‹ Figures italiennes d'aujourd'huiChapitre 27 sur 58 · BARZILÂÏ ET LES ALLIES · texte numérisé non relu

BARZILÂÏ ET LES ALLIES

Barzilaï s'était séparé du parti républicain non seulement sur la question des dépenses militaires mais aussi à Toccasion de la visite projetée du Tsar en Italie. Les partis avancés avaient désiré manifester leur réprobation pour l'absolutisme russe ; Barzilaï, lui, comprenait l'importance qu'il y avait pour l'Italie à se rapprocher de la Russie et estimait que ces protestations libérales contre le tzarisme, quelque sympathiques qu'elles pussent être à son tempérament, étaient intempestives et de nature à nuire aux bonnes relations nécessaires des deux peuples. Il les désapprouva nettement.

Ce détail, que nous rappelons, après son discours de 1906, montre de quel côté devaient êlre ses sympathies aux premiers jours du conflit européen. 11 seconda sans hésitation le gouvernement dans la déclaration de neutralité et l'appuya, non moins chaleureusement, dans la préparation de Tintervention. Par des articles dans des journaux de Rome : Messaggero et Giornale dltalia, par des discours à la Chambre et dans des réunions publiques, il indiqua la voie, dans cette forme mesurée et distinguée qui lui est propre. Les violations du droit des gens commises en Belgique l'avaient profondément indigné et il eut à diverses reprises des paroles de chaleureuse et admirative commisération.

Il comprenait toute l'ampleur du conflit mettant aux prises les vieilles règles de l'honneur et du droit avec le culte de la force; mais naturellement, les revendications de Trieste le passionnaient particulièrement. Elles étaientdevenues tout à coup les questions actuelles

SALVATORE 8ARZILAÏ 87

par-dessus tout; elles faisaient l'objet des habiles négociations de rAllema;ne qui espérait obtenir de TAutriche certaines concessions et déterminer ainsi la neutralité de l'Italie; et tous les pourparlers diplomatiques s'y rapportaient.

Barzilaï pariait pour Trieste, avec la même ardeur que Battisti, le député de Trente au Parlement de Vienne, naliirelKment proscrit, et réfugié en Italie, parlait pour le Trentin. Les Sociétés « Trente et Trieste » prenaient un développement et témoignaient d'une activité qu'elles n'avaient jamais eue à ce degré.

Dans quelle mesure ces propagandes ont-elles déterminé l'abandon de la neutralité, il serait malaisé de la dire. Si l'on peut penser qu'elles ont eu une influence importante, il serait cependant erroné de la croire prépondérante et exclusive d'autres. Dans la Vénétie où abondaient les persécutés, où le souvenir de l'Autriche était tout proche, le désir d'affranchir les frères de Trieste fut, il est vrai, l'un des moteurs essentiels du désir de guerre, mais à mesure qu'on s'éloignait vers l'ouest et vers le sud, cette quesLion-là passionnait beaucoup moins. 11 ne faut pas oublier que pendant les trente ans de la Triplice, tout l'effort officiel avait été de la faire oublier.

Lors de la tentative de Giolitti en mai 1915, tentative qui avait le double but de reprendre le pouvoir et de renouer avec l'Autriche, Barzilaï fut naturellement parmi ceux qui s'y opposèrent avec le plus d'énergie. J'ai dit plus haut comment il avait été, ensuite, appelé à faire partie du ministère Salandra.

Son ministère était sans portefeuille. Il n'eut donc pas d'attributions déterminées et il semble bien qu'on profita surtout de son beau talent d'orateur pour en faire, dans quelques circonstances solennelle», le porte-

parole du gouvernement. C'est ainsi qu'il parla le 26 septembre 1915, dans le magnifique décor qu'est le théâtre San Carlo de Napies.

S'il faut croire, avec Alfred de Vigny, que la plus grande satisfaction que puisse connaître un homme est de réaliser, dans son âge tnûr, les idées de sa jeunesse, on peut s'imaginer quelle joie profonde il dut y avoir pour Barzilaï à prononcer ce discours. Il était entouré de ministres, de sénateurs, de députés, d'une foule immense venue pour adhérer à la cause qu'il défendait; il précisait, devant Napies et l'Italie, devant l'Europe et le monde, la signification encore indécise de la guerre d'Italie, et il le faisait, non pas en adaptant sa pensée aux événements actuels, mais en reprenant ses pensées de jadis, auxquelles les événements semblaient avoir obéi. Heure prodigieuse, en vérité!

11 rappela toutes les concessions douloureuses que l'Italie avait dû faire à la Triple Alliance et montra que celle-ci ne pouvait laisser de regrets :

« Alors que Fltalie s'efforçait de rendre tolérable pour elle le lien de l'Alliance, l'Autriche le rendait insupportable. Et chaque fois que notre diplomatie croyait pouvoir compter sur une période de tranquillité, avoir trouvé des formules d'adaptation, l'Autriche semblait tenir, avec une sincérité brutale, à faire sentir le poids de la chaîne, comme pour interrompre la prescription de la haine, de telle sorte qu'on pouvait noter, d'année en année, la coïncidence des déclarations de solidarité ou d'amitié et des actes qui en faisaient évanouir l'illusion. C'étaient les préparatifs militaires agressifs aux frontières, Tannexion de la Bosnie, les projets de chemins de fer balkaniques, les décrets Hohenlohe, le mépris brutal du sentiment italien, la destruction préméditée et systématique de notre race

SALVATORE BARZILAÏ 89

sur le territoire de TEmpire. Tous connaissent le calvaire de l'italianité dans ces régions; elle fui torturée, méprisée, humiliée pour l'offenser, et pour nous offenser; mais tous ne savent peut-être pas Thistoire entière des inlrig-ues, des embûches, des machinations agressives qui rendirent si amère Talliance italo-autrichienne et que les nécessités d'une prudente phraséologie officielle durent si longtemps dissimuler,

« Devant la dépouille du marquis de San Giuliano, j'ai pu dire qu'un vernis de septicisme couvrait chez lui une âme de patriote, parce que, dans les derniers mois de sa vie, tourmenté du désir de se laver de la réputation d'être trop grand ami de TAutriche, il m'avait franchement dévoilé cette âme de patriote, en dehors des entraves du protocole. Je ne crois pas trahir une confession en disant combien de fois, et avec quels accents, il m'avait raconté les années du continuel supplice auquel l'avait soumis l'ambassadeur d'Autriche, Von Merey, qui venait tous les jours lui demander raison d'une phrase de journal, d'un dialogue de comédie, des symboles d'une estampe, comme si l'Italie, en signant le traité d'alliance, avait en même temps aliéné toute liberté de vie politique intérieure.»

Il exposa que l'attitude agressive des empires centraux d'abord, la déloyauté de l'Autriche ensuite, avaient rendu la rupture nécessaire. Il révéla notamment que, dès juillet 1914, l'ambassadeur d'Allemagne à Gonstantinople avait dit à l'ambassadeur italien, le sénateur Garroni, que la note à la Serbie serait rédigée dans des termes tels que la guerre serait inévitable.

Et enfin, il exalta l'alliance, l'autre, celle qu'il avait préconisée dès 1906, celle aux côtés des ennemis de l'Allemagne et de l'Autriche, alliance que la simultanéité des luttes, la communauté d'intérêts et les affinités naturelles rendaient de plue en plus nécessaire :

« Avec la France, qui nous a trouvés, à l'heure du danger, fidèles aux meilleures tradilions du passé commun, la France qui est aujourd'hui, avec nous, en toute solidarité sincère et forte d'intentions et d'action, la France qui donne au monde un si magnifique spectacle de vigueur, de cohésion, de résistance que la victoire finale doit être sa récompense 1

Avec la Russie qui nous fut amie au temps où l'Autriche ourdissait contre nous des complots et tentait de conclure contre nous des pactes secrets, la Russie qui se régénère aujourd'hui et s'apprête à de nouveaux combats, avec une immense force morale mise au service de ses armées renouvelées, la Russie qui dès maintenant peut opposer aux hyperboliques chants de triomphe de l'envahisseur, les tristes pensées que le souvenir des neiges de Moscou éveillait chez Napoléon à Sainte-Héiène.

Avec l'Angleterre, dont l'amitié parut toujours à l'Italie plutôt un dogme religieux qu'un canon politique, l'Angleterre qui a accompli dans cette guerre une œuvre formidable, œuvre qu'un de ses plus grands hommes d'Etat, Lloyd George, croit encore pouvoir dépasser.

Avec la Belgique héroïque et malheureuse à laquelle vont sentiments d'admiration, affirmations de solidarité, vœux de rapide réparation du plus affreux malheur de ce début barbare du siècle ».

En d'autres occasions, Barzilaï fut encore l'orateur du gouvernement. Il se rendit au front à diverses reprises, constituant ainsi une liaison salutaire entre le gouvernement et le haut commandement. D'accord avec le généralissime Cadorna, il s'occupa de l'organisation civile des terres reconquises et surtout de la situation, souvent douloureuse, parfois délicate, des réfugiés des terres irridentes en Italie.

SALVATORE BARZILAÏ 91

C'est à ceux-ci qu'il adressa en juin 1916 une lettre publique expliquant les raisons pour lesquelles il ne fait^ait pas partie du cabinet Boseili, qui avait succédé au ministère Salandra, démissionnaire. Il leur disait qu'il croyait pouvoir mieux continuer, sans charges ni honneurs officiels, la propagande à laquelle il s'était voué et qu'il ne paraissait plus nécessaire d'affirmer en une personnalité un programme qui était devenu celui de la nation italienne tout entière.

On trouvera cette lettre dans Vltalia in arini \ où Barzilaï a réuni, outre les discours prononcés par lu pendant son ministère, quelques écrits postérieurs. Ils ont un intérêt qui dépasse l'actualité et constituent des documents intéressants pour l'histoire de l'esprit public italien pendant la guerre.

La question adriatique et, par conséquent, la luttei nécessaire contre l'Autriche, y tient naturellement a première place. On méconnaîtrait gravement le sentiment italien si on réduisait les buts de guerre des alliés à la mise hors d'état de nuire de la seule Allemagne. Rien que dans le choix des héros que ce sentiment exalte, un Baltisti, un (iiacomo Venezian, un Nazario Sauro, s'afiirme une volonté. Barzilaï en est l'interprète constant ; c'est à lui qu'on s'adresse lorsque le 21 avril 1917, Rome veut commémorer solennellement Nazario Sauro ^.

Ainsi, s'il cessa d'être ministre, S. Barzilaï ne cessa -point d'être le révé'ateur et le commentateur d'un des principaux aspects de la guerre italienne ; et, lorsqu'il

1. UltAlia in armi : Scritii e discorsi^ Milano, Casa Editrice Risorgimento, 1917.

2. La Rivendicazione delV Adriaiico : apoteosi di Nazario Sauro, Edition de la Ligue Navale Italienne.

92 IIGURE3 ITALIENNES d' AUJOURD'HUI

rentra au parlement et au barreau, Barzilaï y rentra sing-ulièrement g-randi.

II est une de ces réserves précieuses à qui la Patrie pourra faire quelque jour appel. La race des grands diplomates italiens n'est pas épuisée; « la diplomatie est notre art », disait Barzilaï dans un de ses discours, et parmi ces diplomates, Barzilaï se présente avec cette supériorité d'une érudition et d'une clairvoyance qui ne doivent rien aux routines des chancelleries et qui se combinent, de la manière la plus heureuse, avec une connaissance personnelle des faits et un très vif sentiment de démocratie.

CESARE BATTISTI

Page 1