‹ Figures italiennes d'aujourd'huiChapitre 40 sur 58 · APOGÉE DU LYRISME PATRIOTIQUE · texte numérisé non relu

APOGÉE DU LYRISME PATRIOTIQUE

Poète des destins italiens! Il le fut surtout dans la Chanson de Garibaldi, qu'il écrivit en 1901, pour le peuple d'Italie. L'épopée, dont une seule partie fut composée, a la ferme allure des chansons de geste ; on dirait parfois que, dans ces laisses lourdes de la gloire

des noms héroïques, passe le souffle du chanteur qui disait à Hastings, devant les troupes du Conquérant, l'épopée de France. Certes, l'Italien n'ig-nore pas ses héros. Il n'est si humble paysan qui ne connaisse Dante. Il n'est si modeste tâcheron qui ne suive dans son aventure, au travers du monde et de l'Italie, le conducteur des Mille. Mais il restait à dégag-er des faits stricts, l'âme ardente, à transmuer ces actes en odes, à illuminer de lyrisme le dynamisme créateur de cette vie. D'Annunzio le fit.

Et, conscient delà, vertu propagatrice de foi patriotique d'un tel poème, il le conçut, non pour être lu, mais pour être dit. Il employa le vers « de Tantique chanson de geste, formé sur le modèle des rudes vers latins que chantaient la plèbe et les légions de Rome ». Lui-même s'en fut dire aux foules son poème : à Turin, à Milan, à Florence, à Gênes, à Rome, il le récita à de fervents auditoires. Et partout, le bref discours dont il faisait précéder sa lecture indiquait qu'en chantant un héros du passé, il entendait avant tout marquer la voie à l'héroïsme de l'avenir et l'augurer vengeur. « Viva Vltalia, sempre^ disait-il, e tuttalltalia ». Dans le culte quil rendait au héros, brûlait une pensée pour l'Italie d'outre-frontière, qu'il fallait rédimer. En 1911, la guerre tripolitaine marqua le réveil du vœu d'Empire, dans la destinée d'Italie. D'Annunzio, qui était alors en France, voyait se réaliser sa prophétie de la Terza Roma. Aussitôt, il écrivit des Odes, qui, publiées dans le Corriere délia Sera^ exprimèrent avec ardeur les sentiments dont le pays tout entier frémissait. Une explosion d'enthousiasme exaltait les foules; de Venise à Syracuse, la guerre était acclamée comme une croisade nouvelle. J'ai vu, en cette année de grand réveil de la force latine, des

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soldats portés en triomphe et acclamés par les femmes, au moment où ils allaient quitter leur ville natale. A cette fièvre, le poète répondit par son plus beau chant.

Italie, de l'ardeur qui me dévore

Monte un chant plus frais que le matin

Ce fut la Canzone (TOltre Mare, qui mêla aux passions du moment les souvenirs g-lorieux du passé italien et couvrit la geste africaine d'une splendeur de lyrisme.

C'est surtout la Chanson des Dardanelles^ qui provoqua grand émoi, en Italie et hors d'Italie. Elle fut composée au moment où la presse annonçait, à la fois, que la flotte se concentrait dans le golfe de Tarente — et qu'elle n'irait pas aux Dardanelles. On sait ce que signifiaient ces nouvelles : le cabinet de Vienne, en invoquant le fameux article VII du traité deTriple Alliance, avait opposé son veto à toute action italienne contre les détroits, empêchant ainsi l'Italie de terminer rapidement la guerre en touchant son ennemi en son point vulnérable.

Un grand cri de haine échappa ce jour-là au poète :

(( Celui qui, vers le Rhin tantôt grince des dents Et tantôt sourit, livide de bile, La trogne dans sa bière sanglante,

« L'envahisseur qui méconnut toute vertu Chevaleresque, l'atroce lansquenet qui frappa Les vieillards et les femmes, avec la crosse du fusil,

« Le soudard qui ne s'émut jamais A la douleur des vaincus, et souilla tout De la boue attachée à ses grosses semelles,

ce Le hussard de la mort étend le voile de deuil

Sur les ossements et la tête de mort, par pitié fraternelle Pour tant de fleur musulmane détruite.

« Mais, parmi tous les autres, un surtout est consterné.

Cette chanson de la Patrie trompée fut mutilée, de main policière, sur l'ordre du chevalier Giovanni Giolitti, chef du Gouvernement d'Italie, le 27 janvier 1912.

Voilà les frères très chrétiens

Du protecteur de l'Arménie, par qui est refaite,

Pieusement, la virginité des Dardanelles.

« 0 Alliance mystique, salut !

Je veux chanter les trois augustes puissances tonsurées

Sous le turban postiche, « Et le flasque sultan, oint de suif autrichien

Qui écoute son martyrologe.

Le poil blanc tout hérissé de terreur.

On retrouve associé dans cette ode imprécatoire, tous les ennemis que d'Annunzio devait dénoncer en 1915,

sur les places de Rome, l'Autrichien — TAllemand

et Giovanni Giolitti.

Constatons qu'en un de ces poèmes, il unit l'admiration des deux patries pour lesquelles, dans le grand mois de mai, il devait soulever le peuple.

Dans la Chanson d'Hélène de France, qui fait fleurir un beau lys français dans la couronne des Chansons d'outre-mer, il y a des vers fervents qui, rapprochant Trente, Trieste et l'Alsace Lorraine, dessinent le schéma idéaliste de la guerre d'aujourd'hui :

« O douce France, ô sœur unique

Pour l'espérance muette qui s'incline

Sur les eaux claires de la Moselle, a Par la pieuse mémoire de Valentine,

Qui, fidèle à son deuil, voulut souffrir

Sans trêve, l'épine aiguë au cœur ;

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« Par les champs d'où la folle alloiiette

Boiiditj en poussant ses appels, tandis que les peu-

[pliers de la Meuse

Frémissent, et que le sang crie dans les sillons, « France, reçois et conserve la joyeuse

Promesse, qui te fait d'une vengeance

Plus grande cette chair ensanglantée, « Coupe pour nous, avec ta vieille faucille,

Un rameau de chêne de Lorraine

Sur la colline où Jeanne est en vedette, « Tresse, au rude rameau, la verveine

Sacrée, jadis, à nos pères, et envoie-la nous...

Si d'Aiinunzio aimait si fervemment la France, c'est qu'il avait reconnu en elle, quand il s'était frappé d'un volontaire exil, le lien d'une fraternité sacrée. Il s'était juré de ne rentrer en Italie « que le jour où elle se réveillerait ». Il y revint quand la foule, grondant d'entousiasme autour du récif de Quarto, lui apprit ce réveil. Et, ce jour-là, il laissa « quatre sonnets d'amour » à son pays d'adoption, mêlant les pensées de l'Italie et de la France qui allaient affronter ensemble la souffrance, pour la grandeur du nom latin.

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