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Livre ronge, n

encore possible d'éventer le jeu de Salandra-Sonnino en faisant des propositions concrètes nouvelles ouvrant la possibilité de concessions ultérieures. Il a rédigé, d'accord avec le prince de Bûlow, une liste de ces concessions, sans en référer à Vienne vu l'urgence. Cette rédaction a été faite sous « l'inspiration de personnages compétents », partisans en partie tout au moins de la Triple Alliance.

Cette liste de concessions qui ne s'éloignait guère de celles demandées par Sonnino, fut distribuée à certains députés italiens par le député allemand Erzberger qui quitta Rome vers le 15 mai. Elle fut rappelée dans un discours du 19 mai de M. Bethmann-HoUweg au Reichstag. Et le 20 mai, Tambassade d'Autriche communiqua aux journaux de Rome que si ces propositions étaient acceptées, elles pourraient être réalisées dans le mois.

M. Giolitti avait déclaré ouvertement son intention de proposer la réouverture des négociations avec l'Autriche. Les journaux dévoués à sa politique firent savoir qu'il avait reçu de nombreuses adhésions parlementaires. C'était la crise. Le gouvernement annonça de son côté qu'il acceptait la bataille, mais le caractère de l'insurrection parlementaire devint si grave qu'il offrit sa démission au roi. Ce furent quelques jours d'angoisse.

Des manifestations tumultueuses se produisirent dans toutes les grandes villes, principalement à Milan, à Rome et à Gênes. Elles eurent une telle ampleur que le roi refusa d'accepter la démission Salandra-Sonnino et que les Chambres n'osant pas résister au sentiment populaire, lui accordèrent les pleins pouvoirs. C'était la déroute de M. Giolitti, le démenti à sa prédiction que les ministères de son rival ne seraient jamais que de courte durée.

Les g"ermanophiles, à la suite du baron Macchio, ont prétendu ne voir dans les journées de mai qu'une habile mise en scène par laqueLe le cabinet Salandra- Sonnino, jouant le tout pour le tout, avait réussi à vaincre, et les intrigues giolitiennes, et les résistances d'une Chambre hésitante. Mon impression est toute différente. Certes, les manifestations de mai n'étaient pas pour d plaire aux ministres démissionnaires, et il serait extra' >rdinaire qu'ils les eussent réprimées avec sévérité. Maisje suis persuadé qu'ils y sont restés étrangers.

L'esprit qui animaitces manifestations était d'ailleurs tout à fait différent de celui qui avait inspiré la politique du ministère. 1^'opinion populaire se prononçait violemment pour la guerre aux côtés des Alliés. Quand je dis : opinion populaire, entendons qu'il ne s'agit pas de l'opinion de la majorité de la nation, mais de l'opinion de cette minorité d'avant-garde, agissante et entraînante qui, dès mai 1915, avait compris ce que la majorité de la nation ne devaitcomprendre que beaucoup plas tard : c'est-à-dire, l'impossibilité politique, économique et surtout morale qu'il y avait pour l'Italie à se désintéresser du conflit européen. Elle s'indignait, avec une violence inouïe, avec une abondance dans l'injure qui m'a parfois péniblement surpris, du marché que M. Giolitti avait rêvé. Le « parecchio » lui paraissait un pourboire ramassé dans le sang et la boue, le prix d'une trahison de ses affinités latines, la rétribution d'une complicité dans les crimes des empires centraux. Le parti socialiste ofiiciel lui-même, systématiquement pacifiste, dans son congrès de Bologne, répudiait la neutralité « mercantile «.Sentiments très nobles, en vérité, et qui sont à l'honneur de la foule qui a pu les ressentir, de la nation qu'ils ont pu entraîner.

Mais celte révolte sentimentale atteignait en même temps ridée directrice du gouvernement. Quand, dans la dépêche du '20 déc mbie 1914, Sonnino dit que le ministère « se propo>e de maintenir la neutralité s'il peut en échange obtenir la satisfaction de quelquesunes des aspirations nationales », il énonce la thèse même du w parecchio » si bruyamment reprochée à M. Giolitti. D'où, cette conséquence as>ez singulière que les inlerventistes ont soutenu le ministère Sonnino en raison de Téchec de ses néj^ociations et rauraieot combattu si elles avaient réussi. L'honorable marquis de Viti de Marco, député de Gallipoli et professeur à l'Université de Rome, le déclarait nettement dans une assemblée du parti radical, en janvier 19.16 :

N'oublions pas, disait -il, que la guerre est née du Livre vert, qui est le liaité le plus habile et le plus complet de la polili(|ue du « parecchio ». Nous n'avons pas soutenu le ministère Salandra parce que le « parecchio » de Sonnino était un peu plus gras que le « parecchio » de Giolitti. Nous l'avons soutenu à raison de linsuccès des pourparlers diplomati(|ues, insuccès qui nous menait à la guerre. En résumé, le parti radical a prévu que la guerre d'Italie, commencée avec ce programme restreint, deviendrait, par la force des choses, guerre européenne en accord intime et complet avec les Alliés contre l'Allemagne.

Je ne saurais trouver à l'appui de mon opinion, voix plus autorisée.

Une dernière réTexion : j'ai entendu des admirateurs de Sonnino contester que sa pensée ait été dépassée par l'opinion populaire, et affirmer qu'au contraire, dès le début des négociations, il avait l'intention de les faire échouer. V^oilà un éloge lourd comme un pavé. Pareille habileté ressexublerait fort à de lastuce, et

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tout ce que nous savons de la droiture de l'homme doit nous écarler de cette supposition.

Pourquoi ne point admettre, au lieu de ce machiavélisme perçant l'avenir, une évolution infiniment plus vraisemblable? Quand, en décembre 1914, Sonnino parle au prince de Bùlow, je le crois d'autant plus sincère que je trouve là Técho de convictions anciennes, par exemple, du discours de mai 1883, sur la nécessité d'une Triplice cordiale. Sans doute, il prévoit que pareille entente est peu vraisemblable, mais il ne fait rien pour en diminuer les chances. Les concessions qu'il demande à 1 Autriche sont tellement modestes (n'oublions pas qu'elles ne comprennent pas même Trieste) qu'il n'était pas impossible de les voir accepter.

Mais au cours des pourparlers, il constate la mauvaise volonté, la déloyauté du partenaire, l'inutilité des négociations, et il se décide et choisit. Voilà qui est peut-être moins extraordinaire, mais qui est plus humain.

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