Vltalie avsint la guerre. Van Oest
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aujourd'hui pour leur ardeur guerrière, n'en ont pas fait autant, dès cette époque. C'est que, alors déjà, alors surtout, prendre en pitié la Belgique et ses injustes soufTrances, c'était se prononcer contre l'Allemagne, la guerre parjure qu'elle nous avait faite et les procédés atroces par lesquels elle l'avait poursuivie. Pour beaucoup de consciences italiennes, l'aventure belge fut un critère pour l'appréciation morale des événements ; et une fois discernés les bourreaux et les victimes, les conséquences de ce verdict peu à peu s'éclairèrent. 11 en fut surtout ainsi chez les simples, prompts à traduire une opinion en action. Mais un Luzzatti était trop avisé et trop sul)til pour ne pas comprendre et indiquer qu'on pouvait avoir pour la Belgique u.ie compassion généreuse et être hostile en même temps à l'intervention armée de l'Italie dans le conflit européen.
J'imagine que le vieil homme d'Etat était maintenu dans l'extrême prudence, par le sentiment qu'il avait de la puissance militaire de l'Allemagne; il avait eu à cet égard trop d'informations sûres, il avait reçu, des Allemands eux-mêmes, trop de conlidences pour ne pas redouter leur victoire. D'autre part, un patriotisme très ardent ne l'empêchait pas d'avoir, pour son pays, cette méliance un peu pusillanime que tant d'hommes politiques italiens, qui avaient été ses contemporains, avaient eue avant lui. Le souvenir des difficultés à travers lesquelles s'était fait le jeune royaume leur faisait paraître téméraires les audaces.
Quoi qu'il en soit, Luzzatti parut hostile à l'intervention et lors des journées quasi révolutionnaires de mai 1915, on crut généralement que si Giolitti eût réussi, il eût trouvé en Luzzatti un collaborateur.
C'était là une erreur, Luigi Luzzatti n'était plus du tout d'accord avec Giolitti à cette époque.
La manœuvre de réaction échoua» comme on le sait, et la guerre à l'Autriche Fut déclarée. Lu zati ne s'étail point rangé parmi les interventistes, mais il vota les pleins pouvoirs au ministère Salaiidra-Sonnino. Mieux, et détai peu connu, en sa qua'ilé de membre de la commission chargée de faire rapport sur le projet de ple'ns pouvoirs, il proposa et fit adoj)ter la licence pour l'exécutif d'élablir des taxes sans en référer au Parlement ce qui rlevait faciliter considérablement la tâche du ministère Salandra.
Et longtemps avant ces journées décisives, Luigi Luzziti avait rompu toutes rel. «lions avec les Allemands de Rome et il fut un <!es rares hommes politiques qui n'eût point, pen lant la période de neutralité, la visite de M. de Bùlovv^. Sans se prononcer pour la guerre, il ne cacha point sa réprobation pour les méthodes allemandes.
Et aj)rès mai 1915, en bon patriote, il accorda son appui aux ministères Salandra et Bo^elli qui furent chargés de mener à bien la guerre nationale. Il prit part, malgré son âge, à la campagne de conférences orginisée p )ur la réussite des emprunts.
Son ralliement fut plu- com )let, môme, que celui de beaucoup de neutralistes de la veille. La plupart de ceux-ci crurent, pendant quelques mois, pouvoir limiter l'action de l'Italie à la guerre contre l'Autriche, et poursuivre celle-ci, en d hors de la guerre européenne et à sa faveur. Une inte ligence aussi vive et aussi vaste que celle de Luzz i ti ne pouvait commettre cette erreur. Peut-être a\^ait-il redouté le conflit en raison mâme de son énormité, mais il en avait vu, de suite, toute rampleui% et pour lui, l'Italie ne pouvait connaître un triomphe valable que contre l'Allemagne et à côté des alliés. Dans un discours pour le preslilo, au
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début de 1916, ne félicitait-il pas ses concitoyens de Venise de confondre dans un même nom détesté, lès deux variétés des Tudesques, l'Aulrichien et TAllemand?
Et d'aulre part, puisque la Triple Alliance était en morceaux, Tltalie ne devait-elle pas chercher d'autres alliés, s'engager dans un nouveau groupement de puissances? Parmi celles-ci, la France, plus que la Russie et TAigleterre, était toute désignée pour «on amitié particulièrement précieuse. Luzzatti voulut être l'homme de cette amitié.
Il avait d'autant plus heureusement choisi sa voie que l'heure était propice aux manifestations de cette amitié De part et d'autre, ou éprouvait le besoin d'effacer par des eifusions retentissantes, des froissements d'amour-propre, des conflits d'intérêts, des années de bouderies qui avaient pendant longtemps séparé les « sœurs latines ». Pour mener à bien pareille entreprise, Luzzatti avait, du côté français, des sympathies personnelles nombreuse-; et considérables, et il n'avait pas besoin de l'appui de son gouvernement. Ses adversaires persistants et tenaces de Rome et de Milan avaient peu de chances de transporter leurs suspicions jusqu'à Paris et ne l'essayèrent point.
La réunion de Gernobbio, en septembre 1915, fut le couronnement de ces elforts. 11 existait depuis longtemps, etdès l'époque des incidents du Manouba, diverses associations ayant pour objet le rapprochement francoitalien, mais elles n'avaient vécu que d une assez pauvre vie somnolente et inerte, malgré tout le dévouement de ceux qui, pendant les périodes défavorables de la Triple Alliance, avaient persistéà affirmer l'entente nécessaire. Les plus importantes étaient le double groupement : Italie-France et France-Italie. Ce furent leurs comités qui
prirent l'initiative d'organiser en septembre 1915, à la Villa d'Esté à Gernobbio^ dans le cadre d'un des plus délicieux paysages du lac de Come, une réunion de personnalités italiennes et françaises qu'on désigna sous le nom de convegno.
Certes, il n'y avait là que des individualités sans mandat officiel. M.iis la plupart d'entre. elles occupaient ou avaient occupé des situations si importantes, sénateurs, députés, anciens minisires, que l'assemblée qu'ils formaient avait une autorité dépassant celle des congrès ordinaires.
Le programme fixé était assez vague mais les questions économiques y étaient au premier plan. C'était affirmer déjà ce que l'opinion et les gouvernements alliés ne devaient consacrer que six mois plus tard : la nécessité impérieuse de l'entente économique à côté de l'entente militaire. L'alliance ne pouvait avoir d'effets complets qu'à cette condition. Le Convegno n'eût-il eu que ce résultat : contribuer à imposer à l'opinion publique la compréhension de cette vérité, qu'il n'aurait pas été inutile.
Luzzalti y était venu avec nombre de ses amis qui lui faisaient une sorte de cour. Avant même que les difficultés relatives à la constitution du bureau et à la présidence fussent réglées, il était le président du congrès. Dans le grand hall de la villa d'Esté, sa bienveillance souriante de patriarche s'imposait; il accueillait les arrivants, il faisait les présentations avec une exubérance d'appréciations flatteuses. Gomme je remerciais de l'honneur d'avoir été convié, moi Belge, à cette réunion exclusivement franco-italienne, il coupa court à mes phrases cérémonieuses, en s'écriant avec impétuosité : « Mais, tu sais bien que ze t'aime ! toi et ton pays héroïque ! Si ze n'étais pas Italien, ze vou-
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drais être Bel^e ! » Et il eut ainsi pour chacun des paroles de bienvenue et de bonne humeur qui mettaient à l'aise, rompaient la ^lace des premiers contacts et créaient une atmosphère cordiale.
A la vérité, parmi ceux qui l'avaient suivi à Gernobbio, il en était quelques-uns qu'on était surpris d'y rencontrer. Neutralistesd'hier, leur sympathie soudaine pour les alliés et spécialement pour la France, avait quelque chose d'imprévu et d'inquiélant. Je n'ignore pas qu'on en fit grief à Luzzalti; n'eût-il pas été plus juste de le féliciler d'avoir opéré de pareilles conversions et rallié des hésitants dont l'autorité, d'ailleurs, n'était pas négligeable?
Ce caractère un peu hétéroclite de la réunion provoqua quelque flottement et il fallut toute l'habileté de Luzzalti pour le dissimuler à son « très cher » Pichon, et à son non moins cher Barthou. Dès la première heure, il prit la direction des débats, tâche d'autant plus ardue que ceux-ci n'étaient guère préparés, et que Ton ne pouvait procéder qu'à des échanges de vues, plutôt que suivre un ordre du jour déterminé. Et il me fallut admirer encore la verdeur et l'ingéniosité de son esprit, son attention de tous les instants, son adresse à provoquer des déclarations intéressantes ou à couper court à des discussions fastidieuses, la véritable éloquence avec laquelle il intervint dans certains débats, notamment dans une controverse sur les changes où il eut des accents émus et presque lyriques, sa claire érudition de toutes les questions traitées. Il fut le Congrès à lui tout seul. Et plus encore, dans les toasts des inévitables banquets-, dans le discours de clôture, ses dons oratoires s'affirmèrent magnifiquement. Il donna rendez-vous à Paris, à Barthou qui emportait la moitié de son cœur, il nous convia tous à Bruxelles, dans la ville libérée, pour continuer l'oeuvre commencée.
La réunion de Cernobbio n'eut toutefois pas de lendemain. Son résultat le plus tangible fut la création de îa Revue des Nations Latines sous la direction de MM. Luc ha ire et Ferre ro.
Reconnaissons que son utilité était devenue moins évidente. A la suite de la Conférence de Paris (avril 1916), les gouvernements alliés avaient décidé la création de conférences économiques, et les études et résolutions de ces délégués officiels se substituaient nécessairement aux propositions d'initiative privée. D'autre part le Parlement interallié, dont Luzzatli prési<ia la section italienne, continua l'activité du Convegno, de même que la Conférence înterparlementaire du Commerce. Cet organisme créé en Belgique avant la guerre et de caractère international, étant devenu, par le fait de la guerre, un groupement interallié, se réunit à Paris en mai 1916. Une délégation italienne s'y ren<iit, et le président en fut, naturellement, LuzzaUi qui trouva des termes heureux pour saluer le Président de la République, lors de la réception à l'Klysée. Les jours suivants, dans la séance d'études, il développa un projet de Chambre de compensations, ayant pour but de remédier aux inconvénients du change et l'on peut dire qu'il retrouva à Paris la consécration de ses succès de Cernobbio. Les journaux lui firent fête et Clemenceau lui-même eut pour lui des paroles d'enthousiasme. Il fut reconnu, proclamé ce qu'il avait voulu être depuis la guerre : le grand Italien ami de la France, et ce qu il était depuis toujours : le grand expert en matières financières et économiques.
SALVATORE BARZILAI