SALVEMINI ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL
On comprend mieux, après ces explications, les raisons qui déterminèrent Salvemini à se rallier au suffrage universel. Non seulement son instinct démocratique l'y poussait, mais son dévouement aux intérêts des paysans du Midi lui en indiquait l'impérieuse nécessité. Le prolétariat du Midi, dépourvu d'écoles, était
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par le fait de son analphabétisme, exclu presque tout entier de l'exercice du droit de suffrage. En revanche, les ouvriers du Nord, plus instruits, étaient admis au vote et paraissaient satisfaits du régime électoral. Salvemini, persuadé de la valeur éducative du suffrage universel, convaincu que Tattribution à tous du droit de vote, était pour le Midi à la fois justice et profit, fut un des plus ardents à réclamer la réforme et à organiser, à son propos, une propagande systématique. Il pensait avec raison que dans ce pays où les moindres gens du peuple ont le sens des affaires publiques, le goût inné d'en discuter, et la faculté de les apprécier avec un jugement clair^ même lorsqu'ils sont incapables de lire eux-mêmes un journal, le suffrage universel permettrait mieux la consultation de la nation qu'un système électoral restreint. Il y voyait, d'autre part, le moyen de rendre au Midi dédaigné une saine et légitime part d'influence.
Toutefois, au début, il fut peu écouté. Même dans les milieux socialistes, il trouva de l'indifférence, parfois de l'hostilité. Il fut hué au congrès socialiste de Florence, en 1901, lorsqu'il réclama du parti une campagne vigoureuse pour le suffrage universel. Mais Salvemini n'est pas de ceux qu'on repousse aisément. Il continua sans trêve sa propagande.
Son infatigable ardeur rappelle la fougue organisatrice de Mazzini. Il créa partout des comités, prit partout la parole, écrivit cent articles, jusqu'en 1911, date à laquelle Giolitti inscrivit dans le programme ministériel la question du vote universel, faisant ainsi triompher la réforme d'une façon tout inattendue et dans un but de politique personnelle. Aussi Salvemini put-il craindre que le suffrage universel fût venu trop tôt, parce que déterminé par les nécessités d'une ambition parlemen-
taire plutôt que par la volonté du peuple, et redouter qu'en de telles conditions la réforme ne portât point tous ses fruits. C'était, disait-il, un banquet servi à huit heures du matin.
SALVEMINl ET LA PATRIE.
Salvemini sera Tun des historiens de la Triplice. Un volume dont il a donné la primeur à la Revue des nations latines, paraîtra incessamment sur ce sujet. Nul n'est mieux documenté, plus précis, plus ingénieux que le professeur florentin. C'est que cette histoire, ill'a vécue et que les événements récents ont presque tous confirmé les clartés qu'il en avait eues dès l'abord. En août 1914, il eut la coquetterie de publier tout un numéro de son journal VUnità, composé d'articles parus en 1912.
La Triplice, au début, avait sa raison d'être. Mais c'était une alliance pour la paix. Et elle était conditionnée par l'amitié de l'Angleterre. Au jour où l'Angleterre s'éloigna de TAlIeniagne, la Triplice devint pour ITlalie un non sens et un danger. Nous avons déjà rencontré pareille conception chez Barzilaï et Sonnino ; nul ne l'a plus péremptoirement exposée que G. Salvemini. Et depuis longtemps déjà. Depuis qu'un mouvement germanophile toujours plus accusé, accentué surtout dans les quinze ans avant la guerre, entraînait l'Italie, G. Salvemini fut du petit nombre de ceux qui entreprirent de lui résister. Il dénonça à ses compatriotes l'impérialisme allemand comme une menace pour l'Italie. Il prêcha la nécessité d'une alliance avec TAnglelerre et d'un rapprochement avec la France. L'œuvre, aujourd'hui réalisée, de fraternisation latine, n'a pas eu, dans l'élite italienne, de meilleur et de plus constant ouvrier que lui.
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En 1^H2, quand on parla du renouvellement de l'alliance, il se montra vivement adversaire de cette confirmation. La Triplice, disait-il, a eu son utilité historique; en 1882, Titalie ne pouvait ne point la conclure, isolée qu'elle était, entre la France qui venait d'occuper Tunis, et l'Autriche qui voulait sa revanche. Elle ne pouvait refuser l'alliance que lui proposait Bismarck — qui, soit dit en passant, n'a pas été sans prévoir cette conséquence de la politique africaine par lui conseillée à la France — sans s'exposer à une attaque de l'Autriche, et le comte Nigra a eu raison de dire que l'Autriche et l'Italie ne peuvent être qu'alliées ou ennemies.
En 1887, l'Italie né pouvait pas ne pas renouveler l'alliance. L'amitié qui liait alors l'Allemagne et l'Angleterre la lui imposait : cette amitié pouvait même être considérée comme un renforcement du caractère pacificateur à la Triplice, puisqu'à l'équilibre des forces sur terre, elle ajoutait l'équilibre des forces sur mer.
Mais la Weltpolitik, les ambitions coloniales allemandes, la déclaration par l'empereur que 1 avenir allemand était sur l'eau, les armements maritimes sans cesse accrus devaient rompre l'accord de l'Allemagne et de l'Angleterre et pousser cette dernière à rechercher r« entente cordiale » avec la France.
Dès ce moment, la Triplice était sans raison pour l'Italie. Elle devait s'en affranchir et rester maîtresse de ses sympathies. Elle devait elle aussi, et d'accord toujours avec l'Angleterre, se rapprocher de la France.
Idées qui nous paraissent aujourd'hui, simples et élémentaires, mais qui furent pendant longtemps méconnues. Salvemini, comme Barzilaï, resta pendant de longues années, isolé, lis eurent le mérite de voir clair avant les autres. Mais ce furent leurs propagandes
qui préparèrent lentement l'opinion italienne. Quand survinrent les événements de 1914, on s'aperçut qu'ils avaient raison, et grâce à eux, si les conversions furent brusques et enthousiastes, elles furent en même temps documentées et averties.