Douai, chez Catulle « Mendès, le comte Auguste Villiers de l'Isle-
« Adam. A tous les amis de notre petit « groupe, il donnait alors le sentiment d'une « grande intelligence mal équilibrée, d'une « sorte de génie inégal et incomplet. Sa vie, « qu'il aimait à cacher, nous était inconnue « à presque tous. On savait seulement qu il « passait une partie de l'année en Bretagne, « chez de vieux parents, dans un manoir sei- « gneurial. Il avait fait, croyions-nous encore, « une ou deux retraites dans un couvent. Il « passait aussi pour avoir combattu dans les « rangs des zouaves pontificaux. Mais de sa « personne ni de son genre d'existence, il ne « parlait jamais, paraissant vivre dans un « songe et n'en sortant que pour nous lire « quelques pages de singulière et magnifique « prose, plus rarement des vers, ou pour « nous faire jouir de son rare talent de mu- (( sicien. »
Le 14 janvier 1869, l'Odéon représenta le Passant, ioné parM"^ Agar etSarali Bernhardt. « Ce fut un enchantement, --a dit André Gill, — comme une goutte de rosée sur une bouche en fièvre. » Cette aventure de chérubin florentin, toute cette mélancolie voluptueuse et tendre, cette opposition du rêveur, « le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui !
(Mallarmé) » à la Silvia « courtisane charnue et rêveuse après boire, un idéal de l'empire (A.Gill),» suscita le délire de l'enthousiasme.
M. Robert de Bonnières écrivait plus tard dans ses Mémoires d'aujourd'hui :
« La salle fut ravie. La direction du théâtre n'y comprenait rien. On applaudit, on se récria. Les belles dames, les généraux, les banquiers et les vieux chambellans pleurèrent. Je me souviens, entre autres, de mon vieil oncle qui était sénateur et tout entier dans la politique et les inaugurations de statues. Il s'attendrit à table, en racontant la pièce à sa façon, et parla d'amour. Tout Paris raffola du Passant. Il y eut des cravates à la Coppée. Les journaux publièrent que le poète demeurait à Montmartre et qu'il aimait sa mère. On joua son œuvre sur tous les théâtres et dans toutes les cours d'Europe. Dans toutes les sous-préfectures, un jeune homme, qui connaissait l'auteur du Passant, était tout à coup invité à dîner dans plusieurs familles bourgeoises.
« Maintenant encore, après quatorze ans, le Passant continue son tour de France, et je l'ai vu, il n'y a pas bien longtemps, sur l'affiche déchirée du théâtre de Clermont-en- Beauvoisis.
« Et c'est, en effet, une bien agréable chose.
C'est un ouvrage d'art très facile à comprendre, quoique la facture en soit assez compliquée. Toute femme qui a lu Musset connaît ce pays bleu, cette Italie du rêve dans lequel les courtisanes aiment les poètes. Cette Silvia qui ruine les podestats et respecte l'innocence des chanteurs de grand chemin est d'un monde bien factice. Mais les figures du théâtre n'ont point besoin d'être vraies. On trouva à la Silvia, à M"^ Agar, une sombre beauté : on trouva un charme à Zanetto. Zanetto, c'était mademoiselle Sarah Bernhardt toute jeune et déjà n'ignorant rien. C'est elle qui nomma le poète, et le nom de François Coppée sortit frais et brillant de ces lèvres où depuis tous les regards du monde se sont attachés avec ardeur. »
Illustre dès ce soir-là, Coppée, que Gautier avait présenté à Saint-Gratien, obtenait alors, par la protection de la Princesse Mathilde, le poste de bibliothécaire adjoint au Sénat. Tant de joie, après tant d'angoisse et de labeur, n'allait pas sans fatigue. « Ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux. » Un instant on put croire que les fleurs du triomphe ne joncheraient que la tombe du poète. Miné de fièvre, il dut abandonner Paris, pour aller achever l'hiver dans le Midi. Ce fut, à Pau, en avril 1870, alors qu'il croyait entre-
voir déjà les ombres souterraines, que lui parvint l'écho d'un nouveau succès (Deux Douleurs, un acte en vers, Comédie-Française, 20 avril 1870).
Brusquement, un atroce deuil, dont il porta toujours la peine, bouleversa son cœur. L'invasion allemande roulait ses flots sous les murs de Paris. Le poète céda le pas au garde national. Le chassepot aux doigts, il monta la faction, les pieds dans la neige. Après le siège, la Commune ! Coppée s'honorait d'un cri : Plus de sang ! essayant en vain de susciter, pareille aux Sabines échevelées, l'image de la Patrie
Sanglante et découvrant sa gorge maternelle Entre les coups des combattants.
L'Odéon donnait Fais ce que dois (21 octobre 1871) et le Gymnase, V Abandonnée (13 novembre). La guerre terminée, ayant appris que Leconte de Lisle se trouvait aux prises avec de lourdes difficultés matérielles, François Coppée offrait à Jules Simon, alors ministre de l'Instruction publique, sa démission de sous-bibliothécaire au Luxembourg, à la condition expresse que l'auteur des Poèmes
barbares serait nommé à sa place. Le ministre accepta.
Les Humbles parurent en 1872. La mère du poète meurt le 2 septembre 1874. Désormais, l'histoire de sa vie n'est plus que celle de ses livres. Chevalier de la Légion d'honneur en 1876, François Coppée succédait (le 18 décembre 1884) à Laprade dans son fauteuil de l'Académie française (1). Victor Cherbuliez le reçut et lui déclara :
« J'aime beaucoup vos petits bourgeois, jaime surtout certain couple, un vieil homme avec sa vieille femme que vous avez logés au bout d'un faubourg près des champs... Que nous les connaissons bien, et que vous avez le don de voir et de faire voir !
« Les humbles vous sont chers et ils vous ont fourni le titre d'un de vos recueils. Personne n'a su montrer mieux que vous tout ce qu'il peut tenir d'événements, d'émotions, de grandes espérances ou de grandes déconvenues dans une petite et obscure destinée...
« Vous excellez dans la poésie familière et domestique, dans les tableaux d'intérieur, et vos charmantes petites toiles me font penser aux maitres de l'école hollandaise, à Mieris,
(1) Il obtint 24 voix contre 8 données à Emile Montégut. Soo élection est du 21 février 1884.
à Terburg, que vous égalez souvent par la précision du faire, par la franchise du trait, par la liberté d'un pinceau toujours exact sans être jamais léché, ni minutieux et aussi, comme on Ta remarqué, par la spirituelle bonhomie de la touche... Aux qualités des peintres hollandais vous en joignez de toutes françaises, la grâce facile, les heureuses rapidités, quelque chose de vif et d'enlevé. »
François Coppée rédigea, de 1880 à 1884, le feuilleton dramatique de la Patrie et Tabandonna après son élection à l'Académie. A la suite d'une observation présentée par Tacteur Coquelin au cours d'une séance du comité d'administration, le poète estimait devoir à sa dignité de se démettre également de sa place de bibliothécaire à la Comédie-Française (1).
Jusqu'à l'affaire Dreyfus, François Coppée se bornait à ne vouloir être qu'un écrivain ; mais lorsque les événements et la bataille des idées obligèrent les artistes à se choisir un parti, il ne marchanda pas. Ses ancêtres et ses œuvres lui interdisaient toute hésitation.
(1) Cf. l'iucideut Coppée, Figaro du 16 jauvier 1885,
Malgré son âge, il compta parmi les plus actifs entre Rochefort, Lemaître, Drumont, Barrés. Président d'honneur de la Ligue de la Patrie française qu'il fonda avec Syveton, Dausset et Lemaître, il n'eut pas là une présidence honoraire. Fiant oratores, nasciintur poetse ; né poète, il s'improvisa orateur, affronta les grands halls houleux d'une foule en délire, s'affirmant, lui aussi, « professeur d'énergie ».
L'heure s'est éteinte des colères et des enthousiasmes. Malgré la gravité du moment et les menaces d'un avenir doublement incertain sur les sûretés du dehors et l'apaisement intérieur, nous sentons, mieux qu'il y a cinq ou six ans, l'importance de certaines doctrines et la nécessité d'un art précis, sobre et clair, conforme au génie de la race, à l'enseignement des morts, aux vertus traditionnelles de notre terre. Les lettres nationales respirent un ardent appel à la santé. Les jeunes hommes qui ne veulent pas confondre la routine et la tradition, qui n'ont rien subi des fausses disciplines scolastiques et qui savent admirer les chefs-d'œuvre étrangers, estiment néanmoins dune élémentaire loyauté de saluer, enfin, de
leur admiration, des maitres trop longtemps oubliés et dont — il faut le dire — beaucoup qui les raillaient se sont souvenus. Nous le verrons tout à l'heure.
Laiinis semper viret. De longtemps, François Coppée ne vieillit pas. La même activité souriante, la même finesse aimable, la même inlassablebienfaisance,régnèrentde longs soirs dans le petit pavillon de la rue Oudinot (1), où le poète vécut entre ses livres et sa vieille sœur à laquelle il rendit abondamment les soins qu'elle lui prodigua. Mais il ne dédaigna rien de la vie de son époque, et il fut l'homme le mieux renseigné sur les derniers événements politiques, comme les plus récents beaux vers d'un inconnu. Entouré de l'amitié d'une élite, de l'admiration d'un peuple d'adolescents et déjeunes filles, il ne montrait ni vanité ni ennui d'une popularité que nul poète d'aujourd'hui ne balançait. Et l'élégante simplicité de ses attitudes^ son geste vif sans
(1) François Coppée déclarait : « J'habite aujourd'hui de ce côté ; je suis revenu là, poussé par un irrésistible attrait, car le Parisien est plus fidèle qu'on ne croit à ses souvenirs d'enfance et garde un sentiment attendri pour son quartier natal. »
N. B. — C'estau volume deM. de Lescure, François Coppée, l'Homme, la Vie et l'Œuvre, A. Lemerre, 1889, que nous avons emprunté la plupart des détails bio-bibliographiques pour la période qui va de 1842 à 1889. Cf. également Georges Druilbet : Un poète français {François Coppée , A. Lemerre, 1902, in-18.
fatigue et sans brusquerie, son visage rasé de consulaire, évoquaient je ne sais quelle image lointaine de philosophe stoïcien sous Marc- Aurèle, car s'il fut chrétien fervent, il estimait sans doute que c'est faire injure à la Divinité que mépriser la vie et ne la pas chanter, n'en pas aimer les fleurs et le rire. Ne doit-il pas approuvera grand lyrique provençal de la Grenade entrouverte qui s'écriait devant la beauté demi-nue et éternelle de la Vénus d\Arles, après avoir énuméré les charmes enivrants de la déesse et les forces de l'amour :
Je t'aime pour tout cela et ta beauté m'ensorcelle,
Et c'est pourquoi, moi, chrétien, je te chante, ô païenne.
Louis XIV disait en désignant des toiles de Téniers dont on avait orné sa chambre : « Qu'on m'ôte ces magots de devant les yeux ! »
Vulgarisateur, sinon créateur de la « poésie de genre », de la poésie des choses, François Coppée a subi, de la part de quelques jeunes gens facilement fascinés par la pompe et l'emphase, un reproche, semblable à celui que le grand Roi faisait aux intérieurs du peintre flamand. Enefl'et, le poète des Humbles et des
Intimités réalisa, en vers, cette peinture où triomphèrent les petits maîtres hollandais ou flamands, ces tableaux d'une finesse narquoise, d'une volupté saine, d'un coloris brillant et précieux, ces scènes de chaque jour où sourit la passante, rêve le voyageur, se réjouit le soldat, dans les cadres étroits de Vandervelde, de Téniers, de Jean Steens, de Terburg et de Metsu. Ce furent, auprès des satins de Mieris, les intérieurs modestes de Van Ostade ; plus tard, au théâtre, il évoquera Velasquez et Van Dyck. D'ailleurs, à continuer une comparaison tacile mais forcément artificielle, il pourrait se justifier d'exemples français, Chardin, Greuze ou Lancret. Sa poésie précise, délicate, un peu mièvre, d'une émotion si simple et pourtant mêlée de subtile ironie, apparaît bien maintenant comme parallèle de cette peinture du genre dont nous avons parlé, Sainte-Beuve l'avait entrevue. M. François Coppée en montra l'application. Et même il conviendrait de remonter plus haut que Sainte-Beuve. M. Antoine Albalat écrit fort justement : « S'il ce y a un coupable dans la poésie de Coppée, « ce n'est pas François Coppée, c'est Victor « Hugo...» et le critique rapproche des vers du Petit Epicier certains alexandrins de Hugo, et il eût pu multiplier ses citations.
Il avait dans sa poche une toupie en buis... Les choses tous les jours se passent de la sorte, Chacun de ces messieurs le sait, demandez-leur, Le roi Sennacherib fait ceci, qu'il est mort... Robert Macaire avec ses bottes éculées... Elle avait trois enfants, ce qui n'empêchait pas Qu'elle ne se sentît mèi'c de ceux qui souffrent.
Dans Alfred de Musset, on pourrait relever aussi de nombreux vers semblables. Dès lors le reproche nous apparaît-il injuste d'accabler François Coppéeau nom de quelques alexandrins prosaïques que le sujet imposait. On a dit encore qu'il avait mis le naturalisme en vers et qu'il était trivial. Le naturalisme foncièrement pessimiste ne pouvait avoir de poète. Ce métier de chercheur de tares ne peut se réaliser en vers. Les notes du carnet, l'accumulation de détails précis, l'observation féroce de nos lâchetés quotidiennes, les thèses scientifiques ou pseudo-scientifiques, comme tout cela est loin de l'ironie sentimentale de Coppée, de son idéalisme moral, de sa préoccupation constante de trouver le détail touchant, l'accent ému 1 Les naturalistes cherchaient surtout à découvrir la bête, l'instinct sous les actes d'un homme. François Coppée n'a jamais cherché que Vâme ; ils demandaient à leurs notes quotidiennes, à leurs enquêtes, des documents de psycho-physiologie,
M. Coppée glanait du pittoresque familier.
D'autre part, il semble bien que la seule succession des doctrines littéraires ait donné raison à Coppée. Après tout, M. Francis Jammes, dans le Triomphe de la vie, a repris la poésie de Coppée sans bonté et sans mesure, tant au point de vue du rythme que de la morale. Et s'il a quelque originalité, il la doit à cela qu'il se contente d'ébauches. Notre époque, engouée de l'ébauche en art, notre époque qui se satisfait du brouillon, dans sa hâte ignorante et encyclopédique, a acclamé, comme des innovations, une poésie qui semblerait, à des critiques plus réfléchis, une simple traduction littérale et fâcheuse d'un Coppée étranger.
Et, à penser cela, des jeunes gens qui ne sont pas sans admirer quelques poètes du vers libre et qui ne sont point suspects d'ignorer la poésie d'aujourd'hui, croient être d'accord avec ceux qui les suivent immédiatement. D'ailleurs les seuls vers des Intimités, du Reliquaire et d'Arrière-Saison suffisent amplement à placer le poète parmi les meilleurs. On y rencontre, après des imitations de Baudelaire:
Telle sur une mei' houleuse la frégate Emporte, vers le Nord, les marins soucieux, Telle mon âme nage, abîmée en tes yeux Parmi leur azur pâle aux tristesse d'agate.
Hélas ! courbons le front sous le poids des exils ! C'est en vain qu'aux genoux attiédis des amantes Nous cherchons l'infini sous l'ombre de leurs cils. Jamais rayon d'amour sur ces ombres dormantes Ne vibrera, sincère et pur, et tes maudits Ne retrouveront pas les anciens paradis.
Déjà les princesses légendaires, les keepsakes, les reliques, les Viviane et les Brocéliande, les cygnes, les Heurs étranges et tout ce qui devint un jour le mauvais poncif symboliste ! Datent-ils de 1889 ou de 1869, ces
vers
Et rappelant la mandragore Qui fleurit aux pieds du gibet, Elle était plus charmante encore Le jour qu'une tête tombait.
Et mon esprit partit aux pays fabuleux Où l'on pense cueillir les camélias bleus.
Et comprend-on, en relisant cette page des Intimités (1), pourquoi François Coppée devait aimer le Jardin de l Infante de Samain ?
J'évoquerai, dans une ineffable ballade,
Aux pieds du grand fauteuil d'une reine malade,
Un page de douze ans, aux traits déjà pâlis,
Qui, dans les coussins bleus brodés de fleurs de lis.
Soupirera des airs sur une mandoline,
Pour voir, pâle parmi la pâle mousseline,
La reine soulever son beau front douloureux, '
Et sui'tout pour sentir, trop précoce amoureux.
Dans ses lourds cheveux blonds où le hasard la laisse,
Une fiévreuse main jouer avec mollesse ..
Il se mourra du mal des enfants trop aimés...
Mais il a dit avec une douceur voluptueuse, une tendresse délicate, infiniment nuancée, les premiers aveux, les caresses, toute Téternelle chanson du baiser. Il l'a redite, à un temps qui lavait désapprise, avec des mots simples et nouveaux, avec une émotion dont l'impassibilité parnassiene nous avait déshabitués (1).
La fatigue nous désenlace.
Reste ainsi, mignonne, je veux Voir reposer ta tête lasse Sur l'or épars de tes cheveux.
(1) « Ici. je m'arrête pour saluer en ces livres, le Reliquaire, force et grâce, mais grâce forte, un peu spadassine, très haute ; les Intimités. Hbres idj'lles, chaudes, et, si mièvres, pas si mièvres que cela ; le Passant, ardent oaryslis dont le dénouement chaste est plus brûlant que tout autre imaginable ; des oeuvres de premier ordre, passionnées, sans contorsions et d'une forme merveilleuse Elles suffisent à mettre le poète au premier rang et lui feraient tout pardonner s'il y avait à pardonner. Elles le rendent digne, qu'où le sache bien, à elles seules trois, de s'asseoir là où Musset s'est assis ! » (Paul Verlaine : Les Hommes d'aujourd'hui.)
Tais-toi . Ce que tu pourrais dire
Sur le bonheur que tu ressens, Jamais ne vaudrait ce sourire Chargé d'aveux reconnaissants.
Sous tes paupières abaissées Cherche plutôt à retenir Pour en parfumer tes pensées L'extase qui vient de finir.
Et pendant ton doux rêve, amie, Accoudé parmi les coussins.
Je regarderai l'accalmie Vaincre l'orage de tes seins.
Il faisait presque nuit. La chambre était obscure.
Nous étions dans ce calme alangui que procure
La fatigue, et j'étais assis à ses genoux.
Ses yeux cernés, mais plus caressants et plus doux,
Se souvenaient encor de l'extase finie,
Et ce regard voilé, long comme une agonie,
Me faisait palpiter le cœur à le briser.
Le logis était plein d'une odeur de baiser.
La plus lente caresse, amie, est la meilleure (1)...
(1) « Ce charme tient d'abord, en partie, aux vers euxmêmes, tout ensemble sinueux et précis, plastiques et ondoyants, pittoresques et berceurs, d'un rythme lent et d'une limpidité cristalline. Mais ce n'est pas tout. Il y a là (je suis fâché que ce mot ne soit plus à la mode) une milancolie qui caresse, une tristesse voluptueuse et comme amusée, le double sentiment de la grâce des choses et de leur fugacité, une élégante rêverie d'anémique et de dilettante. Je crois
Les Poèmes modernes (1867-1869) contiennent les récits populaires et dramatiques {Angélus, la Bénédiction, la Grève des Forgerons) qui sont l'acheminement du poète vers l'art social et le poème héroïque. Les Humbles, lesContes en Vers, les Récits et les Elégies, renferment les réalisations les plus synthétiques de ses poésies de genre (1). Le
bien qu'après toul on ne saurait mieux trouver, pour caractériser ce charme, que le mot de morbidesse...
« Ce charme, quel qu'il soit, respire dans les Intimités. Ce n'est presque rien pourtant ; une liaison avec une Parisienne ; des rendez-vous dans une chambre bleue ; attentes, souvenirs, quelques promenades ensemble, puis la lassi> tude... Mais ce sont des câlineries, des chatteries de sentiment et de style I Non pas « amour-passion », non pas même peut-être « amour goût », mais (( amour-littérature », d'une volupté digérée et spiritualisée ; passion d'artiste blasé d'avance, mais qui se plaît à ce demi-mensonge, de sceptique au cœur tendre qui se délecte ou se tourmente avec ses imaginations ; amour où se rencontrent, je ne sais comment, l'égoïsme du raffiné qui observe sa maîtresse un peu comme un objet d'art et un peu comme un joli animal, et la faiblesse de 1 enfant qui aime se plaindre pour se sentir caresser. Avec cela d'aimables détails de vie parisienne et de paysage parisien. Le tout est délicieux de coquetterie et de langueur. Il y a, dans les livres des poètes, pour chaque fidèle, un coin qu'il préfère aux autres, qu'il chérit d'une tendresse particulière : ce petit coin, dans l'œuvre de François Coppée, ce serait pour moi les Intimités. » (Jules Lemaitre, les Contemporains.)
(1) « Celui-ci a beaucoup aidé à aîmer. Ce n'est pas par méprise qu'on l'a admis dans l'intimité des cœurs. C'est un poète vrai. Il est naturel. Par là il est presque unique, car le naturel dans l'art est ce qu'il y a de plus rare, je dirai presque que c'est une espèce de merveille. Et quand l'artiste est, comme M. Coppée, un ouvrier singulièrement habile, un artisan consommé qui possède tous les secrets du
petit tableau d'intérieur suburbain intitulé Petits Bourgeois en est le plus caractéristique, car, avec la minutie des détails, la manière habituelle à l'auteur, il nous présente aussi le côté didactique et moralisateur de son talent :
Oui, cette vie intime est digue du poète.
Voyez : le toit pointu porte une girouette.
Les roses sentent Ijon dans leurs carrés de buis
Et l'ornement de fer fait bien sur le vieux puits,
Près du seuil dont les trois degrés forment terrasse.
Un paisible chien noir, qui n'est guère de race,
Au soleil de midi dort, couché sur le flanc.
Le maître, en vieux chapeau de paille, en habit blanc.
Avec un sécateur qui lui sort de la poche,
Marche dans le sentier principal et s'approche
Quelquefois d'un certain rosier de sa façon.
Pour le débarrasser d'un gros colimaçon.
métier, ce n'est pas trop, envoyant une si parfaite simplicité, que de crier au prodige. Ce qu'il peint de préférence, ce sont les sentiments les plus ordinaires et les mœurs les plus modestes. Il y faut une grande dextérité de main, un tact sûr, un sens raisonnable. Les modèles étant sous les yeux, la moindre faute contre le goût ou l'exactitude est aussitôt saisie. M. François Coppée garde presque toujours une mesure parfaite. Et comme il est vrai, il est touchant. \'oilà pourquoi il est chèrement aimé. Je vous assure qu'il n'use pas d autre sortilège pour plaire à beaucoup de femmes et à beaucoup d'hommes. S'il suffit d'une médiocre culture pour le comprendre, il faut avoir l'esprit raffiné pour le goûter entièrement. Aussi son public est-il très étendu. » (Anatole France, la Vie littéraire, 1890.)
Sous le bosquet, sa femme est à l'ombre et tricote :
Auprès d'elle le chat joue avec la pelote.
La treille est faite avec des cercles de tonneaux
Et sur le sable fin sautillent les moineaux.
Par la porte on peut voir, dans la maison commode,
Un vieux salon meublé selon l'ancienne mode,
Même quelques détails vaguement aperçus :
Une pendule avec Napoléon dessus,
Et des têtes de sphinx à tous les bras de chaise.
Mais ne souriez pas, car on doit être à l'aise,
Heureux du jour présent et sûr du lendemain,
Dans ce logis de sage observé du chemin.
Là, sont des gens de bien, sans regrets, sans envie,
Et qui font comme ont fait leurs pèi'es. Dans leur vie.
Tout est patriarcal et traditionnel.
Ils mettent de côté la bûche de Noël
Et songent à l'avance aux lessives futures.
Et vers le temps des fruits, ils font des confitures...
. . . Ceux-là seuls ont raison qui dans ce monde-ci.
Calmes et dédaigneux du hasard, ont choisi
Les douces voluptés que l'habitude engendre. —
Chaque dimanche, ils ont leur fille avec leur gendre ;
Le jardinet s'emplit du l'ire des enfants,
Et bien que les après-midi soient étouffants,
L'on puise et l'on arrose, et la journée est courte.
Puis, quand le pâtissier survient avec la tourte,
On s'attable au jardin, déjà moins échauffé,
Et la lune se lève au moment du café...
Ne sonnent-ils pas, ces vers, avec un accent entendu de ce matin et chez ceux-là même que la poésie nouvelle reconnaît parmi les
siens I De Ponchon à Franc-Nohain (1), qui sont de vrais poètes, de Sainte-Beuve à Francis Jammes, que d'œuvres à rapprocher de celle-ci ! Et cela devrait-il paraître une gageure, nous retrouverions facilement dans les Humbles les germes d'un Jules Laforgue. J'avoue goûter moins les poèmes héroïques de François Coppée et préférer à la Tète de la Sultane, le Liseron, etc., ces strophes de mélancolie où palpite l'inquiétude de l'homme qui s'interroge sur son devenir... :
Obsédé par ces mots, le veuvage et l'automne, Mon rêve n'en veut pas d'autres pour exprimer Cette mélancolie immense et monotone.
Qui m'ôte tout espoir et tout désir d'aimer.
— En vain pour dissiper ces images moroses J'invoque ma jeunesse et ce splendide été, Je doute du soleil, je ne crois plus aux roses, Et je vais le front bas comme un homme hanté.
(1) Jean Moréas, le plus pur des poètes, déclarait : — Coppée fut vraiment un poète. Il eut le don et l'ardeur. Il a écrit des vers qui sont bien moins simples et bien moins faciles qu'on le croit d'ordinaire. Il savait écrire. J'admire sans restriction sa vie digne, probe, laborieuse, et j'admire aussi son œuvre qui réalisa ce qu'il avait voulu. Un poète qui a réalisé son rêve, c'est rare !... Coppée était un poète et il était plus poète que beaucoup de sa génération qui ne vivaient qu'avec les Hindous ou les dieux grecs... C'est la manière qui importe dans son art... (Le Soleil, 25 mai 1908.)
Et j'ai le cœur si plein d'automne et de veuvage, Que je rêve toujours, sous ce ciel pur et clair, D'une figure en deuil sous un froid paj'sage. Et des feuilles tombant au premier vent d'hiver.
Pourtant, vers la saison des brises réchauffées, La jeunesse parfois me revient par bouffées, J'aspire un air plus pur, je vois un ciel plus beau ; Mais cette illusion ne m'est pas un présage, Et l'espoir n'est pour moi qu'un oiseau de passage Qui, pour faire son nid, choisirait un tombeau.
Et si, malgré tout, quelques-unes de ces images nous semblent vieillies, n'oublions pas qu'elles le sont surtout parce qu'on a beaucoup imité Coppée, et qu'il n'appartient qu'à peu d'écrivains de créer un poncif !
Ici, nous ne pouvons que rappeler ce long poème (0/â^zer, 1874), cette nouvelle confession d'un enfant du siècle, pour citer quelques-uns des derniers vers :
Tu pâlis en songeant à l'odeur de sa chair,
Son visage est toujours le seul qui te soit cher...
Songe aux têtes de mort qui se ressemblent toutes...
Ayons pitié de nous,fu3'ons-nous, mon amie !
Mais souffre qu'en un rêve où sont mouillés mes yeux.
Je te revoie encor dans mes bras endormie,
Et pose entre tes seins le b&iser des adieux....
Ses poèmes historiques et barbares, ses ré-
cits épiques, sont d'un peintre au coloris éclatant, d'un visionnaire tour à tour brutal et voluptueux :
Son visage très pur, dans ses cheveux noyé, S'appuyait mollement sur son bras replié Et montrait le duvet de son aisselle blanche, Et, du coude mignon à la robuste hanche, Une ligne adorable aux souples mouvements Descendait et glissait jusqu'à ses pieds charmants.
... Il en arracha brusquement et brandit Aux regards stupéfaits de la foule attroupée Une tête saignante et fraîchement coupée, Celle de la Sultane aux yeux couleur de ciel !
Ils sont parmi les belles fresques d'une école célèbre par son habileté, la richesse de ses couleurs et son sens plastique (1).
Le théâtre de François Coppée a exploité deux genres : le premier se raproche de Musset et de Marivaux ; l'autre continue le drame romantique, mais avec moins d'éclat et une préoccupation morale qui est classique.
Coppée fut le Ponsard du romantisme, ce
Ij Ajoutons encore que François Coppée a adapté à la forme française de nombreux lieds.
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qui n'est pas un rôle négligeable. Il a écrit, en outre, des pièces patriotiques dont l'intérêt et l'émotion dépassèrent l'actualité qui les suggéra. {Fais ce que dois, les Bijoux de la délivrance, le Pater, etc.)
Du premier genre, la comédie la plus synthétique nous paraît être le Lui hier de Crémone (28 mai 1876). L'action se passe dans l'Italie poétique du xviii' siècle. On y voit l'héroïsme du petit bossu Filippo abdiquant son triomphe pour ne pas imposer son amour à la fille du maître luthier Ferrari. En effet, cette jeune fille préfère Sandro, qui a moins de talent mais qui est beau. L'artiste infirme aura pour le récompenser et le consoler de son héroïque sacrifice la conscience du bien accompli et le culte de son art. Le monologue de Filippo, s'adressant à son violon, compte parmi les plus jolies scènes du théâtre poétique :
Viens, je veux te revoir encore, ô mon ouvrage,
Chère création sur qui j'eus le courage,
Moi, l'ouvrier débile et dévoré d'ennuis.
De passer au travail tant de jours et de nuits 1
Viens ! de ton sein profond va jaillir tout à l'heure
Le scherzo qui babille et le lento qui pleure ;
Sur le monde tu vas répandre, ô mon ami,
Le sublime concert dans ton sein endormi.
Viens ! je veux te revoir et te toucher encore.
Je n'éveillerai pas ton haleine sonore,
Mais je veux seulement voir mon i-egard miré
Une dernière fois dans ton beau bois doré :
Car il faut nous quitter pour ta gloire et la mienne.
Mais dans ta vie, ami, noble ou bohémienne,
Que tu fasses danser le peuple des faubourgs
Ou que devant les grands du monde et dans les cours
Tu frémisses aux doigts de puissants virtuoses,
Moi qui naïvement crois à l'esprit des choses,
En te disant adieu, je viens te supplier.
Noble et cher instrument, de ne pas oublier
Celui qui t'a donné tes beaux accents de flamme
Et le pauvre bossu qui t'a soufflé son âme !
Outre un drame non joué {la Guerre de Cent Ans, cinq actes avec prologue et épilogue en collaboration avec Armand d'Artois) et un ballet {la Korrigane), François Coppée a donné dans le second genre quatre drames : M""' de Maintenon (Odéon, 12 avril 1881), qui n'eut qu'un succès d'estime, Severo Torelli (Odéon, 21 novembre 1883), dont le sujet est emprunté à VHistoire des Républiques latines de Sismondi, qui fournit une longue carrière, les Jacobites {Odéon, 21 novembre 1885) et Pour la Couronne (Odéon, 19 janvier 1895).
Severo Torelli passe, de l'avis unanime, pour le chef-d'œuvre dramatique de François Coppée. Les gens de théâtre en admirent la savante composition, l'intérêt gradué avec adresse, l'émotion intense. Les vers fort habiles contribuent à en faire un spectacle pas-
sionnant, et on peut, sans craindre l'injustice ou la flagornerie, l'apparenter aux chefsd'œuvre d'Hugo et même prétendre qu'il est plus scénique. La scène où la mère avoue sa faiblesse à Severo Torelli atteint le pathétique cornélien. Pour la Couronne et les Jacobites sont de l'art social. Lorsque Jules Vallès acclama la fille d'un fédéré, M"^ Weber — devenue depuis la grande tragédienne que l'on connaît — qui avait joué le rôle de Marie (des Jacohites), il parla de drame révolutionnaire. L'insurgé ne se trompait pas. Il y a là les prémices de cet art social ou socialiste qu'on nous prêche comme devant être l'essentiel du théâtre de demain (1). Nous n'insisterons pas, ces créations dramatiques sont trop vivantes ; hier encore, nous les avons vues reparaître à la lueur des rampes, aussi émouvantes qu'au soir de leur naissance.
Du critique nous ne dirons que peu de chose. Il se distingue par une intelligence
(1) Ajoutons que les plus célèbres acteurs de ce temps se révélèrent dans les pièces de François Coppée, M™^ Segond- Weber dans les Jacobites, M™" Agar et Sarah Bernhardt dans le Passant, MM. R. Duflos et A. Lambert fils dans Severo Torelli,
avertie, franche, souriante, une impartialité indulgente seulement à l'égard des jeunes.
La critique de François Coppée est facilement anecdotique, pleine de souvenirs, de citations, alerte et sans façon, aimant beaucoup les chemins détournés où l'on flâne. Durant les quatre ans qu'il tint, selon le cliché consacré, le sceptre de la critique dramatique à /a Patrie et dans les articles qu'il donna pendant cinq ans au Journal de Fernand Xau (Mon Franc-Parler, 4vol.), il s'affirma surtout soucieux de défendre les artistes sincères et de proclamer les talents nouveaux. Il défendit Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam, admira le premier publiquement, et avec un enthousiasme qui décida du succès, V Aphrodite de Pierre Louys, les poèmes de Samain et de Charles Guérin, les romans deVandérem, etc.
Citons encore ce début d'une chronique, toute d'actualité. Elle donne le ton ironique de ces critiques :
« Nos pères, gens économes, avaient des « tailleurs à façon, à qui le client apportait « une pièce de drap et qui lui rendaient un « habillement complet : habit, veste et cu- « lotte. Ces modestes habitudes ne sont pas (( encore tout à fait perdues, et, dans le ves- « tibule des maisons de faubourg, il est assez
« fréquent de voir un écriteau, sur lequel on « lit ces mots : « Le concierge est tailleur. » « M. William Busnach exerce, dans la lit- « térature contemporaine, cette humble « profession de tailleur à façon. On lui confie « un roman et il vous rend une pièce de « théâtre. Très rarement, il fournit l'étoffe lui- « même et s'élève jusqu'au grand art des « Laurent Richard et des Dusautoy. Il s'est « taillé cependant quelques pantalons ori- « ginaux et, sans jouer sur le mot, quelques ^ vestes personnelles ; mais, en général, il se « contente de couper ses mélodrames dans « la grossière cheviote de M. Alexis Bouvier « ou dans le solide elbeuf de M. Emile « Zola ».
Le romancier et le conteur d'Une Idylle pendant le Siège, Henriette, Toute une jeunesse, les Vrais Riches, Rivales, apporte dans la prose ses qualités de sobriété, d'exactitude. Ces romans valent surtout par le document, la simplicité nue, l'émotion contenue et réelle, la force d'un style volontairementprivé de grâces, mais net, concis, musclé. Edouard Schérer condamnait François Coppée à n'être qu'un conteur. Il est autre chose encore, mais il est
aussi narrateur par excellence. Il rappelle le Musset de Frédéric et Bernerette. Il a peint d'après nature, mais en répudiant l'exagération naturaliste. Pour nous qui ne pouvons qu'esquisser ici une part de cette œuvre qui a elle seule illustrerait un écrivain, nous mettons hors pair le roman : le Coupable, écrit après une longue étude des colonies pénitentiaires d'enfants. Ayant eu l'occasion de vérifier la documentation de Coppée sur ce sujet, j'ai constaté avec quels scrupules d'exactitude, quelle connaissance instinctive de la psychologie de ce milieu, François Coppée composa cet audacieux plaidoyer qui devançait les jugements si vantés du Président Magnaud ou de M. Séré de Rivières. S'il n'a pas tout dit sur ces bagnes d'enfants, — un naturaliste aurait reculé devant la tâche ! — s'il est des vases qu'il n'osa pas remuer, il a su néanmoins avec le seul exposé d'une situation douloureuse et les seuls détails essentiels qui ne pouvaient choquer la morale, donner une étude d'une vérité générale qui restera longtemps. Il y respire un socialisme évangélique plus émouvant que toutes les tirades ampoulées dont deux législatures nous ont gratifiés à propos de l'enfance abandonnée.
Ses contes en prose sont d'une probité d'observation dont les journaux dits littéraires
FRANÇOIS COPPÉE l45
nous offrent peu d'exemples. Certaines pages sont d'une manière et d'une sensibilité qui précédèrent Pomme cFAnis et Poil de Carotte. Maman Niimi, Mon ami meurtrier, la courtisane du Dé d'argent, se fixent dans le souvenir, tout autant par l'impression qu'ils font sur notre cœur que par le dessin vif et précis du conteur qui les projette sur notre mémoire.
'Vers 1897, François Coppée subit une nouvelle maladie fort grave. Dans le silence de sa chambre et la monotonie des heures de douleur, le poète se prit à songer à bien des mystères dont la fièvre de sa vie parisienne l'avait trop longtemps éloigné. Né dans une famille catholique, élevé par une mère pieuse, il sentit refluer à son cœur la foi de son adolescence. Il écouta la voix de ce que Maurice Barrés appelle «la terre et les morts ». Pour suivre l'enseignement des voix chères qui se sont tues, il appela un prêtre. Iphigénie se lamente devant l'effroi prochain de l'Aïdès ténébreux. Le paganisme à fleur de peau de François Coppée réclamait un espoir et une consolation. La religion de sa mère la lui apportait, plénière. D'ailleurs ce ne fut pas à