PREMIÈRES ANNÉES
Leonida Bissolati est un Lombard. Il est né en 1857, le 20 février, à Crémone, charmante petite ville du
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Nord. Sa famille était de condition modeste. Son père, Stéphane Bis>5olati, était un ancien prêtre catholique, détaché du do^me à la suite d'une évolution intellectuelle et morale qu'il confessa sincèrement dans un livre plein d'intérêt. Ce S. Bissolati était un épigraphiste érudit et fut conservateur de la Bibliothèque nationale de Crémone. On lui doit des traductions des textes grecs dHippocrate et des livres de Sextus Empiricus, un des représentants les plus caractéristiques, paraît-il, du scepticisme antique.
Ainsi, le jeune Bissolati grandit au milieu des livres et de rhistoire, sous la direction d'un esprit d'élite lui ouvrant, sans dogmatisme, tous les horizons de la vie et de la pensée. Il fit ses études de droit à l'Université de Bologne, la vieille vilie universitaire, un des centres intellectuels d'Italie. Il y rencontra Enrico Ferri et Filippo Turati. On l'y voit s'intéresserd'abord, et exclusivement, aux choses de la littérature.
C'était, vers 1880, une époque confuse et pénible. La génération qui avait fait l'Italie nouvelle paraissait épuisée ; et celle qui lui succédait semblait prise de torpeur. Elle doutait d'elle-même et de tout; et, décapitée de tout l'idéalisme antérieur, n'ayant plus d'enthousiasme et d espoir, elle se laissait aller, soit à un épicurisme grossier, soit à un mysticisme inerte et désabusé. La littérature reflétait ces tendances débilitantes.
Mais ce fut la littérature aussi qui fournit les réactions nécessaires contre cet aveulissement passager. Elles vinrent notamment de l'œuvre critique de Francesco de Sanctis, de l'œuvre lyrique de Carducci, Surtout de Carducci. On ne saurait insister trop sur ce que l'Italie d'aujourd'hui doit à ce grand poète. Mais vers 1880, cette influence n'atteignait encore que
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quelques âmes d'élite. Les poèmes deCarducci n'étaient pas encore entrés dans la g"loire. Peu compris, médiocrement appréciés, ils excitaient l'étonnement, la méfiance et la colère.
Un groupe de jeunes gens se serra autour du grand écrivain, décidés à l'exalter, à le défendre, à l'imposer à l'Italie malade qui ne lui rendait pas justice. Bisso-^ lati fut de ceux-là ; il fut même un de leurs chefs. Avec Arcangelo Ghisleri et André Gantalupi, il fonda à Crémone une petite revue de combat, littéraire et politique : il Preludio. Elle vécut, paraissant tous les quinze jours, quelques années, assez long^temps pour tracer son sillon dans le champ de Tintellectualité italienne ; Bissolati y fut un des premiers à célébrer le génie de Garducci et notamment ses Odes barbares.
Après les années d'Université et de service militaire, enfin avocat, il vint s'établir dans sa ville natale et y exerça avec activité et honneur, sa profession. Mais les occupations quotidiennes du Barreau n'étaient pas suffisantes pour l'intensité de sa vie intellectuelle : nous le voyons publier un essai critique sur le Tasse de Goethe, une étude sur le Principe logique de Vascétisme, qui appelèrent sur lui l'attention des lecteurs de sciences morales.
Tout cela n'était que préparation. Le trait est d'ailleurs fréquent chez les hommes politiques italiens. S. Sonnino, a publié un commentaire du Paradis de Dante; Luigi Luzzatti se délasse de ses travaux économiques par des brochures philosophiques, et l'origine du mouvement nationaliste est presque exclusivement littéraire.
Ges spéculations ne pouvaient satisfaire l'ardeur d'une âme jeune, avide de se donner et d'agir. La politique paraissait un domaine tout désigné pour l'activité
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de Bissolati. Toutefois la politique de ce temps (vers 1880-1885) était peu faite pour attirer ses enthousiasmes impatients. Les anciens partis se mouraient d'épuisement et la vie de lltalie oscillait de Tun à l'autre sans passion.
Bissolati crut, tout d'abord, trouver sa voie dans le républicanisme. Parles souvenirs de la Rome antique et ceux de la Révolution française, la forme républicaine a longtemps semblé à tous les esprits avancés la meilleure des garanties de liberté et de progrès. Ceux qui la prônaient le faisaient souvent avec outrance, en attitudes de conspirateurs ou de héros. S'affirmer républicain pouvait être dangereux, ou tout au moins compromettant: il y avait là de quoi séduire un homme jeune et ardent. L. Bissolati fut donc républicain, et parmi les nuances du parti, sembla préférer au républicanisme mystique de Mazzini, le républicanisme positif de Carlo Cattaneo, d'Alberto Mario, de Gabriele Rosa.
Tendance intellectuelle qui par évolution logique, l'amena à sortir du parti républicain où son esprit désireux de réalités concrètes et d'action immédiate se trouvait désorienté. Luttes locales ou personnelles abritées sous le drapeau des grands principes, grands principes creux et illusoires, dissertations subtiles et stériles sur la forme du gouvernement, insurrection vaine contre un état de choses de plus en plus accepté, possibilité d'atteindre, même dans cet état de choses présent, les buts dont la République avait paru garder seule l'accès, nécessité urgente de se vouer à l'émancipation du peuple opprimé et malheureux, toutes ces expériences l'amenèrent peu à peu au socialisme, et au socialisme pratique. Peut-être encore les souvenirs de Pietro EUero qui avait été à Bologne son professeur
de droit pénal. Il ne fut pas seulement un orateur, et un polémiste propageant la doctrine, il fut un homme d'œuvres, un organisateur, un trouveur de nouvelles structures sociales. Dès 1884, parlant aux paysans du pays de Crémone, il leur indiquait la méthode des locations collectives (affiianze collettive) qui fut reconnue depuis, comme Tun des plus sûrs moyens d'organiser le prolétariat rural.
Vers la trentième année, Bissolati perdit son père. L'épreuve fut pour lui très pénible. Mais il voyait disparaître cette sollicitude au moment où il cessait d'en avoir besoin. Il s'était longtemps cherché, à travers le droit, la philosophie, les sciences morales, la poésie, la littérature, la politique, mais toutes ces hésitations n'avaient fait que contribuer à former et mûrir son esprit. Il choisissait sa voie — le socialisme — en claire conscience des choses et de soi-même ; il y arrivait, admirablement préparé, acceptant toutes les batailles qu'il allait avoir à livrer.
BISSOLATI SOCIALISTE.
Les mouvements populaires qui eurent lieu en Lombardie en 1886-87 amenèrent l'adhésion définitive de Bissolati au socialisme. De cette époque à celle de la fondation de VAvanti (1896), s'écoulent environ dix années de propagande intense, de luttes fiévreuses, de persécutions et de révoltes, temps héroïques du socialisme italien. Bissolati vécut tous ces instants émouvants et parfois tragiques.
Inlassablement, il parcourait les plaines lombardes, son grand corps penché sur la bicyclette rapide, pour aller porter aux travailleurs des champs la parole socialiste. Il se consacra surtout aux gens du pays de Cré-
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mone et les organisa en Ligue de résistance {Lega di Resistenza), faisant appel à leur énergie et à leur initiative, depuis trop longtemps endormies à cause de leur condition misérable. « L'émancipation des travailleurs sera Tœuvre des travailleurs eux-mêmes. Prolétaires unissez-vous ». C'était l'évangile marxiste que prêchait Bissolati. 11 le proposait aux paysans. 11 le proposait aux étudiants, montrant à la jeunesse le rôle qu'elle avait à remplir dans la transformation sociale. Sa conférence aux élèves de l'Université de Pavie en 1891 est restée mémorable.
Il soutenait ses efforts parlés par une propagande écrite. On a de lui, vers ce temps, un petit livre léger de poids, mais lourd d'observations, sur les « Conditions et l'avenir delà plèbe agricole de la Lombardie ». Il collaborait assidûment à la Critica Sociale que Filippo Turati venait de fonder à Milan. Une amitié déjà ancienne liait ces deux protagonistes du socialisme italien. Le rôle de la Critica Sociale fut considérable : elle contribua d'une façon importante pour beaucoup, exclusive pour certains, à la formation intellectuelle des adhérents du parti. Intelligemment et scientifiquement dirigée, avertie des mouvements socialistes internationaux et spécialement du français et du russe, la Critica Sociale s'inspira pourtant principalement des enseignements de l'Allemagne.
Vint la réaction de Francesco Crispi (1895). Pour mieux lui résister, pour mieux continuer son œuvre et être au cœur même du combat, Bissolati quitta sa ville natale pour Milan. Il se rapprochait ainsi de Turati et tout en poursuivant sa collaboration à la Critica Sociale, publiait un journal hebdomadaire : la Lotta di Classe (La lutte des classes), dont le titre seul indique suffisamment la tendance, La Lega di Resistenza avait
été dissoute par Crispi. L'effort fait par le gouvernement pour comprimer Tessor prolétarien amena tous les partis avancés, radicaux, républicains, à se rapprocher des socialistes pour la défense des libertés essentielles. Le parti socialiste sortit g-randi de cette ère de persécution et son affirmation la plus nette fut la création d'un journal quotidien, à Rome, rAt^a^/t. Bissolati fut appelé à le diriger.
L'existence d'un quotidien — et VAvanti n'a cessé de paraître depuis lors — est la preuve la plus manifeste qu'un parti sort de la période d'étude pour entrer dans l'action. Le journal ne peut se contenter d'examiner les hommes et les événements, d'un point de vue distant et théorique, comme le fait une revue ; il doit, forcément, confronter chaque jour ses principes avec les faits de la vie changeante et diverse. S'il réussit dans cette épreuve, il devient un des éléments de l'opinion publique et agit incessamment sur celle-ci.
Bissolati comprit que la tâche d'un journal socialiste était double : il fallait d'abord élever le niveau intellectuel et moral de ces populations abaissées qu'on essayait d'éveiller pour leur émancipation; toute une œuvre immense et complexe d'éducation et d'instruction commencée dans la Critica Sociale et la Lotta. di Classe^ était à poursuivre et à compléter. Il fallait ensuite défendre l'idée socialiste, les personnalités, les organisations du parti contre les journaux bourgeois et les manœuvres gouvernementales. La tâche était redoutable; Bissolati fut à sa hauteur. UAvanti fut sous sa direction un des meilleurs journaux socialistes du monde. Tâche d'autant plus redoutable que le moment était périlleux, il importait de tenir tête à la réaction et de poser hardiment le problème social, ians se laisser aller à de lônitivei accommodations, Biisolati
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ie fît avec une telle crânerie que, bien qu'élu député par les paysans du collèg-e de Pescarolo près de Crémone (1895), il fut arrêté à Milan et envoyé en prison sous l'accusation d'avoir organisé des mouvements révolutionnaires. La Chambre refusa d'autoriser les poursuites.
L'obstruction parlementaire, cette forme larvée de l'émeute, préconisée par VAvanti^ soutenue par lui, brillamment réalisée au Parlement, à demi approuvée par l'opinion, eut raison des projets réactionnaires et le prolétariat italien se vit reconnaître le droit d'organisation et l'usage des libertés constitutionnelles.
Après cette victoire qui était un peu la sienne, une évolution se dessine dans l'esprit de Bissolati. Les méthodes révolutionnaires et catastrophiques qui lui paraissaient légitimes vis-à-vis d'un despotisme monarchique ou bourgeois, lui semblent peu justifiées dès que les minorités peuvent librement et légalement essayer de se transformer en majorité. La lutte reste nécessaire, mais elle change de camp. La conspiration et la violence sont démodées; la propagande, dans les cadres sociaux actuels, et pour la transformation progressive de ceux-ci, est tout.
Cette nouvelle orientation provoqua la formation dans le parti d'un groupe « réformiste ». L'ensemble comprit moins vite que Bissolati les nécessités nouvelles de la tactique et désavoua Bissolati et ses amis, après un réquisitoire véhément et habile de Enrico Ferri, le grand av^ocat, le célèbre sociologue et pénaliste, le brillant orateur qui fut pendant quelques années Tune des gloires du socialisme italien et du socialisme international. Après ce tournoi, Bissolati céda à Ferri la direction du journal, VAvanti.
Mais en 1908, Bissolati eut sa revanche. Les réfor-
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mistes, ayant triomphé au Congrès de Florence, rappelèrent de nouveau à la rédaction de VAvanti^ dont il assuma la direction jusqu'en 1910, année au cours de laquelle il donna sa démission parce que, bien que le Congrès du Parti lui eût confirmé sa confiance, les tendances révolutionnaires et intransigeantes lui paraissaient de nouveau en faveur.
On ne peut séparer, comme on le voit, la vie de Bissolati de la vie du parti socialiste italien et celle-ci est passablement compliquée. Elle serait sans doute intéressante à étudier, mais pareille histoire surchargerait inutilement ces quelques notes. Je dois me borner à ce qui est indispensable pour esquisser le portrait que je veux présenter de Bissolati.
Parallèlement à sa carrière de journaliste, il avait connu les succès et les mécomptes des luttes électoraies. Battu aux élections de 1900, il avait été aussitôt renvoyé à la Chambre par un collège de la région de Bologne (Budrio). 11 revint à ses électeurs crémonais de 1904 à 1909, année où il fut élu en même temps à Crémone et à Rome (deuxième collège). A la prière des paysans crémonais eux-mêmes, il opta pour Rome.
Il me faut renoncer également à étudier son activité parlementaire durant ces années; pareil examen, qui devrait résumer l'histoire politique de Tltalie pendant ce laps, serait encore une fois, hors de proportion. Je note seulement que Bissolati ne se désintéressa jamais de la propagande, hors du parlement, pour l'émancipation et l'organisation des masses. Lorsqu'on songe au formidable et incessant labeur de journaliste, de député et de propagandiste ainsi accompli, on reste étonné et admiratif. Bissolati est bien le frère de ces vaillants ouvriers italiens qui malgré l'opinion courante et
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absurde qui en fait des îazzaroni aimant à flâner au soleil, s'en vont courageusement par le monde, acceptant, sans se lasser ni se plaindre, les travaux les plus durs et les plus dang^ereux et réussissant encore, à force de privations, de sobriété et de ténacité, à réaliser des économies pour la famille restée au pays.
BISSOLATI SOCIALISTE REFORMISTE.
Un incident vint rendre apparent le désaccord profond qui existait entre Bisscjlati et la majorité du parti socialiste. Lors delà crise ministérielle de 1911, le Roi fit appeler Bissolati pour lui demander conseil. (Giolitti venait d'offrir vainement un portefeuille à Turati). Il se rendit, en veston et chapeau mou, ce qui fit scandale dans le monde officiel, à l'invitation du souverain et préconisa la formation d'un cabinet dont le programme fondamental serait l'établissement du suffrage universel. Bien que ce fut là la réforme par excellence qui devait ouvrir au prolétariat la voie de toutes les autres, bien qu il eût personnellement décliné l'offre d'un portefeuille dans ce ministère Giolitli, Bissolati fut amèrement critiqué par son parti qui vit dans son attitude une déviation blâmable des méthodes socialistes. (Congrès de Reggio d'Emilia). Comme ayant obéi au devoir que lui montrait sa conscience, il lui était impossible de se reconnaître coupable, il préféra accepter son expulsion et avec quelques amis fonda le parti socialiste réformiste (1912).
Ce groupe, qui compte actuellement, dans la Chambre de 1916, une vingtaine de députés sur un total de 508, a acquis grâce au talent et à l'autorité de ceux qui le composent et parmi lesquels je citerai Raimondo, de San Remo, Canepa, actuellement sous-
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secrétaire d'Etat, de Gênes, Gicotti, de Naples, de Felice, de Gatane, Bonomi, le nouveau ministre des travaux publics, une influence dépassant de beaucoup son importance numérique. Bissolati est son leader.
Le programme est nettement socialiste et ne permet aucune confusion avec les partis avancés de gauche : radicaux, démocrates ou républicains. Il veut une société sans classes sociales, par la mise à la disposition des collectivités de travailleurs des moyens de production et d'échange. Pour y arriver, il préconise d'une part la propagande parmi les travailleurs, leur organisation à base professionnelle, la lutte des classes ; d'autre part, la conquête des pouvoirs publics par le suffrage universel, cette conquête dût-elle se faire partiellement et progressivement. Il adhère à rinternationale ouvrière.
Voilà qui est net. A tel point qu'on se demande à première vue en quoi le parti réformiste se distingue du parti socialiste pur qui, après la scission, s'appela parti socialiste « officiel ».
Voici : tout d'abord; les réformistes préconisent la participation aux pouvoirs d'administration ou de gouvernement, tandis que les officiels la répudient, ou tout au moins ne l'admettent qu'à titre exceptionnel, avec l'autorisation et sous le contrôle du parti. Ensuite et ceci est autrement important, les réformistes, tout en adhérant à l'Internationale et en s'engageant à propager et à éduquer le sentiment de la solidarité des peuples, entendent tenir compte pour la défense de la collectivité nationale^ des conditions de la vie internationale, en espérant que la prédominance ouvrière dans les grands Etats du monde rendra possible le désarmement général et simultané.
Il y a dans ce bout de phrase, toute la revendication
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d'une politique extérieure, et son importance avait déjà été soulig-née par Fattilude des réformistes à l'occasion de la guerre de Libye. Alors que le socialisme en général, et spécialement le socialisme italien officiel, imbu des conceptions catastrophiques, réduisait toute politique extérieure à des déclamations vagues sur la fraternité des peuples et la puissance de Tlnternationale, Bissolati avait vu qu'il y avait là des faits qu'on ne supprimait point avec des phrases. La grande majorité des adhérents au parti socialiste, dépourvus des notions d'histoire, de géographie, de politique mondiale indispensables pour toute appréciation éclairée, absorbés par l'âpreté des luttes quotidiennes pour un sort meilleur, n'étaient pas à même de voir au delà d'un horizon restreint; et aux instants où ils comprenaient que le monde étendait sa vie bien plus loin, ils s'en remettaient avec confiance à l'Internationale. Le miracle de la fraternité humaine était plus facile à espérer encore que le miracle de la Révolution.
Conceptions exagérément simplistes, les événements ne l'ont que trop brutalement démontré II ne suffit pas qu'un rêve soit généreux et pur pour qu'il eiface la réalité. Bissolati eut la clairvoyance qu'il fallait pour comprendre que l'antimilitarisme ne pouvait être recommandé qu'en fonction des conditions internationales et que le parti socialiste devait avoir souci, non seulement des questions ouvrières intérieures, mais de la politique nationale extérieure. Marx, au reste, l'avait dit avant lui dans V Adresse inaugurale de l'Internationale. Et défait, Bissolati eut une politique extérieure ne manquant ni d'originalité ni de profondeur : il chercha un rapprochement de l'Italie et de l'Autriche-Hongrie et défendit son point de vue au Parlement et dans la presse. L'Italie et l'Autriche ne
peuvent être qu'alliées OU ennemies, a dit un diplomate, Bissolati les voulut alliées Mais alliées en dehors de la Triplice. Dès long-temps, et devançant considérablement ses compatriotes, Bissolati avait aperçu le danger allemand.Et contre ce danger, il avait espéré un appui dans l'Autriche. Il partageait les vues de la plus récente école française de politique étrangère qui, avant la guerre, croyait trouver dans une Autriche organisée sur la base fédéraliste, soustraite à la centralisation de Vienne, ou aux influences de Berlin, une garantie de paix pour Tburope. Et, en vérité, la conception était ingénieuse et raisonnable.
Pour la réaliser, il eût fallu établir d'abord des rapports cordiaux entre l'Italie et TAutriche, et Bissolati avait espéré y parvenir par Tintermédiaire des socialistes austro-hongrois qui eussent eu, à cette occasion, un beau rôle à jouer, aux conséquences incalculables. En 1905 et en 1908, époques de tension entre les deux nations, Bissolati, mandaté par son parti, se rendit à Trieste, à un Congrès de socialistes autrichiens.
Déjà peu compris par ses compatriotes, Bissolati ne le fut pas du tout par les Autrichiens. Ils se refusèrent absolument, non seulement à favoriser les revendications italiennes sur les terres irrédentes, mais même à examiner la possibilité d'une politique non inféodée à TAUemagne. Bissolati dut renoncer à son projet.
BISSOLATI ET l'iNTERVENTION.
Dès les premiers jours de la guerre européenne, Leonida Bissolati n'eut pas une hésitation. Il semble avoir pressenti ces événements formidables; il y était préparé. L'organe du parti socialiste réformiste VAzione Socialista ne paraissant que tous les quinze
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jours, ce fut dans le Secolo, le grand journal démocratique de Milan, et dans le Messagero de Rome qu'il indiqua avec force l'attitude de l'Ilalie : neutralité. Et il la réclama impérieusement, retrouvant toutes les ardeurs de sa jeunesse turbulente : neutralité ou révolution.
Point n'était besoin d'ailleurs de poser ce dilemme pressant. Le parti de la guerre à côté des Empires Centraux n'était qu'une imperceptible minorité. Le sentiment italien répugnait manifestement à se remettre à la remorque de l'Autriche; et la sympathie pour la France était évidente et g-énérale. Outre ces raisons de sentiment, puissantes dans un pays d'opinion publique et de démocratie, il y avait des motifs d'ordre pratique tout aussi péremptoires, et notamment l'état d'impréparation militaire.
L'Italie se déclara neutre. Ce fut un premier service, et d'une importance énorme qu'elle rendit à la cause des Alliés et spécialement à la France. Service analogue, vers le Sud, à celui que rendait, vers le iNord, la Belgique essayant d'arrêter l'envahisseur.
Bissolati s'était rencontré avec les socialistes officiels pour réclamer la neutralité. Mais les uns et les autres arrivaient à cette conclusion par des chemins bien différents. Pour Bissolati et ses amis, la neutralité était une étape nécessaire dans la voie de l'intervention. Ce premier gage d'amitié donné à la France, cette première rupture avec l'Autriche devaient avoir leurs lendemains. La neutralité n'était qu'un point de départ. Pour les socialistes officiels, elle était un point d'arrivée, une attitude idéale et définitive. De nouveau, la divergence essentielle s'attestait entre les anciens compagnons de lutte. Entre Bissolati partisan de l'intervention et les officiels neutralistes, les polémiques furent
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violentes et envenimées. Nul ne sait mieux trouver rinjure blessante, le trait qui fait mal, qu'un ami de la veille ! Aucune avanie ne fut épargnée à Bissolati et les épithètes de renégat, traître, vendu furent, comme d'usage, parmi les expressions les plus anodines de la divergence d'opinion.
J'ai essayé ailleurs d'exposer objectivement la façon dont les socialistes italiens avaient réagi devant le phénomène de la guerre^. J'avoue n'avoir jamais apprécié la thèse des socialistes officiels. M. Ettore Cicotti, professeur d'histoire à l'Université de Messine et député de Naples, qui l'a minutieusement étudiée, n'y voit qu'entêtements dans des formules surannées, démenties par les faits, indifférence coupable et soucis électoraux^. Je n'ose pas être aussi sévère.
En revanche, la situation de Bissolati est claire et droite comme une lame d'épée. Non seulement elle est la conséquence logique de la vie antérieure mais elle s'inspire des plus nobles sentiments de la solidarité sociale. C'est la pure tradition mazzinienne appliquée aux événements de 1914. C'est la notion du devoir supérieur que nous avons les uns envers les autres, les citoyens envers les citoyens, les nations envers les nations, la compréhension de la corrélation nécessaire de notre liberté et de notre droit avec la liberté et le droit d'autrui, à ce point que toute oppression d'un individu ou d'un peuple, est, tout au moins en puissance et en menace, une oppression des autres individus et des autres peuples.
1. Les Socialistes et la guerre, Paris, Van Oest. En Italie avant la guerre. Interview de Turati, p. 145, Paris, Van Oest,
2. Le Parti socialiste officiel italien et la guerre, Revue des Nations Latines, juin 1916.
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Ainsi l'Italie, héritière du droit romain et de la civilisation d'Europe, était directement attaquée et lésée par la violation de la neutralité belge, Tinvasion des provinces françaises, perpétrées au mépris de Fhonneur, accompagnées de méthodes de guerre qui étaient un défi à la civilisation. Devant de tels crimes, la neutralité devenait à son tour un crime, une complicité; elle était une impossibilité morale.
De longs mois de séjour en Italie, la fréquentation des milieux les plus divers, me permettent d'affirmer que ce sentiment généreux, très digne d'admiration, fut celui de la grande majorité du peuple italien, et Bissolati eut l'honneur d'en être Tinterprète dans un monde politique hésitant, désemparé, cherchant où était l'avantage en essayant d'échapper à la loi du devoir.
Dès septembre 1914, Bissolati, appelé à nouveau au Quirinal par le roi, l'adjura de préparer l'Italie à l'intervention aux côtés des Alliés. Et pendant les mois qui suivirent, il se dépensa, sans jamais se lasser, en meetings, discours au Parlement, articles de journaux, pour démontrer à l'opinion que toute revendication nationale de l'Italie était nécessairement conditionnée par la lutte européenne. Aucune satisfaction ne pourrait être obtenue et conservée que si les Alliés réussissaient à annihiler les prétentions et les menaces germaniques.
Point de vue diamétralement opposé à celui de G. Giolitti. L'ancien président du conseil, estimait, lui, que l'Italie avait intérêt à régler son différend avec l'Autriche, à la faveur du conflit européen, mais indépendamment de celui-ci et que si l'on obtenait ainsi quelques compensations, on pouvait se désintéresser des destinées de la Belgique, de la France et de la Serbie.
Situation qui paraissait habile et profitable et qui faillit être accueillie dans les milieux parlementaires, mais la rue donna raison à Bissolati.
Et dans ces journées de mai 1915, le mouvement populaire fut à Rome, et dans toutes les grandes villes, si formidable, si ardent, si impératif que le Parlement n'osa point y résister. Les bandes neutralistes oij se rencontraient de façon assez inattendue, des g-iolitliens, des catholiques et des socialistes officiels, renoncèrent au combat ; et, après leur déroute et au milieu d'un grand enthousiasme, la guerre fut décidée.