MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. II
cette belle église, placée sous le vocable de saint Didier, de saint Ange et de saint Philippe de Néri, l'héritier de la maison de Chaulnes venait se livrer, d'une manière quotidienne, à la dévotion; mais, dans son château, c'était à quelque exercice de physique et de chimie que se consacrait le plus volontiers, du matin au soir, cet esprit curieux de tous les phénomènes de la nature.
Il n'apparaît pas que cette double préoccupation de prière et de labeur convînt tout d'abord à la nouvelle M™® de Chaulnes. Mais c'était une originale que celle-ci, une créature considérée comme à peu près foUe. De dépit de ne pouvoir entreprendre, avec M. de Chaulnes, des expériences bien au-dessus de son savoir, elle « bouillait, elle séchcdt », nous disent les Concourt (i) ; enfin, ce que les sciences naturelles ne pouvaient lui procurer en honneur et plaisir, elle allait le demander à des aventures. Pour ajouter à ses ridicules, il ne faut pas manquer de dire que M™e de Chaulnes (M°^e ^u Deffand dit la Pecguigny parce que M. de Chaulnes était baron de Pecquigny !) n'était ni belle ni avenante. << C'était, nous font savoir les Souvenirs, contestés d'ailleurs, de M""® de Créquy, une grosse douairière toute bouffie, gorgée, soufflée, boursouflée de santé masculine et de sensibilité philosophique, qui se faisait ajuster et coiffer en petite mignonne, et qui zézayait en parlant pour se rajeunir. » Ses excentricités avaient le don d'amuser, et le peu d'indulgence dont ses contemporains, un Sénac de Meilhan, une M™^ du Defïand, ont l'un et l'autre fait montre dans des portraits bouffons qu'ils ont laissés de sa personne, est bien le témoignage que cette nature brouillonne, ardente et déséquilibrée en arrivait, par toutes sortes
(i) Portraits ins du XVIII^ siècle.
Il6 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES.
de bévues, d'éclats et de folies, à détourner d'elle les personnes les plus portées à l'aimer.
Le portrait que M™« du Deffand, l'amie de Voltaire, de Walpole et de M"^^ de Choiseul, a tracé, dans sa galerie de grandes dames, de la duchesse de Chaulnes, est à jamais célèbre. 11 fait un pendant heureux à celui si volontairement ridicule et mordant de M'"^ du Châtelet. En vérité, l'une et l'autre de ces physionomies devaient également tenter M™^ du Deffand ; ces deux profils sont de la même encre ; et c'est une chose plaisante de voir que, tandis que la belle Emilie, l'Égérie de Voltaire, a « le teint échauffé, le visage aigu, le nez pointu » , la figure coiffée avec des pompons et des frisures, M™^ la duchesse de Chaulnes est une femme chimérique, à qui les travaux abstraits de son mari ont tourné la tête et qui, tout en ajT^^ant « l'usage et l'apparence de tout, n'a la propriété ni la réalité de rien ».
De l'union qu'elle avait contractée avec l'honnête et savant duc de Chaulnes, cette femme singulière avait eu un fils, appelé le vidame d'Amiens, le portrait tout craché de sa mère et, plus qu'elle encore, d'humeur batailleuse. << On ferait, disent les Souvenirs de M°^® de Créquy, un volume avec tous les détails de gâterie dont il a été l'objet.- » A trois ans, ce petit Chaulnes était un enfant déjà coléreux et autoritaire. « C'était lui, dit le prétendu auteur des Souvenirs, qui voulut absolument pisser sur un gigot de mouton qu'il voyait tourner à la broche, et la scène avait lieu dans une auberge de Picardie où les voyageurs du coche attendaient ce morceau de rôti pour le souper. L'enfant pleurait et sa mère envoya dire à l'hôtelier de le laisser faire, à condition que ce serait du côté du manche. » Cet enfant, d'une exigence si marquée, devint, par la suite, un fort
MADAME DE SÊVIGNÊ A CMAULNES. tï7
méchant homme. Ses dérèglemetits privés contribuèrent, pour une part aussi grande que les excès de sa mère, à faire mourir de chagrin le malheureux duc de Chaulnes. Comment un savant timoré, qui ne vivait qu'au milieu des objets d'un cabinet de physique et n'avait commerce qu'avec des gens aussi respectables et naïfs que lui, eût-il pu survivre à de tels désordres ? C'est ce qu'on ne saurait dire. A la vérité, M"^® de Chaulnes était une insupportable et terrible personne. Ses actions se ressentaient de son caprice ou de son humeur ; et comme elle était toujours en mouvement et ébullition, tant d'esprit que de corps, elle ne tarda pas à tomber malade. Aux eaux de Forges, où l'envoyèrent les médecins, elle ne se montra pas plus modérée. M"^^ du Deffand eut occasion de l'y rencontrer, de l'observer et de la peindre une fois de plus avec ce trait, ce relief et cette vivacité vraiment dignes du modèle. << Elle est, dit-elle, en nommant la duchesse, toute la journée avec nos petites dames à jaboter comme une pie. » Mais ce qui porte à rire, c'est la façon de M°^^ de Chaulnes de se tenir à table. M^^ du Deffand nous dit qu'elle y à l'air comme folle. « Elle dépèce une poularde dans le plat où on la sert, ensuite la met dans un autre, se fait rapporter du bouillon pour mettre dessus, tout semblable à celui qu'elle rend, et puis elle prend un haut d'aile, ensuite le corps dont elle ne mange que la moitié ; et puis, elle ne veut pas qu'on retourne le veau pour couper un os, de peur qu'on amollisse la peau , elle coupe un os avec toute la peine possible, elle le ronge à demi, puis retourne à sa poularde ; après elle pèle tout le dessus du veau, ensuite elle revient à ronger sa poularde : cela dure deux heures. »
A Chaulnes, dans son bourg picard ^ elle se tient aussi mal qu'à Forges, ruine à peu près le duc en jouant ses
Il8 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES.
biens au cavagnole. La même furie, la même confusion ne l'abandonnent pas plus dans ses écrits que dans ses actes. De Chaulnes, dont elle est châtelaine, elle mande, le 7 mai 1746, au président Hénault qu'elle en use dans ses terres « comme à la campagne ». « On voisine, dit-elle, et quiconque n'est qu'à une petite lieue peut très bien se voir tous les jours. » Là-dessus, la voilà partie à conter une anecdote. C'est à propos de la femme du lieutenant du roi à Péronne, « bel esprit imbécile, précieuse et fort aigre » . « Elle nous entendait dire, explique-t-elle au président, qu'une petite fille que je venais de voir était toute nue, mais nue comme la main ; elle crut que cette expression tenait toujours et partout lieu de superlatif ; elle nous dit qu'elle s'ennuierait beaucoup tout l'été parce qu'elle allait dans une terre à elle où elle serait toute seule comme la main. »
Ces jabotages, papotages et impertinences, ou, comme disent les Concourt en parlant de son style, cette « mousse qui a le débord d'un vin de souper », ne sont pas sans donner parfois aux billets de cette originale une saveur peu commune. Hénault le savait bien, qui prenait plaisir à les lire. Et c'est une chose piquante de retrouver, dans les lettres que M°^® de Chaulnes adressait au bon président, ces dispositions à propos de la guerre : « La guerre, écrit-elle, est un furieux obstacle à mon bonheur, et je vous proteste que je n'ai pas plus envie que vous de choisir le quartier des héros et de me mêler à leurs promenades. » Ainsi les lauriers de Fontenoy, de Raucoux, précédant ceux de Lawfeld, n'éveillaient pas en elle de sentiments bien belliqueux. « Puisqu'ils ont la rage de se battre, dit-elle, je trouve que la Flandre est mieux imaginée que toute autre frontière. » Ainsi, M°^® de Chaulnes, enfermée dans ses terres, vivait à proximité du « front »