MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. II
sonnes, si bien préparées pour s'entendre, ne se séparaient plus. A Paris, c'étaient des festins et c'étaient des fêtes : 4 II y a tous les jours, écrivait la petite Coulanges à la marquise, de bons dîners à l'hôtel de Chaulnes, et une très bonne compagnie où vous êtes toujours désirée. » Mais, à Chaulnes, c'était une bien autre affaire ! De ce splendide et parfait séjour, ir'hilippe-Emmanuel écrivait, de moitié avec M™° de Chaulnes, toujours à l'automne de 1695, quelques billets charmants, tout pétillants de verve et chargés d'affection. « Me voici, lait savoir M. de Coulanges, à la date du 10 octobre, absolument aux gages de M"^^ la duchesse de Chaulnes; c'est ma bonne maîtresse, quoique M. de Chaulnes m'assure que j'ai pris une étrange condition et que je sers une étrange maîtresse ; >> à quoi la gouverneuse, qui tenait la plume en même temps que Coulanges, ne pouvait s'empêcher d'ajouter avec modestie : « Nous voici, ma chère gouvernante, dans une maison qui n'est pas trop laide, et mon secrétaire (Coulanges) la trouve assez honnêtement meublée. » (A Chaulnes, le 10 octobre 1695).
Hélas ! il en fut de ces badinages comme de toutes les choses fines, belles et gracieuses qui font l'ornement de la vie : le temps vint qui sécha l'encre à ces plumes si routines, si vives et si spirituelles. Bientôt le poids de l'âge ne tarda pas d'accabler le possesseur du domaine ^e Chaulnes. En vain Coulanges écrivait-il: « Il s'est fait de grands changements à Chaulnes ; M. de Chaulnes aime son château comme sa vie, et ne le peut quitter. >>
Il fallut bien pourtant que cette séparation se produisît ; et c'est le 4 septembre 1698, neuf ans après le voyage de M™^ de Se vigne et trois ans après celui de Coulanges, que Charles Albeit d'Ailly, duc de Chaulnes, abandonnant sa femme, sa terre et ses biens, rendit au
Dieu très haut son âme d'honnête homme. Pour M°^® la duchesse de Chaulnes, elle survécut à M™® de Sévigné, morte ei 1696, et à M. de Chaulnes; et c'est ce qui fait qu'Emile Faguet a pu écrire, en pensant à elle : « Les charmants souvenirs de Bretagne durent occuper sa vieillesse soUtaire dans le splendide et déserté château de Chaulnes. 0
La disparition de châtelains aussi regrettés qu'aimables ne fit point que le beau domaine de Picardie, sis en plein Santerre, à deux lieues de la Somme et tout près de la route de Flandre, demeurât privé d'hôtes et de visiteurs. De ces Chaulnes fastueux du grand siècle, la terre et la maison passèrent à d'autres possesseurs. Et c'étaient aussi de riches seigneurs et de puissants maîtres que ce Michel-Ferdinand d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes, baron de Pecquigny, et qu'Anne-Marie- Joséphine de Mosson, son épouse.
A la différence de son illustre prédécesseur, le duc Michel-Ferdinand ne recherchait ni les honneurs ni les charges. En raison de ses vertus, Louis XV l'avait surnommé l'honnête homme ; et c'était bien, en effet, un honnête homme que ce travailleur modeste, épris d'étude et de savoir et qui fit de Mairan, de Clairaut et de l'astronome Le Monnier, ses collègues de l'Académie des sciences, ses amis intimes.
L'actuelle église de Chaulnes, frappée si cruellement par la guerre et dont l'édifice, construit de brique et de pierre, s'élevait il y a peu d'années encore avec élégance audessus des maisons du bourg, fut édifiée vers le milieu du XVIII® siècle, par les soins de Michel-Ferdinand. Dans