‹ Figures françaises et littérairesChapitre 25 sur 32 · MADAME DE SE VIGNE A CH AULNES. III · texte numérisé non relu

MADAME DE SE VIGNE A CH AULNES. III

pensions partir aujourd'hui, ma chère fille, mais ce ne sera que demain. M"*® de Chaulnes eut, avant-hier au soir, un si grand mal de gorge, tant de peine à avaler, une si grosse enflure à l'oreille, que M*"^ Kerman et moi, nous ne savions que faire. A Paris, on aurait saigné d'abord; mais ici, elle fut frottée à loisir avec du baume tranquille, bien bouchonnée, du papier brouillard pardessus ; elle se coucha bien chaudement avec même un peu de fièvre : en vérité, ma fille, il y a du miracle à ce que nous avons vu de nos yeux. Ce précieux baume la guérit, pendant la nuit, si parfaitement, et de l'enflure et du mal de gorge et des amygdales, que, le lendemain, elle alla jouer à la fossette. »

Sur cette espièglerie à ravir Molière (i). M™® de Sévigné achève à peu près le temps qu'elle s'était fixé à elle-même de rester à Chaulnes. Cette fois, c'en est fait de tant de beaux jours, et du bonheur de vivre, de méditer, de se promener, d'aller — sous le couvert des feuilles — écouter le plaintif jet d'eau soUtaire. M°*® la duchesse de Chaulnes ne peut pas, indéfiniment, demeurer éloignée du gouvernement de Bretagne.

Bientôt, au déclin du beau mois du printemps, cette épouse modèle décide de partir. Sur ses ordres, le carrosse, aménagé pour un long parcours, décrit une belle courbe et vient dans la cour d'honneur, s'arrêter devant le perron du château. Il faut y prendre place ; et c'est ce que fait M "^^ de Sévigné. « Nous partîmes de Chaulnes lundi et nous vînmes coucher à Amiens. » (Lettre à Mme de Grignan, en date du 27 avril.) Dans cette ville, l'inten-

(i) « ... On n'y eut pas plus tôt amené notre homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent qu'il sait faire; et l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds et courut jouer à la fossette. » {Le Médecin malgré lui, acte l", scène V).

dant de la province n'a pas cru mieux faire que de leur offrir, à M""® de Chaulnes et à elle, « un grand et bon souper maigre à cause de Saint-Marc » .

M'^^ de Se vigne ne devait plus jamais en sa vie revenir à Chaulnes. Mais le souvenir qu'elle garda de cette demeure, de son parc si vaste, de ses eaux, de ses arbres et de l'agrément de leur ombre apparaît dès lors, à tous les instants des Lettres où sont nommés le gouverneur et la gouverneuse. « Ces bons Chaulnes » ne laissèrent pas d'être, quelques années plus tard, pour M. et M°^® de Coulanges autant que pour la marquise elle-même, les plus hospitaHers des amis. « Vous êtes à Chaulnes, mon cher cousin : c'est un Heu très enchanté. » Voilà ce qu'en 1695 écrivait, de Grignan, à son cher parent, M™^ de Sévigné. Et, dans « ce lieu très enchanté », mais que troubla depuis la grosse voix de la guerre, la jolie M°^6 de Coulanges, conduite par son spirituel époux, vint vivre où vécut un instant comme elle la belle M™® de Sévigné. « Le roi doit partir le 24 de ce mois (de septembre) pour aller à Fontainebleau. M. et Ai^^de Chaulnes partent incessamment pour Chaulnes, et le bruit court que je vais avec eux. » C'est en ces termes que celle que M°^® de Sévigné avait surnommée, à cause de sa pétulance, tantôt le tourbillon, tantôt la feuille et d'autres fois la mouche, faisait part, à la mère de M°^^ de Grignan, de son bonheur de quitter les eaux de Forges pour la Picardie.

L'une des raisons qui faisaient que l'intimité la plus grande existait entre les deux ménages des Coulanges et des Chaulnes était que Phihppe-Emmanuel de Coulanges, l'époux de l'espiègle tourbillon, avait accompagné en Italie, lors de son ambassade, M. le duc îfe Chaulnes. Aussi bien, depuis ce voyage mémorable, ces quatre per-

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