Fradeletto, op. cit
2. Voir les raisons de ce refus dans la Critica Sociale, 1" avril 1911, et. ci-après, l'étude sur Bissolati.
Le nouveau ministèpe Giolitli, appuyé sur une majorilé conquise par des éleclions générales laborieusement préparées et dans lesquelles s'opéra le rappiochemenl des catholiques et des j^iolilliens connu aous le nom de « pacte Gentiloni », lut marqué par un grand événement : la guerre libvque. Celte guerre, (jiolilti en avail toujours été Tadvi rsaire. 11 s'y décida, sous l'impulsion du sentiment nationaliste qui avait pris^ depuis I9J8, une particulière intensité et s'était concrétisé en un parti actif et vivant. Mais les événements extérieurs, et surtout la crainte de voir l'Italie subir en Trijîolitaine, avec TAilemagne, une seconde édition de Tavenlure tunisienne, furent également très efficaces. La guerre fut plus longue et plus dure qu'on ne l'avait pensé. Eile coûta cher, en hommes et en argent, et l'Italie rencontra, dans les gouvernements de Vienne et de Berlin, des éléments de m luvais vouloir et de résistance qui, protégeant la Turquie menacée, rendirent plus lourde la tâche italienne.
Au printemps de 1914, le- Chambre.-? furent appelées à discuter la politique belliqueuse du gouvernement. Discussion longue et souvent ardmte. Mais le plus lourd et le plus pénible devoir était de faire payer par les contribuables les dépenses de la guerre. A ce devoir Giolitti se déroba. Le groupe radical ayant manifesté son intention de reprendre une vie de parti distincte, le Président du Conseil prit cette défedion à sa majorité pour prétexte et démissionna. Cette manœuvre ne trompa personne. C'est, disait le Carrière délia Sera, qui se souvenait de 190Î, de 19 5 et de 1911, « il solito gioco », le jeu habituel. Et il indiquait fort nettement que Giolilti désertait devant les difficultés tributaires et, peut-être, devant les complications d'une grève de chemins de fer, qui menaçait d'éclater.
GIOVANNI GIOLITTl 47
La charg-e de recomposer un ministère fut confiée à Antonio Salandra qui, cherchant sa majorité dans les différents groupes libéraux, forma un ministère d'union libérale.
Giolitti comptait sans doute reprendre, quand l'envie lui en viendrait, le pouvoir ainsi cédé. Mais des événements extérieurs à la vie italienne, dans lesquels lllalie ne pouvait manquer d'être entraînée, devaient contrecarrer ces e-poirs.
GIOLITTl ET LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE.
Giolitti a toujours nlg'lig'é la politique extérieure. On conte que Salvatore Barzilaï lui envoya un jour l'un de ses livres de politique étran^-ère avec cette dédicace : « d'un croyant à un incroyant ' ». Le mot est joli. Mais si Giolitti n'avait pas la foi, c'est peut-être parce qu'il n'avait pas l'éducation qui l'eût fait naître. Il manquait de culture générale, d'entraînement. Ce qui lui co.ivenait, c'était l'administration, les finances, les affaires.
Aussi peut-on imaginer qu'il ne vit pas grande difficulté à accepter la condition que le roi mit, en 190*2, à la constitution du ministère ZanarJelli : la politique étrangère serait soustraite au gouvernement et réservée à la Couronne. Zanardelli, au contraire, aurait voulu remettre la main sur cette activité nationale. On n'ignore pas que l'élément maçonnique fut, en Italie, adversaire de l'œuvre triplicienne et que les loges y ont toujours
1. « Giolitti appartient à cette phalange nombreuse d'hommes d'Elat italiens qui, comme Deprelis, ont toujours eu une conception très particulière et très restreinte des compétitions tirritoriales. S. Barzilaï, Discours du 4 mars 1914, à la Chambre. »>
soutenu la France. Zanardelli, maçon et libéral, tendait à ce rapprochement et la visite du tzar de Russie à Rome, en 1902, devait être, sinon un élément déterminant, du moins un sig^ne évident de cette orientation nouvelle. En se rapprochant de la Russie, l'Italie se rapprochait de son alliée, la France. Pour appuyer la signification anliautrichienne de cet événement, Zanardelli lavait fait coïncider avec des manœuvres en Vénétie.
Mais le tzar ne vint pas à Rome. Fût-ce, comme il le fit dire, en manière d'excuse, qu'il craignit les manifestations annoncées par le parti socialiste? Fût-ce, comme d'autres le prétendent *, qu'il venait de s'accorder, à Meirzteg, avec l'Autriche-Hongrie sur des questions de politique balkanique, et que l'un des éléments de l'accord ait été la promesse de ne pas venir à Rome? Le fait est qu'il n'y vint point et cette visite manquée fut la faillite d'une timide tentative de politique étrangère de Zanardelli. Aussi peut-on croire que, dans la charge acceptée par Giolitti, en 1903, figurât le rapprochement de l'Italie et de la Triplice, dont les bons rapports avaient été un instant compromis.
L'inditîérence de Giolitti en matière de politique étrangère ne pouvait avoir qu'une teinte très prononcée de triplicisme. Elle devait nécessairement accepter les faits accomplis et respecter l'impulsion donnée à son pays par les rêves bismarckiens d'un Crispi. Et du reste n'oublions pas que Giolitti est Fhomme d'une bourgeoisie d'affaires et que ce monde des affaires était, en Italie, très germanisé. Ce n'est pas le moment de refaire ici l'exposé de la pénétration économique alle-
i. Labriola, op. cit.
GIOVANNI GIOLITTI 49
mande dans la péninsule. Elle a trouvé des documentateurs ardents et précis ^ En étant tripliciste, Giolitti ne faisait qu'obéir aux injonctions de sa classe. On trouve, d'ailleurs, ses plus fidèles lieutenants eng-ag^és dans les affaires les plus germaniques : qu'il nous suffise de citer M. Bertolini, que Giolilti envoya à Ouchy, négocier la paix italo-turque, l'un des piliers de la Banque Commerciale, et M. Ghiaraviglio, le gendre même de Giolitti, l'une des têtes de l'Allgemeine Elektricitat Gesellschaft (A.E.G).
De là procède, sans doute, la complaisance que témoigna toujours Giovanni Giolitti pour ses alliés allemands et autrichiens. On peut citer, entre autres exemples, sa réponse au député Païs, en mars 1908, insistant sur la nécessité d'armer les frontières orientales. Celui-ci mettait en parallèle les travaux militaires exécutés des deux côtés de la frontière par l'Italie et par l'Autriche et faisait ressortir l'efficacité de la préparation autrichienne par rapport à l'indifférence italienne ^. Combien légitimes étaient ces remarques, la dure avancée italienne en terre d'Autriche et la pénétration rapide des armées autrichiennes dans le Trentin le disent tragiquement aujourd'hui I Et cependant, en
1. Tel que G. Preziosi, qui dirige, avec la Vila Italiana,, l'organe le plus actif de la libération bancaire. Il faut lire de lui La Germania alla Conqiiista delV Italia, réquisitoii-e fortement argumenté contre la Banca Commerciale. — M. P^zio Maria Gray, en deux livres de vulgarisation : Vlnvasione tedeaca in Italia et Giierra senza Sangue (P'iorence, 1915-1916), a mené une campagne d'assainissement national. D'autre part, VIdea nazionale a fait le procès des grandes entreprises allemandes en Italie notamment de la Commerciale et de la A.E.G.
2. Labriola, op. cit. Le livre étant publié en 1911, il est exempt de la phobie de la trahison que nous remarquons si souvent dans les écrits de la guerre.
50 FIGURES ITALIENNES d'aUJOURD'hDI
1908, M. Giolitii s'obstinait tant à ne pas le voir « qu'il s'opposa à la publication de ce parallèle, inconvenant à Têtard d'une alliée»^ — et qu'il ne d/^fendit point les frontières italiennes vers TAutriche. Il les défendit si peu, quela mêmeannée, il s'opposa de toute son énergie à la conslruct on d'une lig-ne stratégique Osliglia-Trévise, qui eût contribué à la défense du Trentin — encore que ce projet fût présenté par 104 députés et eût l'approbation de TEtat-Major I Or, c'était l'année même oii TAutriche, en annexant la Bosnie et l'Herzégovine, manifestait un si clair mépris pour son alliée.
Pour ajouter un dernier trait au tableau des contradictions de G. Giolitti, il n'est pas sans intérêt de rappeler que ce fut lui qui, malgré ses sympathies pour l'Allemagne, contribua à démontrer qu'elle avait la responsabilité de la guerre. En d-cembre 191 4, il révéla que l'année précédente déjà, l'Autriche avait voulu attaquer la Serbie et avait fait pressentir l'Italie qui s'était refusée à seconder pareils desseins. J'assistais à cette séance sensationnelle, et je pense bien qu'à ce moment, Giolitti ne cherchait qu'à rappeler son rôle et à diminuer celui de son successeur Salandra, mais sa révélation dépassait étrangement ce conflit personnel, puisqu'elle caractérisait à nouveau la préméditation de l'agression de la part des empires centraux.