SONNINO ET LA GUERRE EUROPEENNE
Lorsque j'essaie ainsi de connaître et d'expliquer cette personnalité de premier plan, je songe involontairement à ces poissons brillants qui apparaissent un instant à la surface des ondes, y font un éclair dans la lumière, puis continuent leur vie dans l'obscurité des profondeurs. Le Livre vert est un de ces éclairs. Ce qu'il y a avant? après? autour? Mystère. On le saura sans doute un jour; actuellement, c'est le secret de la diplomatie.
Les diplomates sont, par essence, sybillins; cela fait partie de leur prestige et déguise souvent leur indigence. Mais Sonnino est, parmi les diplomates mêmes.
un taciturne. Il est rebelle à l'interview et ses confidences sont rares. On connaît le mot du prince de Bûlow : « Parmi ces trente-cinq milllions de bavards, il y avait un silencieux et ma déveine a voulu qu'il m'échût. » Les correspondances du baron Macchio nous apprennent aussi le dépit de ce fin Autrich en de n'avoir pu faire parler Sonnino ; il rend compte dun entrelien à la Consulta et ajoute : « A la vérité, cet entretien ne fut qu'un monologue au cours duquel je ne pus obtenir de mon partenaire aucun signe d'adhésion ni de désapprobation ». Savoir se taire ainsi est une force, évidemment et nous n'avons, pour connaître l'avis de Sonnino sur la guerre européenne, que de rares point de repère.
Il était resté quelque chose de l'idée inspiratrice du « parecchio », même après la déclaration de guerre à rÀutriche (23 mai 1915). Certains esprits avaient pu se flatter de voir Tllalie poursuivre sa guerre, la guerra. nostra, comme disaient les journaux, parallèlement à la guerre des Alliés et à la faveur de celle-ci, en en profitant sans s'y compromettre. Ce fut, pendant quelques mois, le désir et l'espoir des neutralistes de jadis.
Sonnino était trop avisé pour partager celte illusion. Il avait compris de suile que la guerre d'Italie ne pouvait se poursuivre qu'en fonction de la guerre des Alliés. Dès la fin d'avril 1915,ilavail pris avec la Triple Entente certains arrangements et dès le 30 noveml.re 1915, il faisait adhérer Tltalie au pacte de Londres, par lequell'Angleterre, la France et la Russie s'étaient interdit toute paix séparée.
Cette adhésion avait sans doute été décidée dès le début, mais on jugea nécessaire d'y préparer l'opinion italienne. Deux grands discours sensationnels, celui de S. Barzilaï à Naples (septembre 1915j, et du ministre de
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la Ju-;tice Orlando, à Palerme (novembre 1915), en exposèrent les raisons, mais sans lannoncer encore en termes formels.
La communicat'on en fut faite au parlement et au pays par le discours de Sonnino dans la séance de la Chambre du 2 décembre 1915.
Discours capital, nu et l»ref comme un procès-verbal, dans lequel on peut niesurer lout le chemin parcouru depuis le Livre vert Après la guerre à l'Aulriche, la guerre à la Turquie (20 août 1915) el la guerre à la Bulgarie (octobre 1915), sont justifiées comme conséquence de la première et des violations de traités commises par ces alliés des empires centraux. La nécessité de findépendance politique et économique de la Serbie est affirmée, plus énergiquement encore que dans le Livre vert et l'Italie joindra son action à celle des Alliés, L'adhésion au pacte de Londres est le corollaire logique de toutes ces actions communes.
Mais le discours de décembre précise encore une autre indication du Livre vert : il s'agit de la maîtrise de l'Adriatique. « C'est pour lltalie une nécessité de vie, une nice-sité absolue de légitime défense que d'obtenir dans l'A Iriatique une situation qui compense la défavorable c>n.iguration de son littoral oriental. »
En plus, le gouvei-nement affirme son intention de veiller attentivement à la défense des intérêts italiens dans la Méditerranée occidentale.
On voit combien le programme des aspirations nationales s'est élarf»-i. Mais son exécution n'est concevable que dans le cadre de la guerre aux côtés des Alliés :
L'Italie est fermement décidée, conclut Sonnino, à poursuivre celte guerre avec toutes ses foi ces et au prix de n'impoi te quel sacrifice jusqu'à la satislaclion de» sacro-
SIDNEY SONNÎNO 27
saintes aspirations nationales, comme aussi des conditions d'indépendance, de sécurité et de respect mutuel des peuples qui seules peuvent fournir la base dune paix durable et qui représentent la raison d'être du pacte qui nous lie, nous et nos alliés.
Ce discours fut très chaleureusement accueilli. Il n'y eut aucune des protestations que la timidité du ministère avait craintes. Uise fois encore^ Topinion, mûrie par les événements, l'avait dépassé.
El des actes suivir^ nt qui démonti-èreni que les déclarations de Sonnino n'étaient pas de vaines paroles. Si qu«lque déliance put subsister pendant quelque temps, dans Topinion des peuples alliés en raison de Tabsence de déclaration de guerre à TAllemagne, elle dut disparaître lorsqu'on vit litalie se joindre aux Alliés pour prendre acte de leur déclaration de garantie visà-vis de la Belgique (février 1916) et assister peu après, à la Conférence de Paris qui établit l'unité d'action militaire et économique des Alliés. A Paris, comme ailleurs, si Sonnino étonna par sa sécheresse et sa froideur, il inspira confiance par sa franchise et sa sincérité. Tous ceux qui l'approchèrent se sentirent devant un homme bien différent du type convenu du diplomate italien. Chez lui, pas de compliments flatteurs, de verbalités creuses et séductrices, de combinaisons retorses et subtiles. Il allait droit son chemin, dévoué à l'Italie, fidèle aux Alliés, dévoilant sa pensée selon les nécessités de l'heure.
Lorsqu'un ministère d'union nationale succéda, en juin 1916, au ministère Salandra, le maintien de Sonnino apparut indispensable et dès qu'on fut assuré de son acceptation, son nom ne fut plus discuté. La déclaration de guerre à l'Allemagne qui l'ut quelques
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semaines plus tard, un des actes principaux du cabinet Boselli, était si bien dans la ligne de la politique deSonnino, qu'elle se fit sans phrases et sans tapage, comme la conséquence naturelle et inévitable des événements antérieurement accomplis.
L'Italie liait ainsi, formellement, sa cause à celle de l'Angleterre et de la France et l'événement, si il n'eut pas en Italie même grand retentissement, tellement il était prévu, contribua à dissiper à l'étranger bien des préventions et à accroître le prestige de Sonnino.
L'année qui suivit, féconde en diflicultés et en surprises (l'intervention américaine, la révolution russe), trouva sans cesse en éveil l'activité de Sonnino. Il sut défendre avec énergie et clarté, le point de vue italien dans les conseils des alliés; il sut prendre les attitudes que réclamait l'opinion publique.
En juin 1917, à l'occasion de la proclamation de l'indépendance albanaise sous le protectorat italien, il y eut quelques inquiétudes parmi les éléments avancés et l'on se demanda si le ministre des Affaires Etrangères ne cédait point trop facilement à des ambitions nationalistes. Mais Sonnino n'eut point de peine à rassurer ses collègues socialistes et républicains du ministère et lorsqu'il se présenta à la Chambre, ce fut pour y obtenir l'un des plus éclatants de ses succès parlementaires. Ceux-là mêmes qui l'avaient attaqué dans la presse célébrèrent son triomphe et le conjurèrent de continuer son œuvre qu'il eut la fortune de poursuivre heureusement, peu après, à Paris et à Londres. Et certes, ce n'est point un mince éloge pour Sonnino, et pour l'Italie, que de constater en ce pays, souvent considéré comme versatile, la permanence de la même personnalité au ministère des AlFaires Étrangères, alors que, partout ailleurs, les vicissitudes delà guerre y ont amené des changements.
GIOVANNI GIOLITTI