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LA VIE

Quel était l'homme qu'on honorait ainsi ?

Les exigences de l'actualité chargent parfois certaines figures d'une signification qu'elles n'ont rien fait pour mériter. Elles sont les filles fortunées d'un hasard qui les étonne elles-mêmes. Il n'en est point ainsi pour Battisti. Sa mort résume sa vie. Une parfaite logique préside au développement de ses actes et c'est une leçon de cohérence morale que nous donne Texamen, encore que superficiel, de cette existence dans laquelle, au bout de chaque parole, il y a un acte, ou mieux, dont chaque parole est un acte.

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Né à Trente en 1875, c'est à Florence, à l'Institut supérieur des Etudes sociales, que Battisti prit son doctorat. Il suivait en cela une vieille tradition, imprimée dans la vie des Italiens de Trieste, d'istrie, de Dalmatie ou du Trentin qui ont toujours eu coutume de venir étudier à Padoue, à Bologne, à Florence. Dans ces doctes cités, ils ne prenaient pas seulement contact avec la science, mais ils cherchaient cette forte trempe d'italianité qui devait leur permettre de mener, dans leurs cités natales, le hon combat de résistance, contre les assauts des Allemands, ici, des Hong^rois, ailleurs, et là, des Slaves.

Il rentra d'Italie, non seulement trempé d'italianité, mais aussi de socialisme. Il avait vécu, dans le royaume, à une époque où le socialisme avait entraîné les meilleurs et les plus généreux esprits, où la persécution en grandissait les jeunes forces, où les fissures mêmes de la société bourgeoise et les erreurs de la monarchie en mal de despotisme, étaient dénoncés par des faits tapageurs. Les scandales bancaires de 1895, les désastres africains qui avaient marqué tristement, en Italie, la fin du siècle, les troubles économiques et politiques sanguinairement réprimés par les agents du roi Humbert, Crispi et Pelloux, les fusillades de Milan, tout le décennal tragique confirmaient et exaltaient les forces du socialisme. Et en même temps, Battisti sentait que le socialisme devait avoir plus qu'ailleurs, une mission régénératrice, dans sa province trentinoise, pauvre, opprimée, pleine de possibilités économiques que l'Autriche étouffait dans la crainte de voir se former aux régions frontières de grandes agglomérations industrielles.

Cependant, il n'y eut point en lui de conflit entre le socialisme et l'italianisme. Tandis que dans la vie poli-

tique de Trieste, le socialisme faisait œuvre antiitalienne, il comprit que dans le Trentin, il devait prendre une couleur irrédeniiste. Ce fut, sans doute, la raison du grand succès de la campagne de Cesare Battisti. Ceux qui ne le suivaient point pour ses idées sociales, s'unissaient à lui en raison de ses sentiments italophiles. Et son journal // Popolo, à Trente, fut Fun des plus actifs foyers d'irrédentisme. Aussi, ses bureaux furent-ils fréquemment visités par les policiers autrichiens.

D'une part, une propagande socialo-nationaliste. D'autre part, une action de régionalisme, toujours inspirée par la pensée de l'unité ethnique du Trentin et de l'Italie. Tel fut le schéma de Texistence de Battisti.

Il y a, dans tout régionalisme, une saine et pieuse pensée : celle des morts, celle de la terre, l'amour des aïeux et des lieux où ils ont vécu. Le régionalisme, ainsi conçu, rattache l'homme à son passé et aux décors de sa vie. Ce régionalisme, Battisti le pratiqua avec une grande ferveur. Mais sa ferveur n'était pas de celles qui s'extériorisent en discours, en larges manifestations verbales. Avant tout, il tenait aux faits, aux affirmations immédiates et sûres. Aussi, pour démontrer à sa province toute son affection, se fit-il géographe, statisticien, économiste Dans la revue Tridentum, qu'il avait fondée et qu'il soutenait de ses deniers, il documenta froidement, posément, une étude sur son pays qu'il condensa ensuite en de précieux volumes sous le titre global // Trentino. Ce sont ces pages surtout que le gouvernement italien entend publier en édition nationale.

Et elles le méritent. Car le régionalisme de Battisti avait une autre signification que celui dont sont fières tant de régions de France et auquel, en Belgique, se

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rattachaient nos mouvements flamand et wallon. 11 n'était pas seulenient un culte à la terre et aux morts, selon la formule barrésienne. Il allait au delà, il visait au rachat des terres injustement maintenues sous le joug des Habsbourg-. Aussi, les Congrès folkloriques ou géographiques qui se réunissaient dans le Trentin, les manifestations de sport alpestre qui se faisaient à l'occasion de la création d'un nouveau refuge ou de quelqu'autre menu événement de la vie de la montagne, avaient-ils l'aspect de ferventes affirmations d'ilalianité. Fiers et graves moments où, sous les plis du drapeau de quelque innocente société de sport, Guido Larcher et Battisti, socialistes trentinois, serraient, pour le pacte fraternel, les mains d'Enrico Gorradini et de Sighele, nationalistes italiens.

L'âme des Gongrès folkloriques, géographiques ou sportifs, étiit la même que celle dont vibraient les articles du Popolo, de VAlto Adigio et les discours que prononça Battisti au Parlement autrichien ou à la Diète tyrolienne.

Ces discours ont été réunis quelques semaines avant l'intervention italienne, par l'éditeur Trêves, de Milan. On y chercherait en vain de lyriques envolées, de beaux morceaux d'éloquence. Battisti le dit lui-même : « Mes discours témoignent de ce manque absolu de tout ornement littéraire ou oratoire qui, non seulement répond à une de mes habitudes mentales, mais auquel je dois l'attention soutenue du public sur les faits que j'expose et la promptitude et la clarté de sa compréhension — ce qui m'importe uniquement. » Ge sont des sortes de bilans, volontairement froids et secs, dont les conclusions sont d'autant plus frappantes qu'elles soatplus brèves. En elles se condense toute la flamme retenue pendant le développement même du discours, et celte flamme a la rapide puissance de l'éclair.

Le programme de Battisti pour le Trentin avait les mêmes nuances et les mêmes gradations que le programme nationaliste d'Alsace-Lorraine. Son entière expression comportait l'annexion pure et simple du Trentin à l'Italie, comme complément nécessaire et légitime de l'unité italienne. Mais cela, c'était le grand idéal, et, avant de pouvoir le réaliser, du moins fallaitil bien accepter les situations établies et essayer de s'y accommoder en tendant à des réformes plus positives. Ces réformes se résument en un mot : autonomie. La différence nette, indiscutable qui, tant au point de vue ethnique que géographique, sépare le Trentin italien du Tyrol allemand, imposait la séparation administrative de ces deux provinces comme une formule de justice et d'apaisement.

Mais tout minimum qu'il fut, ce programme n'avait pas de chance de triompher de l'égoïste indifférence des gouvernants de Vienne. Aussi, le député de Trente devait-il restreindre son action à de menues batailles pour le redressement d'injustices quotidiennes. Les vexations constantes infligées aux terres frontières par le militarisme austro-hongrois lui donnaient matière à documenter, à sa façon, de petits faits clairs et précis, chacun de ses discours. Il demandait au Gouvernement de mettre fin au dur régime dictatorial qui pesait sur le Trentin. li présentait une telle politique non seulement comme un devoir vis-à-vis des administrés, mais comme une nécessité imposée par le système d'alliance qui unissait l'Italie à l'Autriche. Dans l'alliance, l'attitude prudente et réservée de l'Italie avait toujours aidé l'Empire. Continuer à vexer Talliée dans la personne des Italiens d'Autriche, n'était-ce pas appeler de gaieté de cœur les représailles de l'Italie? Mettre fin à la dictature et aux systèmes réactionnaires dans

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les terres frontières, donner à Trieste l'Université italienne tant attendue, bref, faire droit aux légitimes desiderata des Italiens d'Autriche, même sous la forme de l'autonomie administrative, c'était, au point de vue strictement autrichien, témoigner de sagesse politique.

Mais Vienne ne l'entendait ainsi pour aucune des nationalités qu'elle tenait sous son joug. Et c'est son intransigeance même qui entraîna la tragédie de Sarajevo, prétexte de la guerre européenne.

Avec la guerre, avec l'état de siège qui était sa conséquence, avec le déchaînement des brutalités répressives, il n'eut guère été prudent, pour Battisti, de rester à Trente. Il vint en Italie et comprit aussitôt que sa qualité de Trentinois lui indiquait son devoir. Il fut, devant la conscience italienne, le grand témoin, celui en qui parlait la voix des frères opprimés ; il documenta l'italianité de sa terre aux yeux de ceux qui feignaient de l'avoir oubliée; il s'efforçait de convaincre les camarades de son parti, trop souvent, hélas ! en vain, et, dans ses conférences, dans ses articles, dans ses lettres, apportait cette foi robuste, d'autant plus vigoureuse qu'elle était plus maîtrisée et qu'il en démontrait la légitimité par des faits.

J'ai été parfois son compagnon; exilés tous deux, nous en appelions au verdict d'un peuple généreux et fraternel pour qu'il ne se désintéressât point du sort de nos deux patries; j'ai plus d'une fois admiré sa mâle et grave éloquence. Mais je crois qu'aucun des instants de la longue veillée de guerre ne fut plus émouvant que ceux qui précédèrent immédiatement la solution. Et l'image de Battisti est toute mêlée à cet héroïque 17 mai 1915.

Beauté tragique de Rome, ce jour-là ! Beauté tra-

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gique du Capitole avec sa foule en tumulte autour du Marc-Aurèle de bronze et sous les portiques des musées. Au perron du palais municipal, le premier citoyen de Rome avait parlé, puis, la voix de d'Annunzio s'était élevée pour exalter en lyriques images les destinées de Rome qui s'approchaient. Mais la foule comprit qu'il manquait à ces voix, une voix. Et Gesare Battisti fut traîné sur le perron, où les drapeaux de Trente et de Trieste mariaient leurs plis aux plis du tricolore. Le tribun avait la gorge serrée d'émotion. Aussi bien, l'heure n'était point, n'était plus aux discours. Elle était aux actes. Et c'est un acte qu'il invoqua en quelques paroles : a A la frontière, cria-t-il, avec l'épée et avec le cœur ! » Et, par-dessus sa tête, la cloche du Capitole, la cloche qui ne sonne qu'aux heures suprêmes, la vieille Patarina, multipliait, par ses grondements, ce vigoureux appel aux armes.

A la frontière ! Ce cri, Battisti ne l'avait pas jeté à la légère. Aussi fut-il le premier à y obéir. Il s'enrôla parmi les soldats de la montagne, les fiers alpins. Soldat modèle, par la discipline, la résistance, le courage, il participa à maintes actions, dans les points les plus divers du front, du Tonale à l'Adamello. Nommé lieutenant, il fut jeté dans la grande bataille du Trentin du printemps 1916. Au Corno, comme ailleurs, sa conduite fui d'un brave. Il tomba blessé en héros. Et l'Autriche, à sa fin, ajouta l'auréole du martyr. « Le sang d'un martyr, disait Mazzini, n'est jamais perdu ».

BATTISTI SOCIALISTE NATIONAL.

N'admirerons-nous en Battisti qu'un patriote et qu'un soldat? Non. Ce n'était pas seulement, ainsi qu'il le disait dans une lettre à VAvanti, parce que l'Italie

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était dans le cœur de tous les Trentinois, qu'il avait pris les armes contre l'Autriche, continuant ainsi une propagande qu'il avait poursuivie pendant toute son existence d'écrivain, de journaliste, d'homme politique, en Autriche même. C'est aussi parce qu'il était socialiste.

Le fait vaut d'être noté, surtout en parlant d'un pays comme l'Italie où les représentants du socialisme officiel, en invoquant leur foi politique, se maintiennent dans une attitude nettement hostile à la guerre/ Battisti accusait, en marquant jusqu'à quel point ses opinions étaient différentes de celles de ses camarades socialistes italiens, un malentendu qui exista longtemps entre la théorie socialiste et les aspirations nationales.

L'association internationale socialiste a toujours fait bon accueil aux représentants des nationalités opprimées. Les Polonais et les Tchèques ont trouvé dans son sein de fraternelles amitiés et des appuis souvent décidés. En agissant ainsi, Tlnternationale obéissait à l'une des idées motrices des revendications sociales modernes. Elle prolongeait les tendances de l'esprit révolutionnaire de 1789 et de 1830, dont elle était, pour une bonne partie du moins, la dépositaire, et même la continuation. Car tout ce qu'il y a, dans la doctrine et dans l'action socialiste, d'aspiration sentimentale vers la liberté est un héritage de la Convention et des mouvements du milieu du xix® siècle. L'Internationale n'aurait donc pu, sans se nier dans ses origines, repousser ceux qui aspiraient à secouer le joug de l'oppression étrangère.

Mais le parallélisme entre les aspirations nationales et les désirs d'émancipation ouvrière n'était qu'apparent. Peu à peu, en effet, avec l'introduction des théories marxistes du déterminisme 60cial,la formule économique

en vint à étouffer, dans la doctrine socialiste, la formule sentimentale. Le mouvement révolutionnaire se canalisa dansieslirnitesétroitesd'unprog'ramme basé sur la classe, sur les conditions de salaire et, en somme, sur la stricte recherche du bien-être de la classe ouvrière. Les tendances des races à se concrétiser en nations, les espérances douloureuses et souvent confuses des groupes ethniques écrasés par d'autres groupes ethniques, furent relégués au second plan. Les aspirations nationales n'étaient tolérées dans le sein de l'Internationale que comme de respectables survivances d'un état de choses périmé. Mais, au fond, entre ceux qui, n'ayant pas encore de nation, aspiraient à en former une, et ceux qui, ayant une nation, n'y attachaient plus d'importance et se tournaient vers d'autres luttes, les raisons de désaccords existaient, profondes et cachées. Il fallait qu'un grand événement survînt pour qu'elles se révélassent.

La guerre fut ce réactif décisif, du moins pour certains esprits. En Italie, notamment. Quand Battisti, poussé par l'espérance qu'aucun cœur socialiste, parce qu'avide de liberté, ne laisserait passer le moment propice pour libérer du joug autrichien les populations italiennes duTrentin, vint jeter son appel à ses compagnons, il reçut une réponse qui dut le décevoir profondément. Par la bouche du député Morgari, on lui fit savoir que les chefs du prolétariat italien se désintéresseraient complètement du sort des provinces irrédentes. Ce n'était pas pour ces terres qu'ils allaient engager la classe ouvrière dans une guerre sanglante. Trentinois et Triestins devaient se résigner et attendre le moment où domineraient les conceptions particulières du socialisme en matière de politique étrangère. La même réponse — sous une forme plus généreuse — fut

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donnée par Filippo Turati aux appels des camarades belges écrasés par l'Allemag-ne : le parti socialiste officiel italien eût applaudi à une action concertée de l'Italie et des puissances neutres auprès de l'Allemagne, pour la réintégration de la Belgique dans son indépendance, mais il se refusait à Teffusion du sang pour atteindre ce but. L'action concordante des neutres n'ayant pu être réalisée, la Belgique — comme le Trentin — devaient patiemment attendre que sonnât riieure où la solution socialiste prévaudrait dans la politique internationale.

Certes, un jour arrivera oià la classe ouvrière du monde entier aura la force d'imposer silence aux exigences réactionniiires et militaristes, et ce jour-là, il n'y aura plus de groupes ethniques opprimés. Mais ce jour est encore lointain; quelqu'optimiste que soit notre foi, nous devons bien l'admettre. Répondre à des appels aussi désespérés que ceux que nous lancions, Battisti et moi, à nos frères italiens, par un tel raisonnement, c'était pousser un peu loin l'ironie. Le parti socialiste — et en particulier le parti socialiste italien — a-t-il répliqué à ceux qui criaient à l'aide, du fond d'une prison où ils avaient été jetés injustement, pour avoir défendu leurs idées : « Patience, un jour viendra où la conception socialiste triomphante rendra impossibles les persécutions politiques » ? Non. Les partis socialistes organisaient des manifestations, et leurs adhérents ne craignaient pas d'affronter le feu des répressions. Pourquoi, au moment où la supplication venait, non d'un condamné, mais de centaines de milliers d'opprimés, mais de millions d'innocents emprisonnés, la réponse était-elle différente et des cœurs fraternels se refusaient-ils à la grande bagarre ?

Du reste, Battisti avait peu de foi dans refficacité de

rinternationale en matière de politique extérieure. Il était de ceux qu'avait douloureusement frappés l'impuissance où le socialisme s'était trouvé en août 1914, devant le conflit menaçant. Il était de ceux qui portaient comme un ulcère le souvenir de la défection des camarades allemands solidarisés dans le vote des crédits de guerre avec le pire des gouvernements militaristes. Mais, plus que ces déceptions, l'épreuve qu'il avait faite dans le socialisme autrichien l'avait rendu sceptique,

L'Autriche n'était-elle pas la terre d'expérience idéale pour éprouver l'utilité de la concorde socialiste dans les conflits internationaux? Dans cette mosaïque de nations, où le socialisme était puissant, on pouvait tenter de résoudre les difficultés à la manière socialiste. Des hommes de bonne foi, comme le Polonais Daszinski, le Tchèque Nemec, TAllemand Adler, l'Italien Battisti s'y sont essayés, dans l'espoir de faire sortir un jour de leur entente « une Autriche moderne, équanime pour toutes les nationalités ». Mais Battisti dut noter avec amertume la faillite complète de ces généreux essais. Chaque fois qu'un problème se présentait, il dissociait aussitôt l'entente et le socialisme autrichien se trouvait brusquement divisé selon les nationalités qui composaient l'Empire, les Polonais d'une part, les Allemands de l'autre, les Tchèques par ici et les Italiens par là. Et même en 1912, lorsque l'Autriche menaçait de son épée la petite Serbie, on vit le socialisme allemand d'Autriche soutenir spécieusement le gouvernement dans sa politique si dangereusement oppressive.

Si Battisti n'avait pas foi en l'Internationale d'aujourd'hui pour apporter une solution aux confits extérieurs, c'est qu'il estimait que l'Internationale n'était point parfaite. Il croyait qu'avant de vouloir abolir les

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frontières entre les nations, le socialisme devait d'abord veiller à ce qu'il y eût des nations. Pour lui, l'étymologie même indiquait au socialisme son devoir. Il ne pouvait exister d'internationale sans qu'il existât des nations. Et il distinguait avec une parfaite netteté la nation de l'Etat, dans leur forme présente. L'État doit se créer à l'imag-e de la nation, il doit être formé par « l'union de ceux qui parlent la même langue, qui ont une commune conscience historique et qui habitent un territoire autant que possible bien délimité par des frontières naturelles ». Le devoir socialiste lui apparaissait donc bien clair ; on devait abattre les puissances qui étouffent les nationalités vivantes. Et il ne compr naitpas qu'au moment où l'occasion propice se présentait de tuer en l'Autriche et en l'Allemai^ne, deux des plus redoutables parmi les puissances d'oppression, les socialistes se dérobassent. C'était, aux yeux de Battisti, témoigner d'illogisme et oublier la doctrine.

a Qui a lu, cum grano salis, les textes sacrés du socialisme, a le droit de répéter j usqu'à ce que ces textes soient reniés, que toute opposition à la constitulion des unités nationales équivaut à une opposition au socialisme, puisque les unités nationales sont nécessairement et logiquement présupposées au développement de la civilisation bourgeoise capitaliste, donc du socialisme ». Cum grano salis : c'est l'esprit révolutionnaire, l'esprit humanitariste de 1789, que Battisti entendait par là. Ce studieux, ce statisticien, cet économiste n'était point, quelqu'apparences il en eût, un des matérialistes du socialisme, mais un de ses idéalistes. Au fond, il était un fils de Mazzini, plutôt que de Marx.

En cela, sans dout#, s'affirmait-il un internationaliste

plus réaliste que ses compagnons italiens qui refusaient d'entrer en guerre au nom des nations meurtries. Il n'abandonnait pas la notion de rinternationale, dans sa forme plus concrète et plus limitée d'Etats-Unis d'Europe. 11 y aspirait de toute son âme, et sous l'uniforme du soldat, il y rêvait plus que jamais. Peut-être se répétait-il alors que « c'est seulement au travers de la constitution des Etats sur la base des nations qu'on atteindra l'Internationale. Car celle-ci sera, comme disait Jaurès, une garantie pour l'indépendance des nations, comme dans les nations indépendantes, l'Internationale aura, à son tour, ses organes les plus puissants et les plus nobles ».

De ce socialisme patriote et national qui, chaque jour davantage pendant cette guerre, s'affirme, Battisti fut le premier martyr.

LEONIDA BISSOLATI

L HOMME

Lorsque le socialiste Battisti était venu faire appel pour la libération de sa patrie opprimée par l'Autriche aux socialistes italiens, j'aime à constater pour l'honneur du socialisme d'Italie que tous ne lui avaient pas fait la réponse que j'ai rapportée. Cette réponse-là fut, en vérité, celle du parti socialiste officiel, et non pas celle du parti socialiste réformiste. Le parti socialiste est en effet divisé en Italie en deux groupes ; le plus important, le mieux organisé est dit « officiel » ; l'autre, dit réformiste, a pour leader Leonida Bissolati.

Je suis venu en Italie à la fin d'octobre 1914, y commencer une campagne de meetings et de presse en faveur de la Belgique. J'étais à Rome en décembre. A diverses reprises, on m'avait parlé de Bissolati. J'écoutais avec curiosité, car mes notions à son égard étaient sommaires : je savais vaguement qu'il était député socialiste, partisan décidé de l'intervention de l'Italie dans la guerre européenne. Et comme je constatais que le parti socialiste italien était systématiquement hostile à la guerre, l'opinion attribuée à Bissolati lui faisait une originalité. En outre, je n'en avais jamais entendu parier qu'avec une nuance très marquée d'affection respectueuse, par les hommes les plus divers. Dans un pays où les luttes d'opinion sont vives et passionnées, cette unanimité de vénération vis-à-vis d'un

homme politique était un phénomène assez inattendu, constituant une singulière louange de celui qui en était l'objet. J'avais donc le grand désir de faire sa connaissance personnelle et de vérifier par moi-même si celte individualité d'exception était digne d'un pareil culte.

Je fus reçu par le parti socialiste-réformiste, mais Bissolati ne put assister à la réunion. Lorsque plus tard, appelé dans d'autres cilés, je racontai ces premières impressions de Rome, il arriva souvent à mes interlocuteurs de me répondre : Ah ! si vous n'avez pas vu Bissolati! d'un ton compatissant qui signifiait que je n'avais rien vu, que l'essentiel m'échappait. J'étais comme un touriste distrait qui a contemplé Athènes sans le Parthénon ou le musée du Louvre sans la Joconde. L'âme même de l'Italie d'aujourd'hui me restait fermée, puisque je n'avais pas pu observer sa personnalité la plus représentative.

Pourquoi ne pas avouer que ces propos m'avaient agacé et involontairement prévenu contre Bissolati ? Une manie de contradiction m'excitait à croire qu'il y avait là un engouement sans doute excessif et que l'homme n'était pas aussi extraordinaire que ses amis le prétendaient. Et je m'apprêtais à le juger sans indulgence.

Pourtant, lorsque j'eus enfin l'occasion de le voir et de causer avec lui, je fus conquis. Je me trouvai en face d'un homme grand et maigre, d'un type bien différent de l'Italien classique, chauve et âgé déjà, mais incroyablement vivant et sensible, en qui semblait revivre Tâme généreuse d'un Don Quichotte, sobre de paroles et simple de manières, presque timide et suggérant à un degré étonnant une impression de bonté. Au sortir d'une conférence où je contai le martyre de la Belgique, il m'embrassa, éperdu, avec des larmes

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dans les yeux, répétant à plusieurs reprises un cri passionné de guerre à l'Allemagne dans lequel il résumait son vœu de justice vengeresse. J'av^ais trouvé un frère.

Et comme nous étions frères en socialisme, nous allâmes, fraternellement, célébrer à nous deux la journée du l®"" mai parmi les ouvriers d'un faubourg de Rome. V^ mai 1915. Avant l'intervention italienne, au temps où M. de Bulow déployait toute l'ingéniosité de sa diplomatie pour faire accepter par l'Italie, comme prix de sa neutralité et de sa complicité, le parecchio giolittien. Jour d'angoisse et de fièvre. Jour d'orage aussi : une pluie torrentielle avait dispersé la plupart de nos auditeurs. On dut se réfugier dans un café où l'on disposa une estrade de fortune pour les orateurs et pour le drapeau — rouge — qu'on allait inaugurer. En cette heure de crise, nous restions fidèles à riniernalionale que d'autres avaient déchirée. Si le rêve paraissait maintenant trop haut au-dessus des réalités sinistres, nous ne voulions pas désespérer de la fraternité future. Mais elle ne pouvait venir que dans la liberté et parle droit. Il fallait d'abord abattre la guerre, faire respecter la justice et défendre la civilisation.

Avec quels accents prenants et simples, presque tendres vis-à-vis des humbles qui Técoutaient, Bissolati développa ce thème ! Dans une péroraison emportée, il se déclara prêt à verser son sang pour cette défense sacrée I J'admirai la beauté delà forme, la langue pure et claire qu'il parlait, Tintense sincérité qui illuminait les moindres phrases, et je compris ses succès dans les assemblées publiques et parlementaires. C'était un orateur; plus, c'était un homme I

Cet homme-là, je voulus le connaître mieux. Mais lorsque, après la déclaration de guerre, je revins à

Rome, il était parti pour le front. Sa péroraison du l^'^ mai n'était pas une figure de rhétorique : il s'était enrôlé dans les alpins, corps d'élite où l'appelait son sport préféré, car il avait toujours aimé la haute montagne, et trouvait dans les solitudes vivifiantes des neiges et des glaciers la liberté et le repos de Tesprit.

Dans ce pays où toute émotion se soulage trop aisément en paroles, je rencontrais donc quelqu'un qui comprenait que la parole engage et exige des actes. Nouvelle raison d'estime et nouvelle raison de popularité, car le peuple italien, lui aussi, admire ces situations nettes.

J'allai chez lui. Intérieur modeste, presque pauvre Dans le cabinet de travail, encombré de livres et de journaux, quelques photographies, dont une du roi Albert, quelques souvenirs d'alpinisme. Logis qui raconte Thomme : Taustérité est ici évidente. La politique est considérée comme une mission, non pas comme une profession lucrative.

Je pus le rencontrer de temps en temps. Autant il était accueillant lorsque nous parlions des nouvelles de la guerre, autant il était réservé lorsque je l'interrogeais sur son passé, sur les luttes auxquelles il avait été mêlé, sur le rôle qu'il pouvait avoir à jouer. Cette enquête personnelle le gênait; le moindre éloge l'effarouchait ; phénomène assez rare chez un homme politique : il se refusait absolument à soigner sa publicité.

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