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FORMATION DU NATIONALISME

Ce sont souvent d'heureuses entreprises militaires qui, en surexcitant le sentiment national, déterminent

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dans un peuplades mouvements nationalistes auxquels des théoriciens ingénieux n'ont pas de peine à trouver des justifications doctrinales. Mais cette origine n'est guère qu'un phénomène d'occasion; en réalité, l'impérialisme fî des causes plus profondes. Les conditions les plus favorables à sa naissance et à son développement sont : une tradition continue de souveraineté, une surabondance démographique, une prospérité économique.

A défaut de succès guerriers, l'Italie réunit à un haut degré ces trois conditions et est — et sera toujours par conséquent — un terrain particulièrement favorable aux cultures impérialistes.

En premier lieu, constatons que Corradini et ses amis peuvent assez facilement invoquer le prestige des grands souvenirs historiques. Bien que la filiation soit contestable, l'Italie d'aujourd'hui aime à se rattacher à l'empire de Rome, et l'antiquité est un admirable foyer d'énergies dominatrices C'est du Forum que partirent, à la conquête du monde, les légions de César. Pendant des siècles, le cœur de l'univers a battu dans la ville aux sept collines- Je sais bien que l'impérialisme romain est fort différent de ce que nous nommons aujourd'hui impérialisme et je ne crois pas qu'on pourrait en découvrir chez les orateurs ou les écrivains de l'antiquité un exposé doctrinal ; mais qu'importe ! Si elle n'est pas dans les discours ou les livres, la volonté de domination est dans les faits. C'est dans l'action même de ses armées, de ses magistrats et de ses marchands que se réalisait le sentiment qu'avait le peuple romain de sa supériorité sur tous les autres, et le triomphe de sa civilisation, due à son excellence plus qu'à la contrainte, en était la justification.

Ajoutons que Rome fut, depuis, le centre d'une

autre force d'empire : par définition, TÉgliae catholique aspire à être universelle. La papauté est une sorte de césarisme de la foi.

Ainsi, dans ce pays où les voix du passé ont une si pénétrante éloquence, deux impérialismes, Tun politique et militaire, l'autre intellectuel et relig-ieux, prédisposaient les esprits à accueillir avec bienveillance des conceptions modernes dans cette direction.

Mais si l'éclat d'un grand passé peut enflammer l'imagination, il faut nécessairement, pour la formation d'un impérialisme, que la situation présente comporte les promesses d'une réalisation. Il faut surtout que la population de la nation soit en croissance notable. Quelque rayonnante que soit leur histoire, les peuples dont la population diminue doivent renoncer, par cela seul, à la domination. En revanche, le phénomène opposé pousse presque fatalement aux rêves d'hégémonie. Le pangermanisme est en corrélation étroite avec l'exubérance démographique de l'Allemagne.

Or, l'Italie est à cet égard pareille à l'Allemagne ; c'est l'un des pays d'Europe qui ont le moins à redouter le fléau de la dépopulation : le nombre des naissances y est très supérieur à celui des décès et il n'y a aucune raison de croire à l'interruption de cette progression. Les causes complexes qui agissent en France de façon si inquiétante, sur la natalité, sont sans eff'et dans la péninsule. En quarante ans, de 1862 à 1901, la population italienne s'est augmentée d'un tiers, proportion assez significative pour qu'il soit inutile d'insister sur ce point. En 1862, 25 millions d'habitants, soit 87,2 par kilomètre carré. En 1901, 32.475.453, soit 11 3,3 par kilomètre carré! Et le mouvement ascensionnel continue ; en 1913, l'Italie compte 35.418.391 habitants. Ce mouvement n'est point uniforme. Il ne se

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produit pas dans toutes les villes et dans toutes les provinces avec la même intensité. La Vénétie, l'Emilie, les Fouilles, la Galabre et la Sicile sont les régions les plus prolifiques. Les villes du Midi : Bari, Messine, Palerme, Gatane, se développent plus rapidement que celles du Nord, comme Florence et Milan, et surtout Gênes et Turin qui sont presque stationnaires. Mais dans Tensemble, les régions agricoles compensant les régions industrielles, l'Italie est en constante progression.

Le pays, n'étant pas assez riche pour nourrir tous ses enfants, en exporte beaucoup. Dans aucun pays, rémigration n'a l'importance qu'elle a en Italie. Le nombre des émigrants augmente chaque année. De 625.637, en 1909, il est de 872.598 en 1913. Toutes les régions contribuent à cette expatriation, à des degrés divers, mais surtout le Midi, les Abruzzes, la Basilicate, la Galabre, la Sicile. Elle prend les directions les plus différentes. Les gens du Midi préfèrent en général les Amériques, ceux du Nord, les pays d'Europe. En 1913, la proportion était d'environ 65 "/o pour le continent neuf, 35°/opour le continent vieux. Le séjour de ces émigrés loin de la terre natale est plus ou moins long. Il y a ainsi, approximativement six millions d'Italiens épars : près d'un million en Europe, deux millions dans l'Amérique du Nord, deux millions et demi dans l'Amérique du Sud, 192.000 en Tunisie.

Cette émigration formidable est la conséquence d'un défaut de parallélisme entre la progression du chiffre de la population et celle de la prospérité économique du pays. Mais, de ce que celle-ci ait été plus lente, il ne faudrait pas conclure à son inexistence. Elle a au contraire été remarquable, et à certains égards, prodigieuse. Beaucoup de causes y ont contribué : la vente

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des biens des corporations relig^ieuses détermina une exploitation plus intensive de vastes propriétés foncières ; l'ouverture du canal de Suez rendit à la Méditerranée, et par conséquent à l'Italie, son importance ancienne ; le percement du Genis et du Gothard permirent aux villes du Nord de développer leurs énergies; Milan, Gênes et Turin devinrent des centres industriels. Naples elle-même, indolente et belle, se réveilla au bruit de cette vie ardente, si bien que dans toute la nation sembla courir le sang d'une vie nouvelle. En40 ans, le chiffre des importations était triplé, celui des exportations doublé, le mouvement total presque triplé.

Evolution due au développement de l'agriculture et de l'industrie. Le machinisme et l'usage des engrais chimiques introduits dans la culture, les méthodes plus rationnelles appliquées à l'élevage du bétail ont permis à la campagne italienne d'augmenter sa production dans de considérables proportions. L'industrie, d'autre part, a pu se développer, surmontant les difficultés primordiales et permanentes résultant de l'absence de houille, de fer, de coton et autres matières premières. LaLombardie et le Piémont sont devenues des régions essentiellement industrielles : la métallurgie, l'industrie automobile, l'industrie du sucre, aidées par le développement de l'industrie électrique, sont actuellement en pleine croissance.

Il faut noter aussi le développement du commerce maritime italien. La glorieuse tradition de Venise, Gênes, Pise et d'Amalfi, l'étendue des côtes, auraient dû donner à l'Italie une grande marine marchande, ce qui ne s'est point produit ; mais il y a de nombreuses raisons de croire que le faible développement marqué dans les dernières années s'accentuera dans la suite.

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Si la marine marchande n'est pas très puissante, le mouvement des ports, Gênes, Naples, Venise, Palerme, Livourne, Bari, Brindisi, Catane, est en continuelle et considérable progression.

Cette transformation se traduit en chiffres concrets dans le budget du pays, qui pour la première fois, en 1875, atteignait Téquilibre et, en 1898-1899, indiquait un actif dont l'importance permit, en 1906, de réaliser la conversion de la rente. L'Italie, certes, peut regarder avec satisfaction les différentes étapes de son ascension économique. ! es résultats obtenus lui permettent d'envisager avec confiance un avenir de plus riches conquêtes. C'est ce que font les jeunes impérialistes qui voient dans les réalisations acquises la promesse de réalisations futures et qui perçoivent dans le passé le plus immédiat de leur pays Tordre de l'élever à la splendeur de sa plus lointaine histoire.

Il semble que ce soit l'observation de la situation que je viens de rapporter en ces grandes lignes, et notamment le phénomène si caractéristique de l'émigration qui ait été, chez Enrico Corradini, le point de départ de son évolution vers l'impérialisme. A la différence de certains qui contemplent avec satisfaction les épargnes sans cesse plus considérables envoyées par les émigrés à la mère-patrie, Corradini vit surtout la perte immense que subissait la nation. Il lui parut que si l'Italie pouvait profiter directement et intégralement du travail de ses enfants, sa prospérité en serait singulièrement accrue. La rente servie par les Italiens du dehors pouvait être, dans l'ensemble, très importante, elle n'était qu'une toute petite partie de la valeur produite. Et c'est la totalité de cette valeur qu'il faudrait garder au pays en y gardant les hommes.

Pour se rapprocher de ce but, et accentuer corréla-

tivement la prospérité économique, les nationalistes veulent agrandir le territoire et lui adjoindre des colonies proches. On peut se demander s'ils ne confondent point grandeur et dimension. Mais l'expansion est leur objectif essentiel.

Ces nouveaux champs d'exploitation, comment les conquérir? Par la diplomatie et par la guerre. Des négociations ne peuvent être heureuses que si elles sont appuyées par des forces militaires. L'armée, la flotte, voilà quelles doivent être, selon eux, les préoccupations principales de la nation. La cohésion augmentant la puissance, une autorité forte, indiscutée, est nécessaire. Les nationalistes sont monarchistes. Ainsi, dans leur pensée, la politique extérieure commande to.us les problèmes de politique intérieure.

De même, les nationalistes ont des sympathies cléricales, parce que la religion, qu'ils en soient ou non des fidèles, leur paraît un salutaire moyen de police sociale. Enfin, ils sont les adversaires acharnés du socialisme, ferment de désagrégation nationale, partisan systématique de la paix, comme eux sont des partisans systématiques de la guerre. Ainsi, pour des buts diamétralement opposés, socialistes et nationalistes font appel aux mêmes mâles qualités de l'homme et du citoyen: l'énergie, l'esprit de lutte, le sacrifice des instincts égoïstes à la collectivité.

La guerre, il faut toujours y penser; il faut toujours la préparer. Rien ne vaut un pareil souci pour viriliser les âmes. Et les nationalistes propagent la théorie de la valeur morale de la guerre avec des arguments analogues à ceux qu'on trouve dans les livres du général von Bernhardi. Une nation qui n'est pas entretenue dans une atmosphère de bataille est vouée à la plus déprimante somnolence et à la décrépitude ; l'organisation

militaire n'est pas seulement une nécessité pour la sauvegarde des frontières, c'est un facteur moral d'une inestimable efficacité.

La guerre a pour but la conquête. Une nation forte est une nation de proie. Si elle est forte, la conquête est son droit. Bien plus, elle est son devoir. Pour essayer de justifier de pareilles déclarations, et notamment leurs prétentions à un domaine colonial, les nationalistes reprennent la spécieuse théorie des races supérieures. La nature, disent-ils, est mouvement, activité, changement. Elle aspire à produire, à fructifier, à se donner. L'homme sain et les nations dignes de vie aspirent de même à augmenter de jour en jour leur activité et leur production. Les plus actifs et les plus producteurs sont les plus méritants. Les races qui occupent des terres fertiles sans leur faire produire tout ce qu'elles peuvent donner, appauvrissent d'autant le patrimoine de l'humanité. Pourquoi conserveraientelles ce qu'elles ont reçu du hasard ? L'intérêt général ne commande-t-il pas la déchéance de leurs droits illusoires et leur substitution par des travailleurs plus aptes ? Les plus capables seront ceux que la force des armes aura démontrés tels. Une civilisation supérieure n'a-t-elle d'ailleurs pas le droit et l'obligation de remplacer une civilisation inférieure et quelle civilisation peut être supérieure à celle que l'Italie a héritée du monde latin ?

Ces sophismes ne sont pas très neufs, on le voit. Us ont été la facile excuse des Européens pour la conquête de l'Afrique. Ils ont servi aussi aux Allemands pour disserter avec pédanterie sur leur droit d'envahir la Belgique et de ravager la France.

Je sais bien que les nationalistes se défendent énergiquement d'être les continuateurs de la pensée qui a

mené FAllemag-ne au crime. La déviation d'une doctrine et les forfaits de ses disciples ne prouvent rien contre la doctrine, disent-ils. Assurément, mais il faudrait prouver que la conduite allemande est la déviation de rimpérialisme !

Enrico Corradini spécialement proteste qu'il ne s'est point formé à l'école des penseurs germaniques: j'ai très peu de lecture, assure- t-il a\ec un excès de modestie.

Quoi qu'il en soit, je ne suis point le seul è trouver ce caractère de famille entre l'impérialisme allemand et l'impérialisme italien ; le journal de Salvemini, souvent en polémique avec les nationalistes, les appelle les Prussiens d'Italie.

On voit aussi les points de contact de cette doctrine avec celle des nationalistes français. Toutefois il ne faudrait pas conclure à l'identité. Les nationalistes italiens ont pris soin constamment de se différencier des Français. Sighele [Pagine Nationaliste^ p. 222) déclare qu'il ne peut suivre Barrés, parce que le parti nationaliste italien est sincèrement et audacieusement libéral. Goppola, lui-même, dans sa préface à la Crisi Italiana (Rome 1916), attribue au nationalisme français un caractère réactionnaire. Il est un point, entre autres, sur lequel ils sont en désaccord absolu : le rég^ionalisme. Tandis que les nationalistes français, par réaction contre la eentralisalion républicaine, encouragent toutes les manifestations de la vie régionale, les nationalistes italiens font campagne c mtre le « campanilisme », dans l'espoir d'augmenter la force de la nation.

LE PAHTI NATIONALISTE.

J'ai essayé d'indiquer sommairement quelques-unes d«s idées plus ou moins confuses, plus ou moins déve-

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loppées, plus ou moins coordonnées qui hantaient certains esprits en Italie dans les premières années de ce siècle. Enrico Gorradini les propageait avec une ferveur d'apôtre et une rare ténacité et contribuait à les préciser.

Il concevait la doctrine nouvelle comme vraiment nouvelle, exclusivement italienne, aussi distante de Timpérialisme allemand que du nationalisme français, aussi éloignée des rêves humanitaires de la démocratie que des ambitions réactionnaires. 11 voulait discipliner et grandir la nation, dans le mouvement et la production. La révolution aussi bien que la guerre lui paraissait la manifestation de la force rénovatrice du monde. Ses propos étaient à la fois hardis et énergiques, idéalistes et pratiques.

Des jeunes gens surtout Técoutaient avec complaisance, dégoûtés qu'ils étaient de la stérilité, de la veulerie et du manque d'idéal de la politique d'alors. L'Italie jouait dans la Triplice un rôle eil'acé et timide dont s'accommodait mal la susceptibilité patriotique qui est toujours très vive dans toute âme italienne.

Les incidents de 1908 vinrent surexciter cette irritation. En 1908 la coopération italienne à la coalition des empires centraux avait acquis la valeur, qu'elle n'avait point en 1882, d'une véritable alliance à prestations égales. Et précisément à cette époque, l'Autriche humiliait son alliée dans la question de la Bosnie et de l'Herzégovine. On espérait une protestation vigoureuse. Le Gouvernement de Rome, hésitant et craintif, conscient de la faiblesse extrême de la préparation militaire, n'osa point la formuler. Un discours de Fortis amena la chute du ministre des Affaire étrangères Tittoni. Luigi Luzzati écrivait le 24 janvier 1909 dans le Carrière délia Sera que tous ceux qui aiment

la patrie doivent pour quelque temps détourner leur esprit le plus possible de la politique extérieure. On lui attribuait même le propos : « Il faut vouloir la paix même au prix d'une bassesse ».

Tant d'humilité produisit dans Topinion un sursaut de colère et d'indignation. Et les nationalistes en profitèrent pour élever la voix. En eux parlaient la fierté et rhonneur d'une nation qui sentait le rôle auquel on la réduisait, inférieur à ses traditions et à ses possibilités. Commentant la chute de Tiltoni, un journal pouvait dire : « Un homme est tombé, mais l'Italie s'est levée. »

En décembre 1910, un Congrès réunit à Florence tous ceux qui, plus ou moins séduits par les idées nationalistes, avaient à cœur de sortir de la médiocrité stagnante des partis existants. Les opinions les plus diverses s'y rencontrèrent. Le désir d'ouvrir à tous les rangs du nouveau parti fut marqué par un incident caractéristique : la convocation s'adressait seulement à ceux qui acceptaient la monarchie comme forme de gouvernement; on décida dès l'ouverture des débats de ne pas maintenir cette restriction afin de pouvoir accueillir les républicains. Il esl vrai qu'ils n'y restèrent guère, ayant déclaré qu'ils ne pouvaient s'engager à voter les dépenses militaires. Ainsi s'avéra que la préparation à la guerre était bien l'essentiel de la nouvelle doctrine. Pour le reste, on fut fort peu explicite et Scipione Sighele qui avait présidé la réunion ', put reconnaître qu'en vérité ce congrès avait été plutôt une affirmation sentimentale qu'une affirmation de principes. C'était déjà beaucoup. Non seulement le mouvement sortait ainsi de la phase de préparation littéraire et perdait ses allures de spéculations aristocra-

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