LA LEGENDE
Il y a une légende dannunzienne. Elle a, comme toutes les lég^endes, une part de vérité, mais la part d'erreur déformatrice y est peut-être plus considérable qu'en toutes celles dont sont entourées les célébrités. Cela tient à ce que d'Annunzio, par goût de paradoxe, semble s'être efforcé d'en encourager la diffusion. Ses faits et gestes ont toujours été divulgués à travers le monde avec un si grand soin, qu'on eût dit qu'un service d'information spécial était attaché à sa personne. Ce méridional, dont l'imagination est touchée d'Orient, se donne volontiers des airs d'Alcibiade ; et on lui en prête, naturellement, plus encore qu'il ne s'en donne.
Tout raffiné qu'il soit, il a une façon brutale de désirer la gloire. Elle a souri à sa première jeunesse et il n'a cessé d'aspirer à son étreinte ; il la voulait prompte et tapageuse, encore qu'un peu maquillée. Et je ne suis pas certain qu'il lui déplût de se voir représenté par la chronique, écrivant, en robe de pourpre, dans l'aube à peine rosée, sur un lutrin gothique éclairé de deux torches, aux terrasses de sa villa Capponcina , dans le village de Settignano aux beaux cyprès. Peut-être aimaitil aussi qu'on le décrivît entrant nu dans la mer, dressé sur un cheval blanc, comme un dieu marin vainqueur du flot ; et sur la plage l'attendait, en guise de
sortie de bain, le manteau des empereurs; il est vrai que la plage de Viareg-gio, toutes lorgnettes mondaines braquées, était peu faite pour ces divertissements héroïques I — 11 acceptait que Toreiller de pourpre de ses préférées fît le tour du monde, du monde où l'on potine. Prêtre disert de l'antique, il imita jusqu'à l'exil les hommes illustres des vieux âges, et s'il n'écrivit point ses Tristes^ c'est que la France fut loin d'être amère pour lui, comme !e furent pour Ovide les terres où il s'était réfugié. La légende dannunzienne n'a jamais manqué de couleur, si elle a parfois manqué de discrétion, mais elle a toujours paru un peu théâtrale.
Légende simpliste, sans doute. Et celui qui s'approcherait davantage de l'homme serait frappé, avant tout, de l'admirable esprit de foi et de travail qui fait vibrer toute son existence. 11 y trouverait des années qui ont l'unité monotone et nue d'un destin de moine. L'œuvre à réaliser les emplissait de ferveur. Ces années-là exaltent et magnifient une vie efitière. Ce sont elles surtout qu'on doit regarder, elles, et l'œuvre qu'elles ont enfantée.
L'œuvre ! — Elle est immense et diverse, exagérément touffue, fleurie d'un verbalisme enivré de soi-même, qui prend facilement figure de rhétorique. Mais l'œuvre aussi a sa légende, surtout à l'étranger. On en a une vision par trop unilatérale et cela provient, sans doute, de ce qu'elle n'est que partiellement connue. Le d'Annunzio dont la gloire est universelle, c'est le d'Annunzio romancier. C'est à V Enfant de volupté, aux Vierges aux Rochers^ au Feu^ que pense le lettré français, quand il évoque son nom. Quoique des traductions aussi aient propagé sa poésie, on la lit beaucoup moins. Un traducteur trahit toujours un peu et il trahit les lyriques plus que les prosateurs.
GABRIELE d'aNNUNZIO l6l
Or, les romans de d'Annunzio ne donnent de son talent qu'une image incomplète. C'est cette image qu'on a conservée : celle d'un sensuel, ramenant sa connaissance du monde à une série de frissons nerveux délicats ou violents; celle d'un artiste nécessairement égoïste, par conséquent éloigné de toute communion sociale et, à plus forte raison, de toute idée d'intervention dans la direction de la chose publique. D'Annunzio représentait hier, dans l'art, pour la plupart de ses lecteurs, le dernier type, conservé par le symbolisme, des contempteurs orgueilleux.
Vivant dans le dandysme, épris des seules rimes,
comme il représentait, dans la vie, le dernier exemplaire des fantaisistes qui composèrent les phalanges tapageusement costumées de la Jeune France.