‹ Figures italiennes d'aujourd'huiChapitre 14 sur 58 · UNE ÉTRANGE CARRIERE · texte numérisé non relu

UNE ÉTRANGE CARRIERE

Tous les programmes de Giolitti ont été libéraux et la direction de sa vie politique le fut dans l'ensemble, comme la bourgeoisiv; dont il était l'expression. Et si,

GIOVANNI GIOLITTI 35

à un monienl donné, il fil un virement à droite, or peut l'expliquer plutôt par une nécessité parlementaire que par une véritable sMupathie. Du reste, ron œuvre législative — It* monopole des assurances, le suffrage universel — foinme son attitude de chef d Etat, à l'égard du droit de réunion et des conflits du travail, est là pour attester ce caractère démocratique. 11 faut Ten créditer, même si ce ne fut que man(jeuvre habile de politicien chenl ant l'appui des partis grandissants.

Mais si Giolitti se montra dès le début une grande intelligence, il ne larda pas à prouver qu'il avait peu de sens mor^:! et à témoigner dans sa façon de gouverner, d'un machiavélisme sans scrupules.

Les Chambres dissoutes en 18)2, il en recomposa de nouvelles par les élections générales. Il inaugurait la loiigue série des « élections giolittiennes >» qui constituent de frappants exemples de corruption organisée.

Certes, la corruption, Giolitti ne l'inventa point. Elle était dans l'ordre des choses établies en Italie. Sous Depretis, — pour ne rappeler que les antécédents les plus immédiatsdes élections de 1892 — les collèges électoraux étaient achetés par des travaux publics et des chemins de fer locaux. King et Okey rapportent qu'aux jours de Grispi, les préfets se faisaient à tel point les agents électoraux du Gouvernement que des électeurs appartenant notoirement à l'opposition auraient été arrêtés sur fausse dénonciation la veille de l'élection et retenus en prison jusqu'à la Hii de la consultation. Pis encore, un candidat ministériel sétant trouvé, à Alcamo, sous la menace d'un bnllotlage douteux, la victoire lui fut assurée par la libération d'un inculpé d'assassinat et de faux. Et Ton a pu établir un tableau comparatif du prix d'une voix dans les différentes régions et sous les différents ministères.

Mais Giolitti se fît, peut-être plus que ses successeurs et prédécesseurs, de la corruption publique un instrument de gouvernennent ; et en tous cas, il rencontra, dans une opposition plus désinvolte, des dénonciateurs plus décidés.

I^es élections de 1892 n'étaient que des débuis significatifs. Celles de 1909 et de 1913 furent plus révélatrices. Les préfets reçurent Tordre d'appuyer par tous les moyens en leur pouvoir les candidats du g-ouvernement. S'y refusaienl-ils, ils étaient aussitôt déplacés et remplacés. La police devenait une dt)cile milice d'agents électoraux \ et on n'hésita point, dans le Midi et la Sicile où régnent la maffia et la camorra, à se servir de ces associations criminelles (on les appelle en Sicile Cosche, parce que leurs membres se groupent aussi étro tement que les feuilles de l'artichaut) pour réaliser les tins électorales du ministère^. Dans un livre pointilleux et vivant comme une chronique du Moyen Age 3, Gaetano Salvemini a conté les élections de Gioia del Colle, qui est la Mecque du Giolittisme dans les Fouilles, comme Dronero l'est dans le Piémont. Il a montré comment une dangereuse bande de repris de justice a pu assurer l'élection d'un candidat giolittien en terrorisant les électeurs de l'opposi-

î . Je ne parle ici que de la pression exercée par le gouvernement, au moyen des organes deTexécutif . Mais ce n'est qu'une forme de la corruption. A côté d'elle, on a signalé les alsiiicalions électorales les plus directes et les plus grossières comme la pasletta, qui consiste à voter pour les électeurs inscrits qui ne sont pas venus aux urnes. Voir J. Alazard, L Italie et le conjUt européen, Paris, Alcan, 1916, p. 16.

2. Célèbres ont été les élections du député Romano, chef de la Camorra d'Aversa (Naples). Voir Papafava, Dieci anni di vita, italiana, 1913, p. 634.

3. // Minislro délia mala vitâ, Florence, 1910. On appelle mala vita la crapule criminelle de Naples.

GIOVANKI môLIÎÎI 37

tion, en les blessant, en les menaçant de morl. en les bloquant dans leurs demeures, en les empêchant d'accéder aux urnes, sous les yeux d'une police trop indulgente pour n'être point complice. Et lui-même fut, à Molfetta, le héros de Télection la plus entachée de corruption qu'ait organisée la dictature de Giolitti *.

Ces élections sont la caractéristique essentielle du système Giolitti. Elles lui permettent de constituer une Chambre liée à sa personne et fidèle à ses vues, quelles qu'elles soient; car il est remarquable que le candidat ministériel n'est pas nécessairement le défenseur d'un programme politique déterminé que soutiennent également tous les candidats ministériels des autres collèges électoraux. Giolitti appuyé indilîéremment, pour de strictes raisons d'opportunité ou d'amitié personnelle, un socialiste ici et là un clérical -. Dans l'élection de Molfetta par exemple, le ministre du roi soutint contre Salveiiiini, un candidat républicain !

Une Chambre constituée sur cette base n'a donc plus qu'apparemment l'aspect d'une assemblée où les opinions déterminent les mouvements. En réalité, la politique de clientèle se substitue à la politique proprement dite et un filet de connivences, de complicités, de reconnaissances, dont Giolitti tient les cordes, étouffe et étrangle la vie parlementaire. Le niveau moral de la Chambre et son prestige dans le pays s'en trouvent ainsi singulièrement diminués. En « tuant autour de lui les convictions » ^, Giolitti aggravait les raisons

1. M. Ugo Ojetti l'a racontée dans le Carrière délia Sera du 6 novembre 1913.

2. « Que vous soyez noir ou rouge, l'hon. Giolitti vous ac 'ueille dans ses généreux bras libéraux, avec une égale sincérité, pourvu que vous soyez raisonnable et ne fassiez pas le pédant ». Fr. Fapafava, op. cit.

Page 1