‹ Figures italiennes d'aujourd'huiChapitre 21 sur 58 · GIOLITTI ET LA GUERRE · texte numérisé non relu

GIOLITTI ET LA GUERRE

On a grand'peine à croire que la combinaison de leurs intérêts et de leurs sympathies n'ait eu aucune influence sur l'attitude desgiolittiens quand il s'agit de déterminer la conduite de l'Italie dans le grand conflit. Tout les portait à espérer le maintien du statu quo et,

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en remarquant qu'un tel jug^ement manquait de clairvoyance, on peut leur concéder qu'ils pouvaient admettre qu'un tel e«poir fût patriotique. En fait, ils avaient, dans leur volonté neutraliste, l'appui d'une bonne partie deloitinion, qui, pour de? motifs divers, répugnait aux nouvelles allicmres comme à la dénonciation des ancienn s, etredoulciit les dangers delà guerre. La décision que deva't prendre l'Italie était si grave qu'on n'eût point compris qu'elle fût p'ise sans une très sérieuse di*-cussion contradictoire. El si l'on peut louer ceux qui, dès le premier jour, ont soutenu le pour, on ne peut blâmer ceux qui, jusqu'au dernier, ont défendu le contre.

Mais le dernier jour, c'est le 9 mai. Si ce qui s'est fait avant le 9 mai peut être excusr^, ce qui s'est fait aprè-* cette date ne peut plus 1 être.

Ce jour-là, les gioliltiens eurent., par la bouche du ministre Carcano, en colloque a\ec leur chef, communication de la dénonciation de l'allia ice autrichienne et de l'existence de l'accord du 27 avril entre l'Italie et l'Entente. Après cela, le devoir de tous était de s'incliner et d aider le gouvernement — non point parce qu'il était le gouvernement — mais parce que ses actes diplomatiques venaient de rendre identiques ses intérêts et les intérêts de la patrie. Au contraire, Giolitli, usant du prestige de sa majorité parlementaire, prétendit renverser le gouvernement et prendre sa place. Et l'on se demande avec stupeur ce qu'il y eût fait I '. Briser les engagements pris? Rouvrir les dis-

1. L'opinion de Gîomtti a été exprimée dans une lettre rpst<^e fameuse à son ami Peano puMîée par la Tribuna du 2 février 1915, « Il se pourrait, disait-il. et il n'apparaîtrait pas impossible que, dans les conditions actuelles de la guerre d'Europe,

eussions avec l'Autriche? Accepter ses conditions? c'était perdre Thonneur de l'Italie et se vendre honteusement. Au maximum, voilà tout ce que M. Giolitti pouvait accomplir ^ I

Trois cents députés ne le comprirent pas, puisque, par une sorle de vote extra parlementaire, en déposant leurs cartes de visite chez l'ancien Président du Conseil (« l'homme de l'avenir », écrit le baron Macchio à Vienne, le 4 mai), ils se solidarisèrent avec lui, dans cette politique néfaste Mais le peuple entier le comprit et entre le 13 et le 15 mai, il fit entendre, dans la rue, qu'il ne voulait pas qu'on vendît l'honneur italien. Journées grandioses î Elles n'attestèrent point seule-

quelque chose (pnrecchio) puisse être obtenu sans une guerre ». M. Giolitti est rhomme du parecchio. Mais qu'était-ce que le parecchiol Sous ces dernières espèces — les concessions officieuses combinées en dehors de Vienne, par le baron Macchio, le prince de Bulow et Giolitti. qui circulèrent le 10 mai, à Monte^itorio — elles étaient, au point de vue territorial, assez satisfaisantes. Mais elles ne comportaient point la clause de cession immédiate — précaution indispensable qui, imposée par M. SovNJxo, fut la principale rai'^on de l'échec de ses tentatives. Et, du reste, elles venaient trop tard.

1. Dans un discours prononcé en octobre 1916, M. Nitti, député de la Basilicafe et notoire économiste, qui fut, pendant trois ans ministre sous la présidence de Giolitti, a reconnu « que les hommes même qui représentaient devant le pays le programme de la neutralité auraient donné aux événements la même solution, car cette dernière était supérieure à la volonté des hommes ». G est, de la part d'un politicien qui ne peut être suspecté d'aversion pour Giolitti, l'aveu que la manœuvre de mai 1915 n'avait d'autres moteurs que l'ambition et que la nostalgie du pouvoir. Comment expliquer autrement, en effet, que l'ancien président du Conseil ait dirigé contre le ministère Salandra une campagne basée sur le principe de la neutralité alors qu'il ne pouvait ne point prévoir qu'à peine revenu au pouvoir, il eût fatalement été amené à rompre cette neutralité?

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ment la loyauté héroïque du peuple envers ses traditions historiques les plus pures, mai? consommèrent le divorce de la nation et du parlement. Elles ne furent pas seulement « interventistes», mais anlif^iolittiennes. De Milan à Palerme, on avait l'impression d'une réaction contre tout ce que la politique italienne avait eu de trouble et de malsain, on avait la conviction qu'on saluait un assainissement interne, en même temps qu'on célébrait une libération dans l'ordre international. Sous les huées de tout un peuple, Giolitti, vaincu, rentra dans ses terres piémontuises. Il ne sortit de sa retraite de Cavourque pour prononcer aux séances inaugurales du Conseil provincial de Cuneo des discours loyalistes et froids, dans lesquels il saluait la guerre juste et les armées en marche vers la victoire. Il voyagea peu, ne dépassant guère Turin et ne venant à Rome qu'une seule fois, sans se représentera la Chambr»'. Ses fidèles furent plus actifs. Il ne s'est point passé de moments critique» pour les cabinets Salandra et Boselli sans que le travail souterrain des giolittiens y ait été pour quelque chose.

Ce Giolitti silencieux et loyaliste reste une figure troublante. Qu'y a-t-il derrière le silence de ce taciturne qui a toujours su se faire une arme de sa taciturnité ? Qu'y a-t-il derrière le loyalisme de cet homme d'État trop habile, qui n'a jamais hésité à se faire une arme de la dissimulation ? La défaite a-t-elle donné, à ce vieillard de soixante-quinze ans, une philosophie de résignation? Ou n'a-t-elle fait, au contraire, qu exaspérer le désir d'une revanche dans l'âme de ce lutteur encore ardent et tenace et qui reste, malgré tout « le lion de Dronero » ? Telles sont les inquiétantes questions que chacun se pose en se disant qu'en somme, les Chambres d'à présent sont encoi^e W* Chambres

élues en 1913, à l'heure la plus éclatante de la dictature giolitlienne. Et Ton pense au passé et Ton répète les paroles qu'un journaliste écrivait en 1900, quand on voyait Giolitti sortir de Toinbre du pire abandon pour s'acheminer vers la plus éblouissante destinée politique ' : « Gel homme qui, des situations les plus humbles s'est brusquement élevé aux plus hautes; qui, accoutumé à plier l'échiné evant des supérieurs a pu s'eaipcirer brusquement du bâton de commandement, cet homme qui eut un instant la confiance illimitée du Roi et se composa, par tous les moyens, une chambre lige de son jouvoir, et qui, au moment même de son triomphe, fut tumultueusement précipité de la hauteur inespérée qu'il avait atteinte, et mis au ban, et poursuivi, et maudit, non point par un parti, ma s par le pays tout entier et qui n'est plus reçu par le Roi, cet homme doit naturellement sentir le poids de son malheur, doit, naturellement se sentir l'âme pleine de rancœurs et avoir l'esprit avide de mal. »

11 y a dans la vie italienne d aujou d'hui et de demain une inconnue : l'étonnante puissance de résurrection de Giolitti^. Celui qui veut comprendre la politique de ce pays aux passions ardentes, ne peut néglifj^er cet élément, ne fût-ce que pour s'expliquer la nervosité des organisations interventistes <|ui prennent un peu, en Italie, l'aspect mystérieux et soupçonneux de petits Comités du salut public aux aguets de l'ennemi interne.

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