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LA MORT

Le 17 juillet 1916, les journaux annonçaient que Cesare Battisti, lieutenant alpin, était tombé au champ d'honneur dans l'un des combats livrés dans le Val d'Arsa pour la défense des portes de l'Italie septentrionale contre la ruée des troupes de Tarchiduc Charles et du général von Hohentzdorff. Une grande émotion se répandit dans l'opinion. Mais aux morts vaillants de la guerre, il sied un mâle élog^e et un deuil bref. Et la mémoire de Cesare Battisti eut sans doute rejoint celle de tant d'autres qui, comme lui, s'étaient, simplement, sacrifiés à la Patrie, si, dès le lendemain, on n'avait appris sur sa mort des détails qui lui donnaient une signification nouvelle.

Battisti n'était tombé que blessé, sur le champ de bataille. Dans l'aube froide du 10 juillet, après avoir combattu toute la nuit, à la tête de la comprgnie qu'il commandait dans le bataillon Vicenza, il s'était vu entouré par les ennemis — lui et les quelques quarante combattants restés vivants de son unité. Les uns purent fuir, les autres se serrèrent autour de lui ; blessés, étourdis par les gaz asphyxiants que les Autrichiens avaient employés toute la nuit, ils furent faits prisonniers.

Le lieutenant était là, couché sur le roc, perdant son sang. La clarté du matin éclairait son rude et fier

visage . Un ofticier tyrolien se pencha sur lui : a C'est Gesare Battisti, le député de Trente! >> s'écria-t-il. Et, aussitôt, sans perdre une heure, le blessé fut transporté à Trente. Un tribunal militaire se trouvait réuni, prêt à le juger. Et peut-être la formule de la condamnation était-elle déjà rédigée 1 . . . La mort ! . . . Pendant qu'on lisait Tarrêt, Texécuteur des hautes œuvres de l'empereur, le bourreau Lang, accourait de Vienne. Il fallait faire vite, si Ton ne voulait pas arriver trop tard, car le blessé, d'instant en instant, s'affaiblissait. Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées depuis que, sur les pentes du Monte Corno, Cesare Battisti était tombé sous une balle autrichienne et déjà, à la potence du Château de Trente, sa ville natale, se balançait, à la corde autrichienne, son corps, vêtu du glorieux habit des soldats d'Italie. Quand le Maramaldo s'apprêtait à frapper Ferrucci prisonnier, qui perdait son sang par vingt blessures, le Florentin lui cria : « Tu assassines un homme mort ». Battisti en eût pu dire autant au bourreau Lang. Mais il préféra se taire, fièrement, dédaigneusement.

Quelle horrible joie autour du gibet de Trente ! Toute l'Autriche tressaille d'allégresse. Les journaux de la double monarchie célèbrent ce jour de vengeance comme un jour de victoire et les jubilations de l'Empire d'Allemagne leur font un sinistre écho. Le bourreau ne doit point s'arrêter en si belle besogne ; pour le chanvre infâme on découvre une autre tête, et vers le Château de Trente, on traîne le jeune avocat Felzi, de Rovereto, tombé lui aussi, dans l'uniforme des alpins, aux mains de ses féroces ennemis. Et voici qu'une compagnie de cinéma, conviée à filmer les exécutions, reproduit en cent exemplaires, sur les écrans de projection de la Mittel Europa, la scène

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odieuse, afin que tous la conservent bien dans la mémoire, et surtout les habitants des régions irrédentes, qui ont un besoin tout particulier d'images comminatoires.

Mais les populations italiennes du Trentin n'auront accepté l'affreuse leçon que la mort dans l'âme, avec le sentiment profond qu'une injustice sans nom venait d'être ajoutée à toutes les autres injustices dont était marquée la longue existence du vieux François-Joseph. Ce n'est pas aux Trentinois, en effet, qu'on fera facilement accepter qu'un de leurs frères est traître parce qu'il prend les armes contre l'Autriche. Leur ville a, de tous temps, trop ardemment signifié son italianité pour qu'elle n'attende pas, de tous ses espoirs, la libération qui lui viendra quelque jour, sur les routes de Rovereto, avec le drapeau vert, blanc, rouge. Et Battisti fut le martyr de cet espoir, le martjT de tous les espoirs italiens comprimés dans toutes les terres d'Autriche, comme le fut, il y a vingt ans, l'étudiant Oberdank, comme le furent hier, Giacomo Venezian, Ruggero Fauro, Scipio Spalater, Pio Reggio Gambini, et tant d'autres Trentinois ou Triestins tombés sur les routes de Trieste et de Trente.

Cet assassinat, froidement exécuté, a transformé la respectueuse piété que Tltalie professait pour le soldat, en une ferveur fanatique. Battisti, désormais, n'était plus pour l'Italie, le docteur ou le député de Trente. Il avait dépouillé ses aspects individuels pour prendre la pureté d'une figure morale, d'un symbole national. Il n'était plus un homme, il était à jamais l'incarnation d'une idée. Et toutes les manifestations dont fut honorée la mémoire de Battisti, honorèrent, par delà lui-même, cette idée.

De ces manifestations, le gouvernement italien tint

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à donner l'exemple. Il décida que, dans Trente reconquise, une statue lui serait élevée et que ses œuvres seraient publiées sans retard aux frais du Trésor Public, en édition nationale. Toutes les localités dTtalie donnèrent à Tune de leurs rues le nom du héros trentinois. Sous l'invocation de ce nom, les Associations artistiques créèrent des prix, telles, entre autres, les Associations lombardes qui, sous la rubrique Prix National Gesare Battisti, instituèrent une récompense annuelle de 5.000 francs, pour l'auteur de la meilleure œuvre peinte ou sculptée qui glorifierait l'ardent et viril réveil de la race italienne, en cette guerre libératrice. Dans les jardins du Pincio, à Rome, on dressa le buste de Battisti, parmi ceux de tous les grands hommes d'Italie . Et tous ces gestes se synthétisèrent en un beau raid aérien : un aviateur d'Italie s'en fut, peu de temps après l'exécution de Battisti, survoler Trente, pour déposer, dans la cour même du vieux château où fut dressée la potence, non point des bombes, mais des fleurs.

Geste latin ! — Gomme il traduit bien l'âme de cette race qui, même dans l'expression de sa plus mâle piété, n'oublie point la grâce.

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