‹ Figures italiennes d'aujourd'huiChapitre 31 sur 58 · BISSOLATI ET LA GUERRE · texte numérisé non relu

BISSOLATI ET LA GUERRE

Le cabinet Salandra, qui avait déclaré la guerre, était un ministère conservateur. Nous avons vu que dès le lendemain du 24 mai 1915, on songea à donner au gouvernement une base plus large et plus solide et à réaliser un ministère national, en conséquence de cette loi d'union sacrée qui s'impose aux nations et à leurs partis politiques aux heures de crise et de péril.

De toutes parts, on prononça le nom de Bissolati. Il n'en entendit rien Réalisant sur-le-champ malgré les instances et le désappointement de ses amis, un projet qu'il avait formé, Bissolati s'était engagé dans les rangs de l'armée et avait repris place parmi les alpins (sergent au 4"^® régiment). Guidé, encore cette fois, par une inspiration morale, il pensa que pour attester sa foi dans la nécessité de la guerre, pour avoir le droit de demander aux humbles le sacrifice de leur vie, il était nécessaire de payer de sa personne et d'être un exemple. Il le fut.

Sa discipline et sa bravoure eurent un rayonnement considérable. Car il ne s'était pas engagé pour la forme,

LEONIDA BISSOLATI 129

avec l'arrière-pensée de se faire réserver à l'arrière une a embuscade » honorable. Il s'en fut au front et dans la bataille.

Parmi ces alpins héroïques dont on se conte les exploits comme ceux des paladins des légendes, il se disting-ua, et fut grièvement blessé le 21 juillet 1915 au cours de l'un des engagements qui eurent lieu sur le Monte Nero, en Garniole. La sollicitude affectueuse avec laquelle tous — depuis le roi jusqu'aux paysans obscurs — suivirent les phases de sa guérison, attesta avec ampleur la place qu'il avait conquise dans le cœur de la nation. A peine rétabli, il retourna au front.

Le cabinet Salandra avait négligé les vœux qui lui avaient été présentés. Il avait cru inutile de se transformer. Il s'était simplement adjoint Salvalore Barzilaï, chef de ce qui restait du parti républicain, comme ministre sans portefeuille, et encore M. Salandra avait pris soin de rétrécir la portée de cette désignation, en spécifiant que le nouveau ministre avait été choisi uniquement à raison de sa qualité de Triestin.

Car la guerre que l'Italie avait déclarée, n'était que la guerre à l'Autriche. Habilement justifiée par les documents diplomatiques, certes. Mais, tout de même, ce n'était pas seulement cette guerre-là qu'avaient voulue les manifestants des journées de mai. D'autre part, des insuffisances évidentes dans la conduite des affaires publiques, un manque de prévoyance des difficultés internes que devait entraîner la guerre, et dans la direction de cette guerre même, une certaine mollesse, des hésitations, des pusillanimités, — et enfin le refus presque systématique de rester en contact avec les députés et le pays, la prétention de tout régir dans le mystère , créèrent autour du cabinet Salandra une atmosphère inquiète.

Bissolati s'en aperçut bien lorsqu'il revint du front. Voulant essayer de conserver malgré tout le ministère qui avait déclaré la guerre, il s'en fit le défen>eur loyal, rallia aulour de lui les hésitants, calma les appréhensions, apaisa les impatiences. A plusieurs reprises, il obtint pour le cabinet Salandra des votes de confiance qui sig^nifîaient plutôt la confiance en Bissolati que la confiance dans le ministère.

Bissolati comptait sur la force des événements euxmêmes plus que sur les dirig^eants. Il excellait d'ailleurs à la mettre en valeur. On se rappelle son simple et bref discours, lors des premiers jours de la bataille pour Verdun, où il envoya aux armées françaises un salut éloquent, qui détermina dans la Chambre italienne une manifestation enthousiaste de sympathie pour la France et d'hostilité pour l'Allemagne.

Néanmoins, malgré les efforts et l'iniluence de Bissolati, la pitience de la Chambre se lassait. L'offensive autrichienne dans leTrentin, ayant révélé des négligences qu'on reprocha au gouvernement, fut l'occasion, non la cause, de sa chute.

On a fort mal compris, à l'étranger, le caractère de la cri-e de juin 1916 lorsqu'on a cru y voir un retour offensif des neutralistes. La Chambre italienne avait, au contraire, notablement évolué. A part les socialistes officiels qui persistaient dans leur attitude avec plus de bruit que d'arguments, la plupart de ceux qui étaient hostiles à la guerre avaient accepté le faitaccom-

pli-

wSuccessivement, l'adhésion de l'Italie au Pacte de

Londres, sa présence à la Conférence de Paris avaient

accentué la guerre, et précisé son caractère. On se

disait : puisqu'on est dans la tourmente, il faut en sortir

au plus vite et avec honneur ; chacun pour la victoire

LEOMDA liISSOLATÏ 131

doit faire l'effort maximum ; et ces efforts ne seront féconds que s'ils sont coordonnés en une entente étroite du Pouvoir, du Parlement et du Pays. Le mécontentement contre M. Salandra s'explique par ce fait que, dans cette conduite de la guerre, on ne voyait pas assez son énergie, et qu'on voyait trop son autoritarisme. Il fut mis en minorité.

La voix unanime des hommes politiques, des journaux et du peuple désigna Leonida Bissolati comme la personnalité indispensable au ministère nouveau. Le vénérable M. Boselli, choisi comme président du nouveau conseil, et le roi, consacrèrent ce vœu et le 19 juin 1916, Bissolati devint ministre avec la charge de suivre spécialement les opérations de guerre.

Loin d'indiquerun fléchissement del'opinion italienne, le ministère Boselli était une confirmation de la volonté de guerre. La personnalité de Bissolati, seule, le disait clairement. En outre, on conservait du ministère précédent, deux hommes de valeur, S. Sonnino qui restait aux Affaires Etrangères et Orlando qui, de la Justice passait à l'Intérieur. A cette élite, s'adjoignaient des représentants de tous les partis parlementaires, sauf les socialistes officiels. Les républicains, s ils n'avaient plus Barzilaï, avaient Gommandini ; et parmi les amis de Bissolati, Bonomi et Canepa avaient d'importantes attributions.

Deux mois après sa constitution, ce ministère d'union nationale déclarait la guerre à l'Allemagne, mettant ainsi définitivement un terme à toute controverse sur la portée de l'intervention italienne.

Le rôle de Bissolati y fut actif, mais volontairement effacé. Il s'occupa surtout ainsi qu'il l'avait désiré, de l'armée et fut plus souvent auprès du général Cadorna qu'à Rome. Un seul grand discours, celui de Crémone,

lui permit de dénoncer les agitations neutralistes de certains cléricaux et des socialistes officiels.

Ces derniers ne cessèrent pas leur violente campagne contre l'ancien frère, mais ils ne réussirent point à le diminuer, ni même à Tirriter. Je me rappelle Tavoir vu à Rome au Congrès des socialistes réformistes de 1917, après un an de ministère, aussi simple, aussi cordial, aussi entouré de fraternel respect par les camarades du parti, qu'aux anciens jours.

En juin 1917, des bruits de crise ministérielle coururent. 11 ne faut pas espérer, en effet, l'homogénéité parfaite d'un ministère d'union nationale. Unanimes à vouloir la victoire, ses membres peuvent la concevoir de façon diverse. Nationalistes et socialistes réformistes, par exemple, n'ont évidemment pas les mêmes buts de guerre. Et le protectorat de l'Albanie ayant paru engager dans le sens nationaliste, Bissolati, Bonomi et Commandini offrirent leur démission. Mais on s'expliqua et la crise fut conjurée. Elle n'aboutit qu'à certaines modifications accessoires, d'intérêt technique plutôt que politique.

J'ai essayé de montrer un homme et de conter une vie. Celle-ci est belle, n'est-il pas vrai ? Elle a un accent de vertu antique. Elle rappelle certaines statues de civisme dressées par Plutarque ou Tite-Live, sur le modèle des hommes illustres de la ville de Rome. Elle constitue, parle contraste entre le point de départ et le point d'arrivée, une merveilleuse aventure, d'autant plus remarquable que son évolution est continue et que chaque jour en paraît la suite naturelle du jour précédent. Pourtant qui eût dit, qui eût prédit à l'étu-

LEONIDA BISSOLATI 133

diant rêveur et impétueux de Crémone qu'un jour, il aurait, comme récompense de toute une vie de droiture, l'inestimable honneur d'être choisi par ses compatriotes pour réaliser les destinées de la Patrie, l'inappréciable bonheur de pouvoir, dans une heure suprême, travailler au salut de son peuple et des idées qu'il chérissait ?

L'homme n'est point troublé par ces prestiges qu'il n'a point cherchés. Il répond à leur appel parce que c'est un devoir encore. Celui-ci e?t plus large et plus lourd que tous ceux auxquels il s'est conformé jusqu'ici. Mais il le remplira sans faiblir et il sera l'un de ceux qui fixeront la victoire parmi nous. Comme Briand, comme Lloyd George, comme Kerensky, rédempteurs imprévus de cette société que, dans leurs jeunes années, ils semblaient être appelés à bouleverser. L'Italie a confiance en Bissolati ; et ce que j'ai rappelé prouve que les Alliés aussi peuvent partager cette confiance.

GAETANO SALVEMINI

UN MAZZINIEN.

Turin a inauguré, en juillet 1917, un monument à Mazzini. Dans cette Italie où la fureur statuaire est sans égale, un monument de plus n'est pas un événement émouvant. Je note pourtant celui-ci comme un signe des temps. La gloire de Mazzini était un peu périmée. La guerre lui a rendu une actualité étonnante et j'ai pu suivre les progrès de ce retour à Mazzini. De plus en plus, ceux d'aujourd'hui allaient demander des conseils à l'ancêtre. De plus en plus, ses enseignements étaient répétés avec l'étonnement de les voir s'adapter si exactement aux temps présents. Et presque toujours ceux qui s'en réclamaient étaient de tous, les plus nobles et les plus généreux. En eux resplendissait, comme une flamme et une clarté, ce qu'il y a vraiment de plus pur et de plus élevé (ians l'âme italienne contemporaine.

Si j'avais à définir d'un mot Gaetano Salvemini, je dirais qu'il est un mazzinien. Et ce serait, à mon sens, un fort bel éloge. Mazzinien, il l'est à différents titres. D'abord, plus qu'aucun autre Italien, il a étudié la vie et la pensée de Mazzini, et toujours une grinde admiration fervente est un signe de similitude entre l'admirateur et l'admiré et agit en désir

d'imitation. Ensuite, parce qu'à la différence des nationalistes dont nous étudierons plus loin le réalisme égoïste et sec, il accorde aux forces sentimentales toute leur valeur et ne conçoit l'amour delà pairie qu'en fonction de l'humanité. Mazzinien enfin, par la sévère probité de sa vie publique et son souci constant d'illustrer par des actes ses paroles, de vouloir la réalisation de l'idée préconisée quel que soit le prix qu'il la doive payer.

D'autres, à cause d'une renommée plus retentissante, paraîtront, à un observateur superficiel, peser d'un poids plus lourd dans les balances de l'opinion. Gaetano Salvemini est pourtant un leader. Non seulement parce qu'il s'est beaucoup adressé au peuple et qu'il lui est devenu très cher ; mais surtout par l'influence qu'il exerce sur l'élite et sur la jeunesse. Pour nombre de ces jeunes ^ens à qui incomberont, demain, les grandes tâches nationales, il fut un éducateur, un professeur d'énergie, un conducteur de consciences.

C'est un homme du Midi ^ ; mais ce méridional prétend ne point se laisser entraîner par son imagination. Il veut que son idéalisme soit tempéré du sens très précis des réalités. Aussi, dans son œuvre scientifique, Salvemini a-t-il tenu à appliquer les méthodes du matérialisme historique. Telle fut la base de son enseignement quand, après quelques années de professorat dans les lycées, il fut chargé du cours d'histoire moderne à l'Université de Messine

1. Gaetano Salvemini est né à Molfetta, près de Bari, le 8 septembre 1873. Études universitaires à Florence, 1890-1895- Adhésion au parti socialiste, 1894, Professeur d'écoles secondaires à Palerme, Faenza, Lodi, Florence, 1895-1902. Professeur à l'Université de Messine, 1902-1902. A l'Uni vérité de Pise, 1910-

GAETANO SALVEMINI 137

d'abord, puis à l'Université de Pise où il fut nommé après Tépouvantable tremblement de terre de Messine qui le laissa seul vivant de toute sa famille, enfin, à Florence, à la chaire de Pasquale Villari.

Il fut l'un des premiers à appliquer ces méthodes en Italie. Elles lui permirent de donner à ses études d'histoire un accent d'incontestable orig^inalité. C'est à la commune de Florence qu'il se consacra tout d'abord, en deux livres, l'un sur La dignità cavalleresca nella comune di Firenze, l'autre sur Magnati e popolani a, Firenze^ qui exercèrent une grande influence sur l'historiographie ultérieure. Plus tard, abordant un sujet plus vaste, il sut enfermer en un volume la synthèse des premiers événements de la Révolution française, et l'on s'accorde à reconnaître en son étude l'une des plus frappantes qu'on ait faites sur ce sujet en Italie.

Les recherches sur Mazzini, qu'il «entreprit alors^ sortent déjà de son œuvre strictement scientifique. Il y puisa le souci d'une action politique, le désir d'agir, le besom de s'intéresser directement à la vie collective des hommes et de lui imprimer l'impulsion de sa conscience. C'est un choix qu'il fit, en étudiant, avec toute l'objectivité d'un savant, la vie du héros romantique. Sans diminuer cette objectivité, il apporta dans son analyse, une chaleur qui en augmentait la force suggestive ; etce fut successivement à la jeunesse de l'apôtre, à sa pensée politique, à son éthique sociale, à ses idées religieuses qu'il appliqua sa ferveur de disciple. Jusqu'ici, il n'a produit que des œuvres fragmentaires sur Mazzini. Telles qu'elles sont, elles dépassent les études faites précédemment. Aussi, la « vie de Mazzini » qu'il entre dans le désir de G. Salvemini de parfaire quelque jour, à l'aide des travaux préparatoires déjà terminés, serat-elle à coup sûr une base essentielle de l'histoire de l'Italie moderne.

Cet historien est tout autre chose qu'un chercheur érudit ; c'est un passionné qui choisit dans le passé des moments capitaux et des types représentatifs et qui sait les faire revivre et en mettre en valeur toute la véritable originalité.

Il doit à ce don l'influence considérable qu'il a su acquérir sur ses élèves, quand il a extériorisé dans le professorat ses doctrines et ses recherches. Il sent le besoin de faire des prosélytes. C'est un enseigneur né.

Aussi s'est-il préoccupé de toutes les questions qui intéressaient l'enseignement. Il a consacré à l'école italienne le meilleur de ses efforts. Il l'a voulue plus libre, plus moderne, plus puissante. Dans un livre écrit en collaboration avec M. Galetti, il a su présenter tout un programme organique de transformation de l'enseignement secondaire. En même temps, il contribuait, par sa propagande et ses initiatives, à la fondation de la Fédération des professeurs d'écoles moyennes et à la conquête du statut juridique et économique du personnel enseignant.

Belle figure de penseur, d'universitaire, qui a su se faire homme d'action et soldat quand sa pensée devait trouver dans l'agora ou sur le champ de bataille, sa réalisation définitive. Il est de ceux qui, comme le disait de Mazzini, Malvina von Meysenburg « s'objectivent dans leur vie, qui est la mise en action de leur pensée. Ce sont eux, les personnages tragiques du poète, qui acceptent la plus grande douleur pour accomplir le plus noble idéal ».

Je me souviens d'un soir, dans la petite ville d\Assise où j'eus la joie d'entendre parler Salvemini. Son éloquence a que'que chose d'emporté et de violent en quoi l'on sent toute la tension d'un être. Il ne se soucie ni de la phrase, ni de l'image. Il n'orne

GAETANO SALVEMINI 139

point sa pensée de subtiles guirlandes verbales, mais laisse jaillir son émotion, sans retenue, avec la puissance de ceux qui ne se disciplinent point et sont portés par leur passion, plutôt qu'ils ne la portent. Que de force convaincante dans cette parole un peu dure, éclatante de sincérité et de foi, qui semblait l'expression même de la loyauté et de la générosité populaire ! Et comme il était loin de tout machiavélisme, cet homme qui, après avoir parlé, retombait blême, ainsi que ceux que frappe une grande colère ou un grand malheur !

C'est la même passion, mais tempérée par le calme du cabinet de travail, qu'on retrouve dans ses articles. Pour répandre ses idées, il a su être l'un des plus brillants et des plus profonds parmi les journalistes d'Italie — et l'Italie en compte beaucoup d'excellents. D'abord dans VAvanti^ puis dans la Critica sociale, Salvemini mena la rude bataille des bonnes idées. Mais, dans le cadre trop dessiné d'un périodique de parti, son indépendante pensée était à l'étroit. En décembre 1911, il fondait à Florence — reprenant son titre à Mazzini lui-même — un hebdomadaire: VUnitk.

L'influence de ce journal fut grande. Et il est assez curieux de constater que, si l'on veut étudier en Italie les courants directeurs les p'us importants, ce soit, non aux quotidiens ou aux grosses revues, qu'il faille s'en référer, mais à ces périodiques que l'actualité brûle, et par lesquels la jeunesse imprime au pavs des impulsions. C'est le Marzocco, le Leonardo, La Voce, à F'iorence, qui apporteront à l'attention du studieux de demain les plus robustes fleurs du printemps italien. Et certes, dans VUni'à, il sera sûr de trouver une riche moisson. Nulle école de culture spirituelle ne fut plus généreuse et plus déterminante. Nulle chaire de

discussion ne fut plus librement ouverte à tous les grands problèmes nationaux et internationaux. C'est Pavant-garde même de la jeune Italie qui cherchait là son mot d'ordre.

Elle y découvrait avec des idées, un grand exemple : celui du désintéressement Salvemini ne fut jamais l'homme qui défend une cause avec rarrière-})ensée de trouver un intérêt dans sa réalisation. Une idée réalisée dans un fait, d'autres idées le requéraient. Il se jeta passionnément à leur défense, assumant ainsi, de lutte en lutte, le rôle ardu de conduire Tltalie à ses plus grands destins.

C'est lun de ceux qui ont élevé le plus haut et qui porteront le plus loin l'héritage lumineux que Mazzini a laissé à sa jeune patrie... Quasi cursores lampada trahiint /...

l'homme politique.

Mais c'était dans la politique que Salvemini devait donner toute sa mesure. Son origine l'y prédisposait, car la vie politique est, dans le Midi, très puissante et très active, s'il lui arrive souvent de se rapetisser en conflits d'intérêts locaux et en étroites disputes personnelles. En 1894, il entra dans le parti socialiste^ qui lui paraissait le plus apte à satisfaire des désirs de justice collective. Il y resta pendant la plus dure des périodes qu'ait traversées ce parti. Mais en 1911, il fut amené à s'en séparer avec quelque éclat.

C'était l'époque de l'entreprise libyenne. Rien ne lui parut plus contraire aux intérêts de la démocratie que cette campagne en laquelle prenait forme l'impérialisme italien. La plupart des démocrates partagèrent sa conviction. On se fût donc attendu à voir le parti

GAETANO SALVEMINI

socialiste italien prendre des mesures pour prévenir cette entreprise. Il n'en fut rien. Les chefs mêmes du socialisme officiel, non seulement furent incapables d'une action sérieuse pour empêcher la guerre, mais une fois cette guerre déclarée, ils la tolérèrent sans protestation suffisante et ne surent s'opposer à aucune des fautes qui furent accumulées au cours de celte campagne, si bien que leur conduite apparut en somme comme un appui au gouvernement. Comme le président du conseil, Giolitti, dans la même année où il déclenchait une guerre antidémocratique, accordait à la démocratie la satisfaction du suffrage universel, la passivité du parti socialiste officiel attesta une coalition étrange d'intérêts opposés.

Cette singulière entente socialo-giolittienne, évidente, bien que non formulée, pour la guerrre coloniale, s'est retrouvée quelques années plus tard, contre la guerre à l'impérialisme alllemand.

Ainsi que d'autres esprits très sincèrement socialistes, mais ne pouvant se résigner aux imprévus du socialisme parlementaire, G. Salvemini quitta le parti. Il assuma l'attitude d'indépendance qui convenait le plus exactement à son caractère. Dans toutes les questions qui se présentèrent, il prit nettement position, promouvant des solutions toujours inspirées d'un haut sentiment démocratique, mais extérieures à toute décision de groupement politique.

Nous trouvons son nom, parmi ceux des signataires d'une lettre aux électeurs de Gallipoli, en mars 1915, pour recommander la candidature de M. de Viti di Marco, A cette occasion, se réunirent des hommes qui, dans les domaines de la pensée et de la politique, sont sans grande parenté : MM. Barzilaï, Bissolati, Giretti, Prezzolini ; mais tous ont orienté leur action dans un sens démocratique et leur patronage a pu s'accor-

142 FIGURES ITALIENNES d'aUJOURD'iIUI

der sur un hoai ne qui, tel M. de Viti de Marco, s'est fait Tapôtre du libre échange et des réformes douanières et qui, (lès les premiers jours de la guerre européenne, s'affirma partisan du droit des peuples et du principe des nationalités. G. Salvemini a beaucoup de traits communs avec un semblable esprit. Radical de sentiment et de conviction, lui aussi, il est un de ces hommes qui ne peuvent s'accommoder des cadres, mais dont l'attention sétend à tous les domaines d'action pratiquement réformatrice. En sii^nant ce manifeste, G. Salvemini s'est déiini lui-même.

lia adhéré à l'argumentation de M. de Viti di Marco, signalant l'indifférence du parti socialiste en matière de questions douanières et de répartition d'impôts. Selon eux, le parti socialiste, représentant plutôt une clientèle politique que la masse du prolétariat elle-même, se serait rencontré avec la clientèle giolittienne d'industriels et d'affaristes dans un égal désir de privilèges, tantôt socialistes et tantôt bourgeois ; les lois sociales utiles aux seuls ouvriers de l'industrie, obtenues par une sorte de réciproque complaisance, ne sont point, d'après eux des lois réellement démocratiques, car elles font peser sur la majorité du peuple et notamment sur les agriculteurs du Midi, les dépenses nécessitées par les privilèges accordés à la minorité.

A un tel homme, la probité politique apparaît naturellement comme la plus haute vertu, parce qu'il la considère comme l'inâice et comme la cause d'une parfaite santé sociale. Sous le régime de Giolitti, tel que je l'ai exposé dans une précédente étude, il devait trouver matière à vive indignation. Aussi s'éleva-t-il avec une violence calilinaire contre l'organisation de la corruption des fonctionnaires et des collèges électoraux. La fougue latine de son Ministro délia Mulavila n'a pas

GAETANO SALVEMINI 143

peu contribué à créer, autour de la politique giolittienne, ceLLe atmosphère de répujjjnance et de mépris qui a trouvé, dans l'opinion italienne, de si virulentes expressions, en m;ii 1915 et depuis.

Salvemini posa deux fois sa candidature aux élections politiques. Mais il le fit, moins dans le but d'obtenir un succès électoral que de combattre les forces immorales de cette politique, dans l'arène même où elles régnaient. En 1911, il se présenta au collège d'Abano, près de Home. Kt il se retira parce qu'il s'aperçut que ses amis allaient commettre en sa faveur des illégalités. En 1913, il choisit le collège de Molfetta et de Bitonto, dans les Fouilles, où il était né. il y fut le candidat des matelots, des paysans, des ouvriers, contre les bourgeois et les prêtres, soutenus par une police complice, et par le gouvernement. Giolitti n'avait pas craint de protéger contre lui, par hostilité personnelle, l'ancien député républicain de Molfetta.

Ces deux collèges furent le th.'âtre d'une lutte épique entre cet honnête homme solitaire et les cliques gouvernementales locales.

L'influence de ces cliques est assez nettement marquée par les résultats suivants. A Bitonto, aux élections politiques d'octobre 1913, G. Salvemini obtint 12 voix. Aux élections départementales qui eurent lieu après la chute de GiolitLi, il obtint, du même corps électoral, 3300 voix. A Molfetta où, malgré les menées giolittiennes, environ 2400 de ses électeurs avaient réussi à voter en 1913, il obtint, en juillet 1914, aux élections départementales, plus de i5 ^0 voix.

Mais elle l'est davantage par les détails même de l'élection. Dans le Midi, les compétitions politiques entraînent souvent à des violences passionnées et à des rixes sanglantes. Pendant la campagne électorale du

candidat de Molfetta, elles atteignirent une culminance d'exaspération qui alla même jusqu'à la tentative d'assassinat ! Salvemini tint courageusement lête à ses ennemis et s'il échoua, il obtint un résultat plus sérieux encore, peut-être, qu'une élection. La presse d'Italie tout entière s'occupa des bag^arres des Fouilles. Tous les journaux honnêtes, avec le Carrière delta Sera, organe conservateur, à leur tête, stigmatisèrent les procédés électoraux des adversaires de Salvemini, ébranlant ainsi dans ses fondements la force du dictateur Giolitti.

Fidèle aux postulats démocratiques, Salvemini assuma la défense de la masse des consommateurs italiens, en matière de politique douanière. Lutte pénible, dans un pays où les groupes protectionnistes sont puissamment organisés et où chacun dispose d'une presse active et habile. Il fît la guerre, avec un vif acharnement, aux coalitions industrielles et financières, à celles des cotonniers, des sidérurgistes, des sucriers et des marchands de grains, réclamant l'ouverture des frontières aux produits étrangers et l'introduction de principes libéraux dans la conclusion des traités de commerce.

Page 1