LEADER REPUBLICAIN, MINISTRE DU ROI
L'étude rapide que nous venons de faire des personnalités de trois anciens pré-idenls du conseil des minisires nous a montré déjà la complexité des influences qui agissaient sur les esprits italiens au moment de la guerre. S. Sonnino esl un Italien anglophile, G. Giolilli un Italien germanophile, L. Luzzatli un Italien francophile. Lorsque la guerre leur pose sa grande question, le premierdit oui, le second non, le troisième s'abstient. Et chacun est représentatif de l'opinion de milliers de partisans.
Néanmoins, il est d'autres aspects de la réponse de l'âme italienne aux événements de 1914 et l'irrédenti-meen est un des plus dignes d'attention On peut le personnifier en Salvatore Birzilaï.
Salvalore Barzilaï a fait partie pendant près d'un an du ministère italien. Ce n'est certes pas la un événement qui, à lui seul, justifierait 1' ttention européenne. Mais si l'on note que cette année-là est la première année de la guerre (juillet 1915-juin 1916), que ce ministère-là est celui de MM. S.ilan Ira et Sonnino, et que S. Harzilaï fut la seule personnalité politique qui leur fut adjointe, on comprend en même temps combien considéra!)Ie devait être son autorité personnelle, et l'on se trouve ami-né à rechercher les raisons qui lui ont valu cet exceptionnel honneur.
Lorsque Tltaliese vit en présence de la guerre européenne,-et qu'ayant tout d'abord déclaré sa neutralité, elle se décida, après de longues et ardentes controverses, à l'intervention, le ministère qui présidait à ses de>tinées n'avait pas été choisi et composé en vue de ces grosses éventualités. A côlé d'hommes éminents, comme A. Salandra, président du conseil et ministre de l'intérieur, ou S. Soniiino, ministre des Affaires Etrangères, il comprenait diverses personnalités estimables, mais secondaires, dont le titre le plus clair n'était souvent que l'amiiié qui les liait au président du conseil.
Aussitôt la guerre déclarée malgré une notable opposition neutraliste, l'on réclama de toutes parts l'effacement des parfis devant le péril commun, la concorde nationale et l'union sacrée, et, comme manifestation visible de ces sentiments nouveaux, la constitution d'un ministère national, ou plus exactement la consolidation du ministère Salandra-Sonnino par l'adjonction des leaders des différents groupes parlementaires.
M. Salandra laissa dire. Il ne pouvait avoir oublié qu'il avait eu l'amertume et la gloire de décider dans l'isolement l'intervention italienne et que la majorité parlementaire avait failli l'abandonner misérablement au moment critique. Si elle s'élait ravisée, c'était sous l'influence des événements extérieurs et de la révolte du sentiment public au moment où l'on crut que la politique de M. Giolitti allait triompher.
Néanmoins, il était trop habile pour ne pas comprendre qu'il fallait accorder tout au moins à ce sentiment public même, une certaine satisfaction et il pria Salvatore Barzilaï d'accepter une place au gouvernement.
S. Barzilaï était député de Rome. C'est l'un des
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orateurs les plus brillants et les plus écoutés du Parlement italien. Dans la vie privée, il exerce la profession d'avocat et ses succès à la barre ne sont pas moins nombreux et célèbres que ses succès à la tribune. 11 a fait jadis du journalisme avec distinction et était, en mai 1915, président de l'Association de la Presse.
Comme opinion politique, il était républicain, c'està-dire, aux antipodes du ministère conservateur. Entrer dans celui-ci, ne pouvait évidemment se justifier que par la gravité du moment et signifiait clairement une volonté de concorde nationale. A l'heure où la patrie s'offre au danger, il est permis de devenir le ministre d'un roi sans renoncer pour cela à croire la forme républicaine la meilleure des formes de gouvernement. En un certain sens, S. Barzilaï représentait ainsi parmi les membres du cabinet, les éléments avancés qui avaient apporté, par la rue, dans les journées de mai, un concours décisif au ministère un instant compromis.
Enfin et surtout, S. Barzilaï était Triestin. Et toute son existence politique avait été consacrée à la défense de ses compatriotes italiens restés sous le joug de l'Autriche. Cette défense, il l'avait poursuivie, non sans difficultés ni sans courage, dans l'opposition, opposition incessante et nécessaire à un gouvernement engagé dans la Triple Alliance. Appeler Barzilaï à prendre part au pouvoir, au moment où l'Italie venait de dénouer les liens de la Triplice, au moment où elle rompait avec une alliée déloyale pour réa iser enfin ses destinées propres, pour satisfaire ce « sacro egoismo » que M. Salandra avait revendiqué comme principe directeur, c'était affirmer avec une solennité particulière, devant le pays et devant l'étranger, que Trieste était l'un des buts essentiels de la guerre.
Et ce fut surtout cette sigriifîcation que M. Salandra entendit donner au ministère de S. Barzilaï. Il prit Foin de la souligner. Et S. Barzilaï qui n'ivaitpas cru pouvoir jadis entrer dans un ministère Zanardelli, ne put lui refuser son concours puisqu'il était la consécralion même des luttes qui avaient animé sa vie.
Le 15 juillet 1915, le roi reçut, au front, le serment du nouveau ministre.
Le nom de S. Barzilaï est devenu ainsi inséparable de Thistoire de la guerre d'Italie. Il personnifie la revendication italienne sur Trieste, et, par voie d'extension, par analogie, sur le Trentin. par voie de conséquences nécessaires, Fur l'Adriatique. En recherchant les origines et les causes de sa haute situation, c'est tout le problème irrédentiste que nous allons rencontrer.
l'irrédentisme.
On a appelé irrédentisme le sentiment inspirateur de manifestations populaires ou politiques, qui poussait les Italiens des terres non comprises dans TlUat it dien, « terre irredente », terres non rchetées, à réclamer leur réunion à la mère pa!rie. Ce sentiment a sa doctrine, et c est celle les naliondités, particulièrement chère à l'Ilal-e, puisque c'est sur cette base que s'est constituée l'Italie d'aujourd'hui.
Les hommes de même race et de même langue éprouvent tout naturellem 'nt les uns pour les autres une sympathie invincible; ils ont besoin de se rapprocher, de vivre ensemble sous les mêmes lois, d'avoir un même gouvernement, de former une nation. Un État déterminé par ces affinités réunit un maximum de chances de liberté et de prospérité. Ses énergies propres se développeront spontanément et apporteront
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dans Tordre et dans ia paix, la contribution la plus considérable à la civilisation g-énérale.
Théorie excellente, sans doute, mais qu'il convient pourtant d'appliquer avec discernement. Proclamer que la langue, signe de la race, est la base unique de la nationalité, est excessif. Gest assurément lune des manifestations les plus évidentes, les plus profondes et les plus sacrées de la similitude essentielle des âmes, mais ce n'est quune des manifestations inconscienles ' de la volonté commune, et c'est cette volonté qu'il convient, par-dessus tout, de respecter.
Dans une brochure qui remonte à 1890, Trenfino e Venezia Giulia, S. Barzilaï pouvait dire avec infiniment de raisDn que le programme irrédentisle que venait alors de formuler Grispi était beaucoup trop large et ne lui paraissait qu'une application habile de celte méthode de discussion qui consiste à noyer une thèse juste dans des exagérations d'apparence logique. Le programme de (Grispi comprenait Trente et Trieste, Nice et la Savoie; les îles de Corse et de Malte, et le Tessin. Telle était la plus grande Italie.
Après vingt-quatre ans, lors des discussions sur Fintervention, j'ai entendu les neutralistes et les germanophiles faire écho à Crispi. A ceux qui voulaient revendiquer contre l'Autriche, Trente et Trieste, on criait: Parfait! Reprenons aussi Malte à l'Angleterre, Nice et la Corse à la France ! Je n'ai plus entendu parler du Tessin, il est vrai, parce que la Suisse était hors le jeu discuté.
Or, s'il existe un irrédent'sme à Trente et à Trieste, il n'en existe pas à Malte, à Nice ou en Corse. Il n'y a aucun mouvement dans ces régions pour souhaiter la réunion à l'Italie; et il n'y a en Italie aucune aspiration à les voir incorporées. Et la raison en est simple; c'est
que ces populations, sous les gouvernements français, anglais et suisse, se sentent libres et ne sont tracassés ni dans leur langue ni dans leurs mœurs. Il en est tout autrement en Autriche où le?» efforts incessants du pouvoir pour dénationaliser ont pris le caractère d'une véi'ilable persécution L'irrédentisme est le fruit de Toppression.
« La conscience italienne, disait Barzilaï, se rend parfaitement compte que la communauté de langue et même la continuité géographique ne créent pas de raison suffisante aux revendications territoriales. Tous les éléments qui peuvent constituer la nationalité, histoire, ethnographie, étiologie, géographie, attendent la vie d'un seul qui est Tessence de tous : de la conscience de nation, du sentiment par lequel ceux qui parlent la même langue et pratiquent les mêmes mœurs, ont en commun le ciel et Tintellectualité, se sentent entraînés à former une seule agglomération politique. Aujourd'hui la nation italienne sait distinguer les terres où cette conscience et cette volonté de destinées communes sont muettes et indistinctes.de celles où elles se sont affirmées par des luttes quotidiennes et des sacrifices de liberté, de richesse et de sang. Et elle s'attendrit aux noms de Trieste et de Trente, parce que, outre les caractères de la mer et des montagnes, le parler du peuple et les enseignements de l'histoire, elle entend la voix vive de la conscience qui s'élève et se répète et crie //a/jfe, des parlements comme des prisons, dans les jours heureux comme dans les jours tristes, avec un amour infini et une confiance jamais ébranlée ».
Il démontre ensuite, d'une façon péremptoire, l'italianité de la Venezia Giulia et du Trentin; il récapitule tous les faits qui attestent la fidélité des populations de ces régions à la cause italienne et leur volonté de vivre
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en Italie. Je regrette de ne pouvoir reproduire cette argumentation. Elle est éloquente et décisive. Peutêtre n'est-elle plus nécessaire aujourd'hui puisque l'Autriche elle-même, en mai 1915, s'est montrée disposée à reconnaître les droits de Tltaiie sur ces régions.
Après avoir ainsi démontré Titalianité des terres irrédentes, les souirrances qu'y endurent les populations restées fidèles à cette italianilé et par conséquent le devoir moral de l'Italie de ne pas les abandonner et de ne pas les laisser sans secours, S. Barzilaï invoque un argument de raison, non moins péremptoire. L'Italie doit alfranchir Trente- et Trieste, sinon par commisération fraternelle, tout au moins par le plus évident et le plus urgent des intérêts : celui de sa sécurité. De Jules César à Marmont, de Napoléon à Cavour, tous les stratèges et les hommes d'État l'ont reconnu : le Trentin aux mains de l'Autriche est un coin menaçant enfoncé entre la Lombardie et la Vénétie. Toute la côte orientale de l'Italie est exposée à la menace des ports militaires, mieux situés, sur l'autre rive de l'Adriatique, « Sans frontières naturelles, dit Barzilaï, il n'est ni paix durable ni sûreté ».
Enfin, les considérations économiques aboutissent aux mêmes conclusions.
Brochure qui a la valeur d'un manifeste, — qui pendant longtemps parut subversive et presque séditieuse puisque le gouvernement italien, lié à la Triple Alliance, craignait de mécontenter l'Autriche, — et qui fait le fonds de toute la littérature abondante, consacrée à ces questions, depuis que la rupture avec FAutriche a permis de parler librement.