LA MÈRE DE JACQUES AMYOT. QI
sur le brasier et peinant à pétrir la pâte ! Ne savez-vous pas que ce petit bonhomme, ce petit berger couronné de pampres et qui se montre déjà sensible au chant du merle et au concert du grillon, ne se plaira pas toujours à se barbouiller les lèvres de la lie des grappes et du miel des ruches ; mais ce qu'il aimera à connaître et goûter un peu plus tard, devenu un grand garçon > avant même les amourettes, ce sera le suave langage, celui que savent les clercs et que l'on enseigne à Paris, non loin de la Cité, au bas de la Montagne Sainte-Geneviève, en ce collège du Cardinal-Lemoine déjà si réputé alors.
Ah ! le rude déchirement que ce fut, pour cette mère adorable, le jour où il lui fallut se séparer de son marmot et l'envoyer en ce lieu docte, aux soins des bateliers ! De même que l'on voit les bergers, dans le récit de Longus, suspendre des « chapeaux de fleurs » en hommage aux figures des dieux, ainsi Marguerite des Amours et son enfant Jacques s'en allèrent dédier à saint Nicolas, patron des écoliers, un épi de blé et une branchette de pin. Après quoi, la bonne mère, les y eux plus pleurants qu'une fontaine, étreignit très fort son garçon contre elle et, comme on voit que Lycœnion fit présent à Daphnis d'une flûte harmonieuse, d'une gaufre à miel et d'une panetière de peau, on vit Marguerite des Amours offrir au mignon qui devait être un jour abbé de BeUozane, évéque et précepteur des enfants de France, un pipeau sonore, une galette craquante, une escarcelle et, enfin, dans celle-ci, glisser deux deniers tournois. A l'instant où le chaland quitta Melun, allant du côté de l'aval dans le sens de Paris, elle agita longtemps la main en signe d'adieu. Debout au milieu des mariniers, le petit Jacques, à mesure que s'éloignait le bateau, voyait disparaître l'image de cette mère bien-aimée, de cette
bianeh€ Marguerite au nom des Amours, si bonne et si belle qui l'avait tant de fois, étant petit marmouset, réchauffé de ses lèvres et bercé de ses chansons.
Nourri de grec et de latin, rompu aux billevesées d'école, le petit biquet de ^leiun ne tarda pas, tant il avait l'esprit prompt et vif, l'entendement éveillé, à briller parmi les jeunes clercs, dans ce Collège du Cardinal où il passait maintenant de longues heures penché sur les livres ou à entendre les maîtres. Bientôt, les blondettes délurées qui vont autour des écoles, dans la rue Saint-Jacques, regarder effrontément les garçons de Soi"bo-nne jusque sous leur toque, ne tardèrent pas à le considérer avec intérêt. Mais lui n'avait qu'une joie, qu'un bonheur au monde : c'était, selon la tradition, -de recevoir chaque semaine — des mains du batelier de Melun — un gros pain pétri par le boulanger son père, et quelques gâteries apprêtées par sa mère.
Du Collège du Cardinal Lemoine, il ne reste pluSj depuis bien longtemps, que le souvenir. Maisee souvenir est grand puisqu'il rappelle le temps où l'illustre Arayot étudia, grandit -et vécut dans son ombre. Pour ma part, tout remué de ces images, je ne descends jamais cette 'longue rue -du même nom et ne traverse jamais la Seine, du côté ■de l'ile Saint-Louis, vers le Port-aux-Pommes, sans ^n'arrêter à considéra si, sur l'u-n des bateaux venant de Melun et gli,5sant sur 'le fleuve, ne se trouve pas, assise à l'avant, une grande et belle femme toute semblable à Marguerite des Amours et qui, dans sa panetière, \4ent apporter â son petat garçon, écolier à Paiis, un gâteau iait au fm.ë\, atne galette craquante et un pain d&ré.