‹ Figures italiennes d'aujourd'huiChapitre 22 sur 58 · RASTiGNAc(Vincenzo Morello), Ora (Palerme), 5, fév · texte numérisé non relu

RASTiGNAc(Vincenzo Morello), Ora (Palerme), 5, fév

2. Le discours c!e «Aineo, en août 1917, esquissant un programme acceptable pour les socialistes, suffit à montrer que le dictateur de jadis n'a pas renoncé.

LUIGI LUZZATTI

L HOMME

Sans avoir été dictateur, l^uigi Luzzati a compté — et grandement — dans l'Italie d'hier. Comme Giolitti, il est une des grandes figures du passé, mais à la différence de Giolitti qui, depuis la guerre, n'est plus qu'une obscure menace, Luzzatti compte encore parmi les hommes du présent.

Il a su grouper autour de lui, de façon à lui faire un cortège d'admirateurs et de défenseurs zélés, de nombreuses personnalités occupant des situations considérables. Mais il a aussi des détracteurs acharnés et des ennemis tenaces : les nationalistes, par exemple, le traitent sans égards et le représentent comme un neutraliste honteux, à confondre dans la même réprobation que Giolitti.

Chaque fois que s'annonce un remaniement ministériel, son nom est prononcé par ses amis qui rappellent non sans raison qu'il est un des rares anciens présidents du conseil encore vivants, que son activité, surprenante entre toutes, a souvent été féconde et salutaire pour la nation, qu'il a, dans le pays et à l'étranger, un prestige incontestable. Mais chaque fois aussi, sa candidature est répudiée avec fureur. Un ministère Luzzatti apparaîtrait à beaucoup comme une entreprise de réaction et de fléchissement, comme la préparation sournoise d'une paix sans victoire et sans dignité.

On a dit que lors de la formation du ministère Boselli, il avait été impitoyablement écarté par Sonnino. Le fait n'est point exact, sans doute, mais la rivalité des deux anciens présidents du conseil n'est pas un mystère. Ils sont tous deux d'origine Israélite, tous deux conservateurs, partisans de réformes sociales, tous deux spécialistes en questions financières et économiques. Il semble que tant de similitudes eussent dû les rapprocher; elles les ont, au contraire, opposés.

Mais Luzzati s'est consolé sans amertume d'être sans influence ministérielle; un très haut sentiment de sa valeur soutient ce vieillard robuste; il est convaincu que son heure viendra, car il est profondément persuadé qu'on ne pourra pas se passer de lui.

Éloigné du pouvoir, il ne s'est point rangé dans Topposition. La guerre étant un fait accompli, ill'a acceptée de bonne grâce et on ne l'a point vu se rapprocher des derniers giolittiens ou des socialistes officiels. Mieux, puisque la guerre entraînait l'alliance, il a cherché à se créer une autorité particulière en dehors de toute action officielle, dans toutes les questions qui dérivaient de l'une de ces alliances : il a voulu être le spécialiste de l'alliance française et y a réussi, plus encore en France qu'en Italie. H est une des rares individualités politiques italiennes que l'on connaisse en France, et son nom répété par les journaux, son portrait publié par les illustrés, l'ont entouré de sympathies et sacré ami de la France.

11 parle le français avec une aisance, une souplesse d'expressions, une variété d'images que beaucoup de Français pourraient lui envier. Un léger accent vénisien, adoucissant le débit, est un charme de plus; et, soit dans le discours qa4 révèle un orateur d'une belle éloquence, habile et lyrique à la fois, soit dans la con-

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versation qui atteste un causeur spirituel, érudit, d'une large culture et d'idées originales, il triomphe avec grâce et séduit infiniment.

Il m'a parfois fait l'honneur de m'appeler chez lui, dans son cabinet de travail, à Rome, via Veneto. Intérieur sobre et modeste. N'y cherchez point un étalage pompeux de luxe ni des œuvres d'art somptueuses. Tout est auslèreet nu. Des rayons et des tables sont couverts de livres, de revues, de journaux. Il n'y a que de l'imprimé. On sent que pour celui qui vit là, l'essentiel de la vie, ce sont les idées, les laits, les chiffres. La seule œuvre d'art disparaissant à demi sous les papiers, est un buste de marbre, son buste, à lui offert par les associations de secours mutuels de la V^énétie.

Et le Maître vous tend la main La légende veut qu'il n'offre qu'un doigt, ou deux, selon l'importance des personnages rencontrés ; il ne m'a pas été donné de la vérifier. El dès qu'il s'est assis, les jambes animées d'un tremblotement d'homme âgé, il vous scrute avec le regard perçant et vif d'un homme jeune, au feu brillant sous la broussaille blanche des sourcils. Il caresse de temps en temps, d'un geste machinal, sa barbiche blanche et longue qui le fait parfois ressembler aux derniers portraits de Mistral. ^

Il parle. N'essayez pas trop de l'interrompre ou de l'interroger. Cet entretien est une sorte de monologue auquel vous êtes convié. Il est toujours extrêmement intéressant, d'ailleurs. Jamais banal, jamais de ces sornettes convenues dont se composent la plupart des causeries quotidiennes. Des souvenirs, naturellement, des détails inédits, savoureux, des coins de voile soulevés sur les hommes ou les événements fameux — on a l'impression que rien ne s'est passé d'important sans que Lu^atti en fût, — de la littérature, de la philoso-

phie, de la finaace, à quoi n'a-t-il point touché?-— et de la politique aussi, avec de jaillissants superlatifs pour les amis, dss considérations générales, et enfin, comme en passant, la réfutation sereine du dernier can:;an que des ennemis ont fait courir à son sujet, montrent combien, dans sa forteresse de livres, il reste informé de ce qu'on dit de lui, sensible au dénigrement comme à l éloge et combatif. 11 sait des choses que personne ne connaît; il a des documents que seul il possède ; il médite des projets au-dessus des petits hommes d aujourd'hui.

Il VOIS quitte, à regret, car l'imprimeur attend la correction des épreuves d'un discours, d'un article pour le Carrière délia Sera ou la Nuova Antologia^ ses deux grandes tribunes.

Et l'on redescend les étages, sinon convaincu, tout au moins ébloui et charmé par l'intensité de vie intellectuelle qui fli.nbe e.icore dans le vieillard et le fait intripiJjinenL rêver à renouveler son pays et l'Europe à l'âge où tant d"h )m n s politiques savourent le repos au milieu des honneurs.

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