SALVEMINI ET LA QUESTION DU MIDI
Les membres actifs des organisations socialistes italiennes se recrutent surtout dans le prolétariat industriel. Le socialisme agricole est beaucoup moins puissant et moins représenté. Or, l'Italie industrielle est surtout l'Italie du Nord, le Piémont, la Lombardie et Ligurie, — tandis que l'Italie du Midi est peuplée de travailleurs des champs. A la conception de Salvemini se rattache donc, soit directement, soit par un rapport d'effet à cause, la grave « question du Midi ».
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C'est une question très ancienne ; elle est presque née en même temps que l'Italie, car elle tire sa source de la constitution même de la péninsule, tant au point de vue géographique qu'au point de vue ethnique. Deux races, deux pays, avec des intérêts différents, des lignes commerciales divergentes, des activités, des productions naturelles et industrielles en opposition. Mais deux races et deux pays unis par la tenace volonté de vivre en commun et de fortifier cette Italie qu'ils ont constituée de leurs efforts collectifs.
C'est aussi une question complexe, car il s'y est mêlé, depuis une quinzaine d'années surtout, un élément bien fait pour l'exaspérer et la compliquer: la persistance du ministère Giolitti. Nous avons dit que Giolitti, homme du Nord, protagoniste des intérêts et des affaires du Nord, a profité de sa longue dictature pour tenter l'asservissement du Midi. Les préfets giolittiens ont été les agents de cette corruption politique organisée. La représentation elle-même était faussée par Tappui accordé par le gouvernement, tantôt à droite, tantôt à gauche, uniquement en raison des personnalités et de leur dévotion aux volontés de Giolitti.
Cet essai d'asservissement du Midi par une bande de politiciens est l'une des raisons pour lesquelles la guerre de 1915 fut, dès le début, si populaire de Naples à Catane. La guerre était faite contre la volonté, contre le pouvoir de Giolitti ; c'était un acte de libération dans le domaine de la politique intérieure aussi bien que dans celui de la politique extérieure.
La question du Midi a un double aspect. Le Midi se plaint, d'une part, d'être la viclime d'une inégale répartition des travaux publics, routes, cours d'eau, chemins de fer, entravant le développement de la.
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population. Et d*aiitre part, il souffre de ne voir point étendre au travail agricole les mesures de législation ouvrière votées par le Parlement. Mais si le Midi se trouve, vis-à-vis des autres provinces d'Italie, dans un j situation d'infériorité, cela tient à un grand nombre de causes très diverses. On a pu dire que le Midi était naturellement pauvre, parce qu'il manque de mines pour l'industrie, d'eau pour l'agriculture et que sa population est menacée par la fièvre malarique. Mais la pauvreté du Midi procède aussi du fait des hommes et notamment des régimes politiques qu'il a subis et qui ont laissé apiès eux une situation matérielle et morale déplorable. En Sicile, le régime des latifonds a survécu à l'abolition des grandes propriétés ecclésiastiques. La domination bourbonienne, dans sa crainte de voir grandir le capitalisme avec l'industrie, avait permis la formation d'une plèbe paresseuse et mendiante, surtout dans les grandes villes, comme Naples ou Palerme. L'absence de bourgeoisie industrielle ayant empêché l'existence des luttesde classesqui assainissent le corps social, la mentalité politique est restée, dans la petite bourgeoisie, très basse, vénale et servile. Les gouvernements qui se sont succédé depuis 1876 ont fait peu de chose pour porter remède à ces plaies morales. Au contraire, comme l'avouait en 1902 le président du conseil Zanardelli, les ministres ont profité de cette dépression morale, « pour consolider leur position administrative ». Et M. Nitti, grand expert en matière de politique méridionale, note que u l'Italie du Midi a été considérée comme le pays destiné à former les majorités ministérielles. Les préfets n'y ont quasi d'autres fonctions que de faire les élections ».
Il serait injuste de dire qu'à cette indifférence pour
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ies conditions morales du Midi, ait correspondu une égale incurie pour ses plaies matérielles. On s'en est préoccupé, surtout depuis 1901. Selon des chiffres cités par M. Bonnefon Craponne, dans non Italie au travail^ le gouvernement a consenti de gros sacrifices financiers pour l'amélioration de la partie méridionale du pays. On a reboisé, canalisé les eaux, établi des institutions de crédit et de prévoyance. On a lutté contre les maladies et contre l'ignorance. En quarante-six ans, on a dépensé 111 millions pour la bonification des terres ; 53 millions en ont été consacrés au Midi. On a fait, dans le Midi, pour 280 millions de travaux de voirie, cependant qu'on n'attribuait aux routes du Nord qu'un budget de 174 millions. Mais les différentes lois qui ont été votées pour la Sicile, pour les Fouilles, pour la Basilicate, n'étaient que des mesures partielles et leur insuffisance à apporter une aide réelle aux maux du Midi ne tarda pas à se vérifier.
En outre, la politique italienne a eu le tort de considérer, comme une panacée, les dégrèvements fiscaux. Sans doute, dans une certaine proportion, les régimes de faveur en matière d'impôt étaient légitimes et nécessaires pour le Midi. On a fait la remarque que « tandis qu'en France et en beaucoup d'Etats en progrès, les régions les plus pauvres reçoivent plus qu'elles ne donnent, en Italie, ce sont les régions les plus pauvres qui donnent plus qu'elles ne reçoivent ». Mais ces dégrèvements fiscaux n'étaient que de faibles soulagements et n'empêchaient point la situation d'empirer en se perpétuant.
La question devait être envisagée de plus haut. La guérison du Midi ne peut procéder que d'une transformation générale de la politique douanière, d'un bouleversement complet du régime des latifonds siciliens,
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d'une sage répartition des travaux publics et d'une diffusion plus larg-e de l'instruction, surtout professionnelle.
(.< L'ag-riculture, disent justement King- et Okey, est maintenant, et est probablement destinée à rester, la base de la vie du Midi. II lui faut du sucre à bon marché, de meilleures semences, de meilleures races de bétail, et une augmentation de la demande de ses produits sur les marchés étrangers. Mais les hauts tarifs protecteurs le rendent esclave des intérêts des industries du Nord et arrêtent l'afflux des produits extérieurs plus solides et à meilleur marché ».
La question des latifonds a évidemment peu de chances d'être résolue tout d'un coup. Mais elle est essentielle et les théoriciens les plus autorisés du problème méridional insistent à bon droit sur la nécessité d'une transformation progressive du régime de la propriété.
Quant aux travaux publics, on s'en préoccupe, certes. Récemment l'aqueduc des Fouilles a été inauguré. C'est l'un des plus considérables parmi les travaux publics de l'Europe entière. Mais il reste encore beaucoup à faire, et surtout à pourvoir aux communications intérieures des provinces, de village à village, par la création d'un réseau ferré et d'un système rationnel de routes.
L'analphabétisme, qui fait du Midi la partie la plus ignorante de toute Tltalie, doit être énergiquement combattu par l'organisation de l'instruction publique. Particulièrement digne d'attention est l'instruction agricole proprement dite. Et, par delà l'enseignement, l'organisation de la population elle-même par les comices agraires, les cantines sociales, les coopératives, etc..
Pour tout cela, le gouvernement peut faire beau-
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coup. Mais Finitiative privée a aussi une grande œuvre à accomplir, et une association comme celle qui s'est constituée, en 1910, pour maintenir par une action continue et méthodique, Télan de généreuse solidarité qui se manifesta dans tout le pays après le tremblement de terre de 1908, peut être de grande utilité.
L'œuvre de cette Association pour les intérêts du Midi de l'Italie^ présidée par le sénateur Léopoldo Franchetti, un septentrional de grand cœur et de haute intelligence, a porté sur tous les problèmes dont se compose la question du Midi. Pour remédier à l'analphabétisme, elle a créé des asiles d'enfants, des bibliothèques populaires circulantes, des écoles techniques de diverses natures. Pour aider au relèvement économique, elle s'efforça d'introduire dans les habitudes de culture des procédés plus scientifiques, elle organisa un précieux service d'assistance comptable, prit l'initiative d'une série de coopératives d'agriculteurs et de pêcheurs...
La question du Midi, ainsi pratiquement conçue, a toujours trouvé en Salvemini un documenteur précis et un actif propagandiste. Il voit, en effet, dans l'amélioration des provinces du Sud, un moyen de cimen^ ter davantage l'union nationale. Ce régionaliste est un patrioe, persuadé que le corps de la nation ne peut être vigoureux et sain, que si la force collective est répartie dans tous ses organes, dans toutes ses provinces. Porter remède aux maux dont se plaint le Midi, c'est accomplir, à son avis, un acte de justice, certes, mais c'est aussi fortifier toute l'Italie — moralement et matériellement.
La guerre n'a fait qu'aggraver la situation du Midi. En effet, tandis que le Nord industriel trouvait dans la production du matériel de guerre une source de rêve-
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nus, le Midi ag^ricole voyait se fermer la frontière des pays où il exportait naguère ses produits. La Chambre italienne a été sensible à cette ag-gravalion et, lors du vote de Texercice provisoire de juillet 1917, a adopté un ordre du jour proposé par plus de cent députés, dans lequel on peut lire que « le problème du Midi a été considéré ajuste titre comme un problème national et que cette appréciation a été confirmée par les régions et par les hommes du Nord de lltalie » et que, « confiante dans le ministère national, la Chambre Fnivite dès à présent à étudier et à réaliser, avec Taide des énergies locales, les mesures les plus vigilantes au bénéfice du Midi, en donnant une plus grande impulsion à Texécution des lois spéciales et en favorisant par tous les moyens, la production agricole, le crédit agraire, la petite propriété, les bonifications, les aqueducs, les irrigations, les travaux publics, les services d'automobiles, l'instruction primaire, agricole et professionnelle ». — La manifestation est significative et démontre l'importance persistante de la question ; on peut toutefois, quant à ses résultats, rester sceptique et croire que la question du Midi est encore pour longtemps l'un des problèmes majeurs de la politique intérieure de l'Italie.