MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. IIQ
de combat ; mais le « front », dans ce temps-là, à côté de ce qu'il fut depuis, ne présentait rien que d'aimable. Alors la science ne s'était pas emparée de la guerre ; elle n'en avait pas corrompu les principes ; la chimie, dont M. de Chaulnes se montra fervent, ne venait point opposer d'obstacle au courage.
A l'issue du décès de Michel-Ferdinand d'Albert d' Ailly , duc de Chaulnes, lequel eut le bon goût de ne pas trop différer pour mourir, la duchesse de Chaulnes, la Pecquigny, ainsi que M"^^ du Deffand la nomme, ne persista pas bien longtemps à demeurer à Chaulnes. Une si noble terre, un château rempli des grandes ombres de l'histoire et le respect de son nom ne furent point suffisants à la retenir dans l'accomplissement de nouvelles folies. Elle quitta Chaulnes, vint à Paris, connut M. de Giac, sorte de magistrat qui était bien, selon M^^^ de Créquy, « l'homme de justice le plus pédant, le plus risiblement coquet et le plus ennuyeux » qu'on pût voir. Elle s'amouracha de ce personnage, lui livra son bien, lui donna son cœur ; puis, de tant d'excès, la tête à peu près perdue, elle dut, dit l'un de ses commentateurs, « se retirer au Val-de-Grâce, entre son chien et son perroquet » (i). Ce perroquet n'était pas celui de Vert-Vert, le modèle de Gresset ; mais ce qui convient à cette excentrique, cette «évaporée » comme dit M. Caussy, et achève de lapeindre, c'est qu'elle fit un jour venir à Chaulnes ce badin et piquant Gresset, lequel, étant né à Amiens et franc Picard, était de la contrée. Dans ce temps, bien avant que Giac la connût, elle s'était acoquinée au comte d'Argenson, d'Argenson la chèvre comme on l'avait surnommé, le ministre de la Guerre et, dit-on, c'est même à Chaulnes
(i) Fernand Caussy, Lettres d'une évaporée (1743-1747) (La Revue Bl ue, 2 janvier 1909).
queGresset, qui était psychologue, observa d'Argenson et le planta tout vif dans sa comédie du Méchant. De passer comme elle fit de M. de Chaulnes à d'Argenson, de d'Argenson à Giac et à d'autres sans doute, son esprit, par pièces et morceaux, s'en alla si bien qu'elle ne tarda pas de quitter elle-même ce monde. Et c'est ainsi que de l'honneur d'une antique maison il ne resta bientôt, pour un temps du moins, à peu près que l'ombre.
Les lieux anciens, même les plus transformés par le temps, conservent de leur passé une sorte d'empreinte secrète et ineffaçable. Mais tandis que Combles bien avant la guerre n'était plus déjà qu'un gros bourg rural, agreste et paysan, Chaulnes n'avait pas cessé, malgré le labeur de l'industrie, de maintenir un peu de sa solennelle dignité seigneuriale.
Sans doute, des charmilles sous le couvert desquelles M™6 de Sévigné vint rêver à M™e de Grignan, à l'ombre de qui Fénelon dut méditer ses fameuses Tables (i), il ne restait rien; et rien, ou à peu près, non plus des grands bâtiments; rien des allées, rien des canaux; enfin, des jets d'eau fameux, pas la moindre plainte. « La grille et les pauvres restes du château des ducs de Chaulnes » (2), voilà ce qui avait survécu seulement de tant de grandeur, de tant de puissance et de majesté.
Avec le temps, des forges et des ateliers s'étaient
(i) C'étaient ces Taè/es chimériques, inspirées du gouvernement de Salente et sur le plan desquelles (selon Emmanuel de Broglie et Jules Lemaître) M. de Cambrai avait résolu de refondre la monarchie et de redresser le plan de l'État-
(2) Ardouin-Dumazet, Voyages en France.