‹ Figures italiennes d'aujourd'huiChapitre 41 sur 58 · D ANNUNZIO ET L INTERVENTION · texte numérisé non relu

D ANNUNZIO ET L INTERVENTION

On s'est étonné, en Europe, du rôle joué par Gabriele d'Annunzio dans les journées de mai 1915. Quelquesuns ont même ajouté la raillerie à l'étonnement, en voyant un poète s'élancer sur la place publique en tumulte, se faire tribun du peuple et entraîner les masses à sa suite, par des exhortations lyriques, sur les chemins de la guerre. Le long effort nationaliste que représente l'œuvre de d'Annunzio justifiait cette influence pour les consciences italiennes. Le lecteur

étranger la comprendra mieux, après avoir suivi, avec nous, le développement de l'inspiration patriotique, dans ses poèmes, dans ses romans et dans ses actes.

Tout le désignait à être l'interprète et l'excitateur de son peuple en armes. N'avait-il pas été le chantre de Garibaldi, dans la Nuit de Capreral Mais peutêtre lui-même ne se doutait-il point de l'aventure tribunitienne dans laquelle il allait être entraîné, le jour où il s'apprêtait à célébrer, au jeune soleil de mai, le héros du rocher de Quarto. Les événements pouvaient en effet laisser croire que Quarto fût la fin d'une période troublée. Il semblait que l'Italie eût choisi le récif sacré pour y proférer des paroles définitives, après le long travail obscur qui avait eu pour théâtre la chancellerie de Vienne, la Consulta de Rome et la villa Malta, oii opérait, entouré d'une phalange de secrétaires, le prince de Bûlow. Quarto, ce devait être la déclaration de guerre un peu romantique, ainsi qu'il convient à ce pays qui n'a pas cessé d'aimer les gestes décoratifs et les belles attitudes ; déclaration de guerre dans un des lieux élus de la jeune Italie,' cette baie de Gênes où mouillait une escadre, dans le soleil, dans les fleurs épanouies, devant la mer et sous le geste augurai de l'Ancêtre. Le roi et les ministres, dont la présence avait été annoncée, donnaient à cette journée l'aspect d'une date d'histoire politique.

Or, la veille de la cérémonie, un télégramme annonçait que ni le roi ni les ministres ne viendraient à Quarto. — Que se passait-il ? Certes, pour ceux qui, d'un œil clairvoyant, ont lu ce jour-là le message royal, il n'y eut point de doute : le destin de l'Italie était déjà marqué et ce n'était point cette absence qui en modifierait la direction. Mais pour la foule, n'étaitce point le signe d'une victoire des éléments du neu-

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tralisme, soutenus parle prestige des armes ailemandes? On savait que cette conjuration se faisait à Rome ; à Gênes, le peuple commençait à murmurer. Le soir du 4 mai, « le soir du retour », d'Annunzio trouva cette inquiétude sur tous les visages, sur les milliers de visages qui vinrent lui apporter, en guise d'accueil, Tespérance et la foi de toute une ville. 11 dégagea, en un discours, ces sentiments confus : « Pourquoi venezvous à ma rencontre d'un tel élan? Vous apporté-je donc un don de vie ? Si je venais vous annoncer une victoire, je ne serais pas autrement acclamé de partout.

« Et bien, oui, compagnons, je porte un don de vie et j'annonce une victoire. S'il exista jadis un Romain qui portait dans le pli de sa toge la paix et la guerre à choisir, il n'y a plus de choix pour nous. Je vous le dis déjà en cette première heure, en cette nuit de veillée que notre guerre est juste.

'( Tout Gênes est debout, cette nuit, comme dans les réunions des grandes délibérations. Et la foi de Gênes retrouve l'antique parole de son pouvoir civique, le cri bref de la volonté latine : « Fiat ! Fiat !... » Que ce qui doit être accompli, s'accomplisse! Que l'intégration de la patrie s'accomplisse ! Que la résurrection de la patrie s'accomplisse ! Voilà ce que nous voulons, ce que nous devons vouloir. »

Le lendemain, 5 mai, la cérémonie de Quarto avait assemblé, au pied du monument qu'on allait inaugurer, tout un peuple. D'Annunzio prononça un discours modelé en versets, à la façon d'une page de bible ou d'un chant de Zarathoustra.

Il suscita, par-dessus les troubles heures du printemps anxieux, « saison de doute et de souffrance », l'image impérative des Mille et de leur chef, qui dictent leur mot d'ordre : " Ici on renaît, et on crée une plus

grande Italie ». Il exalta « les signes », qui montraient qu'un nouveau destin était né pour l'Italie. Et parmi ceux-ci, le plus frappant : le sang garibaldien répandu pour la France :

« Lorsque, dans la forêt épique de TArgonne, le plus beau des six frères de la souche des lions fut tombé, on rendit les honneurs funèbres à son jeune corps que, hors de la tranchée, son courage avait multiplié, comme le nombre de ses ennemis... »

Le lendemain, 6 mai, c'est dans les jardins d'Andréa Doria, puis dans le palais San Giorgio, à la « Dante Alighieri », que parlait le poète. Le jour suivant, il s'adressait aux jeunes gens de l'Athénée de Gênes; aux exilés dalmates, il rappelait l'italianité des côtes orientales de l'Adriatique, indiquant ainsi l'une des fins nationalistes de la guerre proche :

« Réjouissez-vous, mes jeunes amis, disait-il, le temps de servir est révolu, le temps de souffrir est révolu. Il est arrivé, le temps de combattre et de rédimer. Il est imminent, le temps de la libération et de la vengeance ».

Mais l'intrigue neutraliste semblait, à Rome, avoir le dessus. Au peuple qui réclamait la guerre, non seulement en raison des terres italiennes à reconquérir, mais aussi parce que la liberté du monde était menacée par l'Allemagne, M. Giolitti, parti le 7 mai — deux jours après l'enthousiaste cérémonie du Quarto ! — de sa maison de la Rocca di Gavour, en Piémont, venait d'opposer la théorie du parecchio. Et quoi, disait le vieux chef, vous voulez lancer l'Italie dans la plus périlleuse et la plus aléatoire des aventures, pour obtenir des territoires que vous pouvez avoir sans tirer l'épée 1 C'est de la folie. Le peuple entendait faire cette folie-là. Mais le peuple n'est pas le Parlement, en ïtaUe surtout, et une intrigue parlementaire faillit faire

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triompher la politique giolittienne. La grande majorité des sénateurs et des députés l'assuraient de leur appui, par cette sorte de vote extra-parlementaire que nous avons déjà rappelé; ils déposèrent, en signe d'adhésion, leurs cartes de visite chezrancien président du Conseil.

D'Annunzio, parti de Gênes, arriva à Rome le 12 au soir. Quelques cercles interventistes avaient été prévenus de son arrivée ; la nouvelle en avait été répandue dans la ville. Cinquante mille personnes étaient sous ses fenêtres, devant Thôtel Regina, en face du palais de la reine mère, qui, dit on, assista à la scène derrière ses rideaux, quand il prononça son premier discours romain :

« Est-ce que, criait-il, indigène, le libérateur, s'il pouvait descendre du Janicule, ne marquerait pas d'infamie ceux qui, ouvertement ou en secret, travaillent à désarmer l'Italie, à enlever à l'Italie toute pudeur, à la rejeter à nouveau dans la servilité, à la reclouer sur sa croix ?... » ... « Balayez donc, balayez toutes les ordures, repoussez dans le cloaque toutes les choses putrides... Vive Rome sans honte ! Vive l'Italie pure et grande !... »

Le lendemain, 13 mai, la victoire neutraliste se dessinait. On murmurait en ville que le cabinet Salandra démissionnait. — Le poète s'adressa au peuple en tumulte :

« Compagnons, ce n'est plus le temps de parler mais d'agir ; ce n'est plus le temps des discours, mais des actes, et des actes romains.

« Si l'on regarde comme un crime le fait d'inviter les citoyens à la violence, je me vanterai de ce crime, je le prendrai sur moi seul...

« Ecoutez-moi. Entendez moi. La trahison aujourd'hui est manifeste. Nous n'en respirons pas seulement

rhorrible odeur : nous en sentons déjà tout le poids ig-nominieux. La trahison s'accomplit à Rome, dans la cité de l'âme, dans la cité de vie ! Dans notre Rome, on tente d'étrangler la patrie avec une corde prussienne... C'est à Rome que s'accomplit cet assassinat. Et si je suis le premier à le crier, et si je suis le seul, demain vous me tiendrez compte de ce courage. Mais peu m'importe !...

« Ecoutez. Nous sommes sur le point d'être vendus comme un vil troupeau. Sur noire dignité humaine, sur la dignité de chacun de nous, sur le front de chacun de nous, sur le mien comme sur le vôtre, comme sur celui de vos fils, sur celui de vos enfants à naître, il y a la menace d'une marque servile. S'appeler Italien, ce sera porter un nom qui fera rougir, un nom qui fera se cacher de honte, un nom qui brûlera les lèvres. »

Le lendemain, l'orage populaire éclata. L'intrigue neutraliste apparaissait au grand jour et la nouvelle de la démission du Cabinet prenait caractère d'officialité. On fut à la veille d'une révolution et G. d'Annunzio, le 14 mai, lança au peuple sa grande catilinaire :

« Nous sommes assemblés ici pour juger un crime de haute trahison et pour dénoncer au mépris et à la vengeance des bons citoyens le coupable, les coupables.

« Ce que je vous dis ici, ce ne sont pas des paroles d'enflure, c'est la qualification précise d'un fait avéré.

« Le gouvernement italien, celui qui, hier soir, a remis sa démission entre les mains du roi, avait aboli, le 4 mai, à la veille du Sacre des Mille, le traité de la Triple Alliance. Ce traité, il l'avait déclaré, en ce qui concerne l'Autriche, caduc et nul. De cette formule même, je puis affirmer l'exactitude ; je répète : caduc et nul.

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« Le gouvernement d'Italie, celui qui, hier soir, a remis sa démission entre les mains du roi, avait, en conséquence, pris des accords précis avec un autre groupe de nations, engagements graves, définitifs, renforcés d'un échange de plans stratégiques, d'un projet d'action militaire combiné.

« Telle est la vérité, la vérité indéniable. De ces faits, j'ai eu communication certaine avant de quitter la France, où des officiers de notre état-major et de notre marine étaient déjà arrivés et s'était mis au travail.

« Donc, d'une part, il y avait un traité aboli ; de Tautre, un accord réalisé. D'une part, l'honneur du pays revendiqué ; de l'autre, l'honneur du pays engagé.

« La fusion magnanime, telle qu'elle a été augurée à Quarto, allait s'accomplir. Les discussionsse calmaient. La nécessité idéale avait raison de toutes les misères politiques. L'armée était vaillante et confiante. Des exemples de vertus civiques commençaient à resplendir sur le tumulte apaisé. Le bon ferment faisait déjà lever la masse inerte.

« Et voici que l'effort douloureux de mois et de mois est interrompu par une agression imprévue et vile. Cette agression est inspirée, excitée, aidée par l'étranger. Elle a pour auteurs un homme d'état italien, des membres du Parlement italien en commerce avec l'étranger, au service de l'étranger, pour avilir, pour asservir, pour déshonorer l'Italie au bénéfice de l'étranger. ^ . . <,

« Gela est patent, cela est indéniable. Ecoutez. Le chef des malfaiteurs, dont l'âme n'est qu'un froid mensonge articulé de souples astuces, de même que le triste sac du poulpe est muni d'adroites tentacules, le conducteur de la basse entreprise connaissait l'abolition

de rancien traité. Et il connaissait la constitution du nouveau, l'un et Tautre conclus avec le consentement du roi.

« Donc, il trahit le roi, il trahit la patrie

« Contre le roi, contre la patrie, il sert l'étranger. Il est coupable de trahison. Et ce n'est pas là une manière injurieuse de m'exprimer, ce n'est pas un abus de style polémique, mais la réalilé, mais la vérité, selon la forme la plus notoire de ce crime.

« Voilà ce que nous devons démontrer au pays, ce que nous devons imprimer dans la conscience de la nation.

« Écoutez, écoutez. La patrie est en danger. La patrie est sur le point d'aller à sa perte. Pour la sauver d'une ruine et d'une ignominie irréparables, chacun de nous a le devoir de se donner lui même tout entier, et de s'armer de toutes les armes.

« Un ministère formé par le signor Bùlow ne semble pas avoir l'approbation du roi d'Italie. Mais, gras ou maigres, les éerviteurs du signor Bûlow ne se résigneront pas.

« Tant qu'ils ne seront pas emmurés dans leurs basses otRcines, ils chercheront à empoisonner la vie italienne, à contaminer parmi nous toute chose puissante et belle.

<{ Pour cela, je le répète, tout bon citoyen doit être un soldat contre l'ennemi de l'intérieur ; tout bon citoyen doit le combattre sans trêve, sans quartier. Le même sang doit couler, ce sera du sang béni, comme celui qui est versé dans les tranchées.

« Le Parlement italien se rouvrira le 20 mai... Et le 20 mai est l'anniversaire de la prodigieuse marche de Garibaldi, la marche sur le parc de Palerme.

« Cet anniversaire, célébrons-le en fermant l'entrée

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du Parlement aux valets de la villa Malta, en les repoussant vers leur hypocrite patron.

« Et, dans le Parlement italien, les hommes libres, atFranchis des laides promiscuités, proclameront la liberté et Fachèvement de la Pairie. »

Le 20 mai avait lieu la rentrée des Chambres. Elle se fit dans la rumeur de la foule, et sous la croissante menace de la révolution. Au Parlement, qui s'était montré son indig-ne interprèle, le peuple d'Italie voulait dicter impérieusement sa volonté. Le poète lui donna le mot d'ordre :

« Il faut qu'aujourd'hui, autour de Montecitorio, vous soyez un cercle de volontés coercitives, une tenaille terrible qui ne lâche point ce qu'elle a serré. »

Cette séance fut le triomphe de l'indignation populaire sur la manœuvre obscure des neutraliste? et des étrangers. La guerre y devint une évidence qu'un document diplomatique, le 23 mai, vint consacrer officiellement et lorsque la guerre apparut certaine, G. d'Annunzio le signifiait à Maurice Barrés en un beau télégramme : « On chante la Marseillaise autour de la Colonne Trajane. le vert et le bleu de nos drapeaux font une seule couleur dans le soir qui tombe. Le même souffle passe sous nos arcs de triomphe et sous le vôtre. Nous avions deux patries et, ce soir, nous en avons une seule qui va de la Flandre française à la mer de Sicile ».

d'annunzio et la guerre.

Aussitôt l'événement accompli, la plupart de ceux qui avait aidé à le précipiter, entendirent être logiques avec eux-mêmes. Ayant prêché la guerre, ils prétendirent la faire. Et d'Annunzio au premier rang.

Le choix de son arme fut un choix de poète. Le poète qui avait si parfaitement senti la plastique de la force navale ne pouvait que s'enthousiasmer pour la geste de Tair.

L'aviateur restera le beau miracle de cette guerre : il a des allures de demi-dieu, cet Icare victorieux qui met le cap sur l'infini ; il donne un lyrisme à la bataille. Par lui, la guerre cesse d'être seulement un déplacement de masses obscures, où l'individu se sacrifie dans l'unité formidable des armées. Au front des régiments en marche, il est comme l'esprit lucide et vigilant, l'archange conducteur, la belle conscience, hardie et tenace. Sur les villes endormies, il est l'inquiétude aimante qui garde, l'attentive et mouvante sentinelle. Il est, quand il fond comme l'aigle sur les cités de l'ennemi, la sainte vengeance fulgurante, le beau trait de feu que décrit dans le ciel l'épée de saint Michel. Partout il restitue à l'homme le fait d'armes isolé.

D'Annunzio, qui avait jadis célébré l'aviation — rappelons qu'en 19J0, une de ses conférences àTrieste, sur ce sujet, fut interdite par l'autorité autrichienne sous le prétexte qu'elle ne pouvait manquer d'être subversive, rappelons aussi Forse che si^ forse che no. qui est le roman de l'aviation — s'engagea dans la cinquième arme. Il porta aux frères istriens, sous forme de poèmes, le salut de l'Italie et effectua de périlleuses reconnaissances. C'est au cours d'une de ces reconnaissances qu'il fut blessé assez gravement pour qu'on craignît de lui voir perdre la vue. A Maurice Barrés, qui lui exprimait ces craintes, il répondit par cette belle page où s'associent sa souffrance et l'héroïsme français des combattants de Verdun :

« Mon cher frère, que la lumière s'assombrisse, peu

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m'importe aujourd'hui. Un combattant en vaut un autre et Ton me remplacera fort bien. J'ai pu me pencher sur la face sacrée du héros de Lubiana, quelques heures avant d'entrer dans ma nuit. Mais il faut que la lumière ne s'éteigne ni ne se voile dans le monde menacé de la plus vile obscurité par ces barbares qui, trop souvent, tentèrent d'interrompre ou de fausser l'harmonie des esprits et des formes inventés par notre race créatrice. Aujourd'hui le sang français n'est plus qu'une lumière jaillissante et la boue informe de Douaumont est pleine d'une vie idéale comme un bloc du plus beau marbre, d'où sortent des statues. De ma douloureuse immobilité toute mon âme se tend vers la bataille sublime. Nous voudrions tous combattre à vos côtés, en cette heure de danger et de gloire suprême. Ne vous préoccupez point de mes yeux, ô mon frère, mais sauvez la beauté du monde pour des yeux nouveaux. Vive la France ! »

Les sentiments que traduisait ce télégramme, il me les a exprimés à moi-même, quand j'ai eu la joie de lui porter mon hommage. Je me souviens avec émotion de cette visite, à la Casa Rossa, en cette Venise deux fois morte à présent, qu'il a célébré dans Le Feu. — Je fus reçu dans une chambre de malade, obscure et chaude à défaillir. Il était, sur le lit blanc, une forme moulée. La tête était entourée de bandelettes. Je ne voyais point ses yeux, ni son visage. Mais il parlait d'une voix qui caressait. Il répondait à mes questions sur son état, me disait l'espoir qu'on avait de lui conserver la vue, par une cure de repos prolongé ; le caractère pénible de l'inaction en ce moment ; puis dédaignant de songer à lui davantage (ce Ne vous préoccupez pas de mes yeux, mon frère ») il célébrait la guerre, l'action, le sacrifice des égoïsmes. Il disait

des choses simples et profondes avec son lyrisme naturel ; dans sa nuit, la méditation lui montrait des évidences qu'il voyait moins bien à la clarté du jour ; il avait réussi à écrire, sur des bouts de papier, de petites phrases d'une li^ne qu'on recopiait ; ainsi fut rédigée une lettre qu'il adressait au président du conseil pour le conjurer d'envoyer des troupes italiennes en France. L'épreuve, disait-il, sera longue et douloureuse encore, mais il faut qu'elle soit purifiante et belle, comme le feu. Pour compléter cette figure complexe et brillante, il convient de retracer un tableau d'hier. Il a comme cadre la place Saint-Marc de Venise, mais non plus la place Saint-Marc à laquelle d'élégantes et fraîches toilettes donnaient un air de salon. Saint-Marc n'est plus la basilique orfévrée comme une châsse ; les chevaux de bronze ont été descendus de leurs socles ; des sacs de sable ont été entassés sous les arcs ouvragés et le glorieux édifice semble une redoute, prête à la défense. Les sirènes d'une escadre, mouillée devant la Piazzetta et Saint-Georges Majeur, sifïlent sur la mer admirable. Un clairon mêle un appel cuivré aux tintements de l'heure matinale, que sonne l'homme de bronze, à la Tour de l'Horloge. Aux flottements des trois grands drapeaux tricolores, hissés à ces hautes hampes qui retenaient, aux temps de la République, les étendards de Chypre, de Morée et de Candie, des alignements de troupes au port d'armes donnent un sens impératif. Quelques officiers aviateurs sont là ; ils attendent l'heure où on leur décernera la croix militaire, due à leur vaillance. Et parmi eux, un lieutenant des lanciers de Novare, un bandeau blanc coupant obliquement le front, sous la coiffure militaire : Gabriele d'Annunzio. Il reçoit en soldat le salut du duc d'Aoste que lui apporte le capitaine Lazzoni. Mais de quelle joie

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intime et profonde ne doit-il point tressaillir quand Tamiral Thaon de Reveî salue en lui, en même temps que l'aviateur, « le poète qui encouragea le peuple à la guerre sainte » !

Le chef de la flotte italienne, en quelques traits énergiques, termine le portrait inachevé. Il enregistre, au livre d'or de la patrie, qu'un artiste, fût-il même dévoré d'esthétisme et avide de frissons comme le plus décadent des sensitifs, peut être en même temps le fier éveilleur de son peuple. Au reste, seul un jugement superficiel peut conclure que l'art est égoïsme ; il ne Test jamais absolument, même quand il le paraît le plus L art est ardeur, don de soi, généreuse oîFrande ; dans toute explosion lyrique, il y a une âme de sacrifice qui ne demande qu'à se révéler dans les actes. Le temps byronien n'est point passé et l'idéalisme des poètes n'a pas cessé de leur inspirer l'ivresse de la mort pour de justes causes.

ENRICO GORRADINI

Le hasard nous réunit à Rome, au printemps de 1916, Louis Bertrand, Enrico Corradini et moi, dans cet hôtel d'Angleterre, un peu vieillot, mais paisible et tranquille au centre de la ville.

A quelques pas de la via Condotti, animée et turbulente, une exquise fontaine jaillit incessamment, sous le feuillage fin de deux poivriers, dans un sarcophage antique admirablement jaspé par la caresse séculaire des eaux. La porte de Thôtel est proche. Ainsi, avant d'y pénétrer, on a une impression de fraîcheur claire, comme une invitation à la causerie et à Tétude.

Louis Bertrand, l'auteur du Saint Augustin^ arrivait d'Espagne et réunissait des notes pour l'article sur l'Italie qu'il donna à la Revue des Deux Mondes. Très épris du rêve panlatin, il désirait trouver en Italie la confirmation de ses espérances. Sur la foi des appréciations sommaires et parfois superficielles de la presse parisienne, assimilant le nationalisme italien au nationalisme français, l'écrivain catholique croyait rencontrer chez les rédacteurs de VIdea Nazionale, des sympathies naturelles que la guerre, impliquant l'alliance de la France et de l'Italie, devait aviver encore.

Nous eûmes à ce sujet de longues conversations avec Enrico Corradini qui voulut bien, à notre prière, nous

faire un lucide et péremptoire exposé de Timpérialisme. J'ai rarement rencontré un esprit plus méthodique et plus précis. 11 y a en Italie beaucoup d'intelligences vives, souples et brillantes, mais à ces qualités fréquentes, Gorradini ajoute, à un degré exceptionnel, la netteté rigoureuse de la démonstration. Rigueur qui va parfois jusqu'à la sécheresse et Tâpreté, et dont je vis Louis Bertrand plus d'une fois déconcerté, quand, à ses adjurations sentimentales, Gorradini répondait impassible : Soit, m.ais en quoi cela servira-t-il la grandeur de l'Italie ? On le sentait opiniâtre en son idée, ancré dans une conviction longuement méditée, obstiné à repousser toute déviation, tout fléchissement, toute transaction. Il ne réussit point à me convaincre, mais j'avoue qu'il m'embarrassa à diverses reprises, par l'impossibilité de découvrir immédiatement le vice de son argumentation. Il me fit, en tous cas, réfléchir, et c'est un service dont il faut toujours rester reconnaissant.

Est-ce cette gratitude, ce souvenir d'entretiens d'une intellectualité intense, cette sympathie pour un adversaire, qui me fait choisir, pour essayer d'indiquer une opinion sur le nationalisme italien, la personnalité de Enrico Gorradini ? Peut-être bien. Gependant, sans méconnaître d'autres influences que la sienne et notamment celle de Sighele dans la formation de la doctrine nationaliste, on peut mettre celle de Gorradini au premier plan. Il est des manifestations nationalistes plus évidentes et plus tapageuses. Les députés du parti aiment à prononcer des discours retentissants. L'un d'eux — Foscari — fait partie du ministère Boselli. Gabriele d'Annunzio est l'interprète lyrique et splendide des aspirations nationalistes. Mais celui qui recueille et coordonne les idées éparses, qui clarifie les projets

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confus, qui les systématise, qui veille à rhomogénéité de la doctrine, c'est Enrico Corradini. De cette nef, il est le pilote.

Ce Toscan a le masque énerg-ique et volontaire des soldats ou des magistrats qu'on voit aux bas-reliefs de la Rome antique. Le front est large et droit, les yeux vifs, le menton rasé. Il est dans la force de l'âge *, et s'il n'a plus la jeunesse, il rayonne pourtant de cette flamme intérieure, de cette chaleur de conviction qui font des prosélytes. Je n'ai eu l'occasion d'entendre parler à la foule Enrico Corradini qu'une seule fois, mais la circonstance était exceptionnelle : c'était le jour du second anniversaire de la déclaration de guerre, 24 mai 1917, sur la place du Capitoie. Une manifestation aussi nombreuse, aussi fervente que celle de l'année précédente, mais plus joyeuse et plus exubérante, car les nouvelles de l'armée étaient excellentes, avait traversé la cité pavoisée et s'était massée sur la place capitoline, entre les palais aux nobles arcades. La statue de Marc Aurèle semblait flotter au-dessus d'une mer humaine. Aux fenêtres, sur les toits, sur les escaliers et les rampes, et dans les rues adjacentes, le peuple innombrable fourmillait autour des drapeaux dressés. Quelle merveilleuse tribune que ce perron du Capitoie, dans le soleil couchant ! La figure de Corradini nous apparaissait toute petite, mais énergique et précise. Des gestes tranchants scandaient ses paroles qui n'arrivaient entières que selon les faveurs du vent. 11 disait, avec des appréciations cinglantes pour le Parlement, la nécessité d'une direction plus ferme et plus audacieuse

1. Né en 1870 à Sanminiatello de Toscane. Voir : Fier Ludovico Occhini, Enrico Corradini scritiore e nazionalista, Romai G. Garzoni Provenzani, 1914, et M. Muret, Les contemporains étrangers. Paris, Fontemoing.

dans la conduite de la guerre. Alors que l'éloquence italienne se satisfait souvent de verbalités pures, la parole d'un Gorradini est gonflée d'idées à en éclater. Elle étonne, irrite et entraîne à la fois.

G'estcependantplutôtà la plume qu'à la parole que sa propagande demande des succès. Enrico Gorradini est, en effet, un évadé de la littérature. La première revue qu'il dirigea, en 1896, Le Marzocco^ réunissait dans sa rédaction des jeunes gens épris d'art pur qui avaient élu pour maître Gabrieîe d'Annunzio. Le goût exclusif de la forme, un certain pessimisme tiré d'Ibsen, de Schopenhauer et de Maeterlinck, leurs auteurs préférés, et aggravé, du reste, par l'abattement dans lequel les défaites africaines avaient plongé l'âme italienne, caractérisent les écrivains de ce groupe et notamment E. Gorradini. Ses premiers romans sont imprégnés d'une atmosphère de découragement; Saniamaura^ la Gioia, Virginità, expriment également la conviction de l'inutilité des efforts tendant, soit à l'élévation de soi-même, soit à l'amélioration du milieu social.

Mais cette psychologie pessimiste était l'artificiel produit d'influences littéraires momentanées. La nature active, vivante, sans cesse en mouvement d'Enrico Gorradini, devait bientôt l'en débarrasser pour l'acheminer, au travers des drames qu'il écrivit ensuite, et notamment de Giacomo Vettori^ dans lequel on voit enfin la réussite couronner la volonté et l'eifort, à une œuvre où s'affirme nettement la foi en la vie et le culte de la domination.

Gette œuvre, c'est le Jules César^ et elle date de 1902. J'imagine qu'à cette époque, les jeunes intellectuels parmi lesquels vivait E. Gorradini, avaient lu Nietzche et, comme tous les jeunes intellectuels du début du siècle, l'admiraient et s'en nourrissaient. On

exaltait, dans le cénacle de Florence, comme dans ceux de Paris ou de Berlin, la force, l'expansion de la volonté individuelle, le sens de la compétition et de la lutte, que chantent les hymnes de Zarathoustra. Mais cet individualisme nietzchéen est la négation du principe étatique. Aussi les esprits qui, tel celui de M. Corradini, ressentaient le besoin d'une organisation sociale, durent-ils faire dévier Nietzche de sa direction naturelle pour l'adapter à de nouvelles fins. Parallèlement à von Bernhardi, sorli de Nietzche par Treitschke, ils durent s'efforcer de concilier deux principes qui paraissent inconciliables.

Le Jules César de E. Gorradini réalise un tel compromis. L'auteur se refuse à voir dans ce capitaine voué au destin d'empire, l'expression et le résultat de forces obscures de la foule qu'il était appelé à diriger. Telle était l'interprétation qu'en donnait, à peu près à la même époque, Guglieimo Ferrero. Pour Gorradini, Jules Gésar est avant tout, l'individu, Vûbermensch. Mais bientôt à côté du surhomme, il distingue le disciplineur de foules, le conducteur d'hommes. Et, de l'admiration pour l'individu, il passe tout naturellement à l'admiration pour les réalisations politiques de cet individu. De son Jules César, il sortit césarien.

Dès ce moment, en effet, on le voit s'acheminer à pas plus rapides vers l'action politique et vers le nationalisme. Une nouvelle revue marque ce stade de sa formation. En 1902, paraissait à Florence // Regno, qui réunissait les meilleurs jeunes esprits du temps : Giovanni Papini, Giuseppe Prezzolini, G. A. Borgèse... Dans cette revue s'affirmèrent les premiers postulats du nationalisme : la nécessité de fortifier d'une conscience nette de sa grandeur et de ses destinées, le patriotisme italien, le besoin d'endiguer la démocratie

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et de rendre à ia psychologie nationale quelques supports moraux solides et bien établis.

L'évolution de Corradini le dirig^eait ainsi vers des convictions réactionnaires et dans un drame, Charlotte Corday^ il les exprima si carrément que le parterre fit tomber sous les sifflets cette œuvre qui ne manquait cependant pas de qualités. î/auteur abandonna définitivement le théâtre.

La voie qu'il cherchait depuis si longtemps, il allait la trouver enfin dans des livres de théorie politique et de polémique.

Mais deux romans marquent cependant encore la transition. C'est : la Patrie lointaine et la Guerre lointaine. La Guerre lointaine décrit l'impression qu'ont produite, dans la vie romaine, les désastres d'Afrique ; la Patrie lointaine expose, à côté d'une aventure amoureuse d'importance très secondaire, la vie des italiens émigrés au Brésil, oij E. Corradini venait de faire un voyage d'études. Ces deux livres sont des ouvrages à conclusions politiques, longuement exposées dans les conversations de leurs protagonistes : si l'Italie a été abattue par la guerre lointaine, elle doit se relever de son abattement et reprendre avec un orgueil proportionné à ses désirs, le chemin de son glorieux destin. S'il existe, au delà des mers, une patrie lointaine, il faut que cette patrie serve à la grandeur de l'Italie. On le voit, nous sortons, avec ces œuvres, de la littérature pure. Elles annoncent que E. Corradini était mûr pour formuler la doctrine qu'il élaborait inconsciemment depuis si longtemps.

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