SALVEMINI, LA GUERRE ET LA QUESTION ITALO-SERBE
Quelle que soit sa modestie, Salvemini aime à rappeler les n°^ de VUnità, du 7 et du 14 août 1914. Cet orgueil est légitime; ce sont là très probablement les premières publications en Italie en faveur de la guerre aux côtés des Alliés. Dès la déclaration de la guerre, avant même que l'Allemagne n'eût donné au conflit le caractère de férocité et de déloyauté qu'elle devait révéler au monde étonné, Salvemini comprit ce que bien d'autres ne devaient comprendre que longtemps plus tard, ce que les socialistes officiels n'ont pas encore compris, que c'était la lutte entre deux idéals, l'idéal de puissance et d'oppression militaire, l'idéal de liberté et de démocratie, en un mot rachèvement de la Révolution française.
La neutralité que venait de proclamer Tltalie lui parut une solution provisoire. Il était trop mazzinien pour ne pas se rappeler que « neutralité signifie annulation, renonciation. Les nations qui restent spectatrices inertes de guerres injustes et inspirées par l'égoïsme dynastique et national, ne trouveront, le jour où elles seront assaillies à leur tour, que des spectateurs ^ ».
1 . Cf. plus loin, dans l'élude sur Enrico Gorradini, une citation plus complète de Mazzini.
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L'article de tête de VUnità du 7 août 1914 est dédié aux socialistes qui venaient de s'enfermer dans le dogme étroit de la neutralité absolue. Qu'est-ce cela, demande Salvemini ? « Le pacifisme absolu n'est pas une thèse socialiste. Le socialisme n'est pas la paix : il est la justice, avec la paix si possible, avec la g-uerre, interne ou externe, s'il le faut. Gomment la violence qui paraît licite, et parfois même désirable, aux socialistes révolutionnaires, dans les conflits internes, peut-elle devenir condamnable, absolument, dans les rapports internationaux? »
Mais s'il est sensible aux idéalités de la guerre, s'il veut aller généreusement, intrépidement vers l'action, s'il prévoit et souhaite, dès avant la bataille de la Marne, l'intervention aux côtés des Alliés, ce n'est pas seulement par sentiment, mais encore par l'effet d'une claire vision de l'intérêt italien. Il démontre que même du point de vue de ce « sacro égoïsmo » dont M. Salandra fera plus tard la règle de sa conduite, l'interventionest commandée. Et, circonstance dignederemarque, ce n'est point de la fraternité latine ni de l'amité anglaise qu'il parle dans ce numéro de VUnità : il va droit à l'un des problèmes les plus délicats et demande qu'on choisisse entre une plus grande Serbie et une plus grande Autriche.
Ainsi, dès le début, il pose la question italo-serbe. Plus tard, lorsque notre ami Ugo Ojetti publie sa collection de brochures de propagande : Problemi italiani, il demande à Salvemini Guerra o Neutralitk'^ et encore une fois Salvemini y parle courageusement de la Serbie.
Courageusement, parce que c'est l'une des questions les plus difficiles à traiter devant un public italien. La grande masse n'en a qu'une connaissance confuse ; elle ne va pas au delà d'une vague méfiance à l'égard
des Serbes, et spécialement des Serbes rêvant d'une plus g-rande Serbie ou Yougoslavie, rivaux possibles sur l'Adriatique. En général, les Serbes et leurs ambitions ne sont pas sympathiques aux Italiens. Gomment décider ceux-ci à se battre pour ceux-là ? Les ranger aux côtés de la France ou de l'Angleterre, fort bien ; mais aux côtés de la Serbie ?
Les exceptionnels malheurs de cette nation interdisaient naturellement à la générosité italienne d'en parler défavorablement, mais ce silence n'était pas de l'affection et si la Serbie d'alors parais.sait digne de pitié, n'aurait-on pas à se plaindre de la Serbie de demain ? Ceux qui gardaient cette inquiétude étaient nombreux et cette inquiétude inavouée fortifiait l'opinion neutraliste.
Salvemini s'attacha à démontrer que l'Italie n'avait rien à craindre d'une plus grande Serbie, et que tout au moins la Serbie, même agrandie, était une voisine préférable à l'Autriche renforcée qui serait la conséquence du triomphe du bloc austro-germanique. A ceux qui parlaient du péril panslave, il répondait que les nations des Balkans avaient appelé la Russie à leur aide pour se délivrer des Turcs ou des Autrichiens, mais qu'elles ne s'étaient jamais inféodées à l'impérialisme russe. 11 citait en exemple la Bulgarie. Gomme les événements qui ont suivi lui ont donné raison ! Aidons les Serbes, disait-il, et nous en ferons des amis. Le 21 mai 1915, VUnità publiait un grand article en faveur de ï amitié italo-youcfoslave.
L'Italie intervint dans le conflit européen sans que cette question italo-serbe reçût de solution, — de solution officielle, tout au moins, car je crois Sonnino trop prudent et trop averti pour ne pas y avoir songé, dès les accords passés avec l'Entente en avril 1915, — et
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depuis. Mais elle n'a cessé de peser, de façon pénible, sur l'opinion italienne. Le gouvernement, sans faire connaître son avis a laissé les nationalistes de Rome et de l'étranger revendiquer bruyamment la Dalmatie, tandis que la censure était sévère pour ceux qui, comme Salvemini, défendaient l'opinion contraire.
VUnilk n'en poursuivit pas moins sa campagne, avec ténacité et vaillance. Son directeur voulut la conciliation italo-serbe, en dépit des prétentions des uns et des autres, il défendit la solution démocratique contre tous les impérialismes. Car n'oublions pas qu'il y a aussi un nationalisme serbe. Les malheurs de la Serbie n'ont point abattu sa fierté, et se sentant soutenue par la France et par l'Angleterre, elle a aussi ses extrémistes. A Genève, à Paris et à Londres, on a entendu des déclamations mégalomanes qui allaient directement à rencontre des plus légitimes aspirations de l'Italie. Inutile de dire combien ces exagérations rendent difficile la tâche d'un Salvemini et de ceux qui, pour assurer l'amitié italo-yougoslave, iraient jusqu à renoncer à toute prétention sur la Dalmatie. Ainsi se perpétue l'ardeur des vieilles haines que l'astucieuse Autriche sut allumer sur cette rive adriatique entre Italiens et Slaves, pour maintenir sa domination. Vieilles haines funestes aux uns et aux autres, périlleuses pour l'Europe même. A les éteindre, à ruiner les espérances qu'y met encore l'Autriche, à assurer un rapprochement dont une opinion éclairée pourra connaître et approuver les raisons, la bonne volonté de Salvemini travaille, et si elle a étéjusqu'à présent peu encouragée, elle n'en est que plus vaillante et plus digne de respect.
Il semble d'ailleurs que les conférences de Paris et de Londres d'août 1917 aient orienté le problème vers des solutions de conciliation.
Dans ce numéro de VUnità du 7 août Ï914 dont j'ai parlé, une note disait : « Si, comme nous le souhaitons, les événements nous amènent à une intervention armée de ritalie pour la cause des nations et de la démocratie, chacun de nous fera son devoir ». Ce n'était point là une fanfaronade creuse. Il n'en est point chez un Salvemini.
Dès la déclaration de guerre, il fut parmi les volontaires des armées d'Italie, malgré son âge. Il participa à la lutte, en qualité de lieutenant d'infanterie, dans les tranchées entre San Martino et Sei Busi, l'un des endroits les plus meurtriers de la dure route de Trieste. Il était parmi les gens du peuple, parmi ceux-là qu'il a toujours défendus : « Je n'ai jamais été si hf ureux, écrivait-il, d'avoir voulu le suffrage universel ».
Mais il avait trop présumé de ses forces et après quelque temps de dure campagne, il fut réformé. Rentré à Florence, il fit reparaître, d'accord avec M. de Viti di Marco, VUnità dont la publication avait été suspendue pendant son service militaire, et devint un collaborateur assidu de la Revue des nations latines. La parole et la plume sont les seules armes qui restent à qui ne peut porter le fusil, mais ce sont des armes encore et le devoir est de les employer au mieux. Cette compréhension d'un devoir envers les autres hommes, qui a fait de G. Salvemini un combattant inlassé, je pense bien qu'elle lui vient directement de Mazzini.