BARZILAÏ ET LA TRIPLE ALLIANCE
Ce que j'ai rappelé de l'irrédentisme de Barzilaï suppose déjà quil ne fut jamais un enthousiaste de la Triple Alliance. Mais peut-être convient-il de noter la façon dont il formula incessamment son opposition.
J'ai déjà, à propos de S. Sonnino, essayé d'indiquer la position qu'eut l'Italie dans la Triple Alliance.
J'ai dit qu'il convenait de ne pas oublier que la Triplice était pour les Italiens une alliance pour la paix, tandis que les empires centraux l'avaient conçue et préparée, nous le savons maintenant, pour la guerre. Lorsqu'on comprend bien le point de vue de l'Italie, on ne peut plus lui reprocher, sans injustice, son revirement. Elle a au contraire été logique en se détachant des empires centraux à mesure que ceux-ci déchaînaient la guerre. Son attitude ne mérite pas le reproche de versatilité, et encore moins celui de trahison.
A plus forte raison, un homme comme Barzilaï, adversaire irréductible de la Triplice, nous enseignera
84 FIGURES ITALIENNES DAUJOURDHUI
combien, même alors, la cause de TAngleterre et de la France gardait des défenseurs en Italie.
On a réuni, à la fin de 1914, des discourset des écrits de Barzilaï, relatifs à la politique extérieure sous le titre Dalla triplice alleanza al conflitto europeo. (De la triple alliance au conilit européen * .) Le premier est un discours prononcé, à l'occasion de la discussion du budget des Affaires Étrangères, il y a près de dix ans, le 18 décembre 1906. 11 est d'une clairvoyance vraiment prophétique. Après avoir établi d'une façon lumineuse, d'une part, la stricte nécessité pour l'Italie de conserver avec l'Angleterre les meilleures relations, d'autre part, la possibilité chaque jour croissante d'un conflit entre l'Allemagne et l'Angleterre, il conclut nettement qu' « en aucune hypothèse, une stipulation quelconque d'alliance ne pourra jamais entraîner l'Italie en une guerre, sentimentalement et politiquement impossible, contre l'Angleterre ».
Examinant ensuite la question des relations avec la France, il aboutit aux mêmes conclusions et ajoute : « Renouvelez, si vous le croyez bon, l'alliance, mais faites savoir à nos alliés que nous ne pouvons être les ennemis de la France ».
u Et dès lors, à l'égard de TAllemagne, ma pensée se résume ainsi : nous n'avons vis-à-vis d'elle ni antagonisme d'intérêt, ni raisons d'antipathie ou d'hostilité. Nous n'avons pas de répugnance pour la civilisation allemande, ni pour ce que le chancelier a appelé l'idéalisme allemand, mais nous affirmons une seule chose :
J. Roma, Tip. Nazionale, 1914. Deux autres recueils de discours de Barzilaï ont paru antérieurement : Vita Parlameniare avec préface de Martini, Roma, 1912 , VHa Internationale avec préface de V. Morello, Roma, 1911,
SALVATORE BARZILAÏ 85
nous ne pouvons pas être les ennemis de? ennemis possibles de l'Allemagne ».
• Pouvait-on apprécier d'une façon plus juste, avec une plus claire conscience des éventualités et les conditions nationales, et les conflits internationaux encore cachés dans un lointain avenir ?
Et dans ce même discours, il annonce encore que ai l'Italie doit connaître la guerre, ce sera la guerre avec l'Autriche, de telle sorte que « ce jour-là, l'alliance aura cette conséquence extraordinaire de nous faire à la fois perdre un allié et gagner un ennemi ! ».
Au ministre des Affaires Étrangères, M. Tittoni, il déclare qu'il ne peut espérer que la diplomatie pourra régler avec l'Alliée les contestations inévitables, et à son collègue Leonida Bissolati qui avait espéré un rapprochement italo-autrichien par l'entente des prolétariats des deux nations, il objecte : « Je ne crois pas que l'alliance des prolétariats donne de meilleurs résultats que l'alliance des diplomaties, parce qu'en Autriche on ne sent pas, on ne sentira pas, d'ici à de longues années encore, l'influence de la démocratie. »
Et il termine cet étonnant discours, qu'il faudrait citer tout entier, en répondant à ceux qui veulent, par la Triplice, la paix : «• Nous aussi nous voulons la paix, mais une autre paix. 11 y a aujourd'hui en Europe trois Etats, l'Angleterre, la France et la Russie, qui, soit par nécessité, soit par la volonté des forces démocratiques, sont décidés à une politique de paix. Nous croyons que l'Italie, à côté de ces puissances, devrait préconiser et protéger une paix dégagée des inquiétudes de celle que vous croyez garantir. Je doute que vous puissiez réussir indéfiniment à concilier votre politique avec l'impératif catégorique de la réalité. »
86 FIGURES ITALIENNES d'aUJOUHd'hUI
Neuf ans après ces paroles, les événements qu'il avait si lucidement pressentis lui donnaient raison.