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LES NATIONALISTES ET LA GUERRE

Les événements de juillel-août 1914 trouvèrent donc les nationalistes éloignes de la France et des espoirs démocratiques, rapprochés de l'Autriche et des intérêts catholiques. Qu'ils fussent pour la guerre, cela était bien évident ; mais pour quelle guerre ?

S'agissait-il d'intervenirdans le conflit européen pour qne diminuât l'injustice dans le monde (Sighele) ou pour y trouver l'occasion d'une abondante récolte (Corradini) ?

Il est certain que les nationalistes hésitèrent. Et comme ils ont cherché, par la suite, à contester cette incertitude, il est utile de préciser.

Le 31 juillet 1914, le Comité exécutif du parti nationaliste se réunissait d'urgence à Rome pour discuter l'attitude à prendre dans les graves événements internationaux. Plusieurs orateurs prirent la parole au cours de cette discussion et notamment le député Federzoni et M. Forges Davanzati. Tous insistèrent sur la nécessité pour l'Italie de ne point laisser se dérouler le conflit, fût-il limité à l'Autriche et à la Serbie ou s'étendît-il à l'Europe entière, sans y jouer un rôle déterminé par les intérêts italiens dans l'Adriatique. Pour que l'Italie pût réaliser sa mission nationale, il convenait que les citoyens comprissent leur devoir ; et le parti nationa-

liste devait veiller à celte discipline collective. 11 devait la déleodre contre les « déviations sentimentales nocives » et « les attentats criminels de la démagogie ».

Cette discipline devait permettre au Gouvernement responsable de prendre plus librement position dans la mêlée internationale. Et quelle devrait être cette position? Les nationalistes laissèrent entendre leurs opinions à cet égard, sans les affirmer carrément. Il est bien évident que par : « déviations sentimentales » ils entendaient la tendance marquée des partis démocratiques à appuyer la France. Et M. Forges Davanzati disait textuellement que « la presse perd son temps à discuter les précédents et la façon dont l'Autriche a envoyé son ultimatum à la Serbie ; cet examen est parfaitement inutile, non seulement parce qu'il transporte la discussion sur un mauvais terrain, mais parce qu'il alimente ce courant de sentimenlalisme austrophobe qui est le plus grave obstacle à la diffusion dans le pays d'une claire et exacte notion des intérêts italiens. »

S'il est vrai qu'on ne peut déduire des discussions et de l'ordre du jour du 31 juillet que le parti nationaliste se rangeât positivement dans le camp tripliciste, il n'est pas moins légitime d'en conclure que ce parti eût accepté la guerre aux côtés des empires centraux, à condition que les intérêts italiens y eussent trouvé satisfaction. M. Maffeo Pantaleoni, l'un des orateurs de la réunion du 31 juillet l'a du reste nettement professé dans une interview du Corriere dltalia.

Mais reconnaissons que l'hésitation fut brève.

Avec un sens très fin des réalités, les nationalistes comprirent que jauiais la nation ne les suivrait dans une guerr« pour l'Autriche, et ils sacrifièrent leurs pré-

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férences personnelles pour être les interprètes de la volonté collective qu'ils avaient devinée. Goppola, dans sa Crisi italiana, fait un tableau curieux et vivant, des sentiments divers qui agitaient les âmes italiennes à cette époque, et des raisons qui décidèrent les nationalistes. Dès les premiers jours, ils se détachèrent de leurs amis catholiques dont Tattitude fut austrophile ou neutraliste et se mêlèrent aux démocrates réclamant la guerre aux côtés des alliés.

ils s'y mêlèrent avec ardeur et activité, mais en ayant bien soin d'indiquer et de rappeler à chaque occasion que leurs mobiles étaient tout différents. Aux radicaux et aux socialistes réformistes qu'ils rejoignaient, ils ne cachèrent point que la défense de la civilisation, la fraternité des nations libres, la fin des guerres leur paraissaient des idéologies creuses et surannées et qu'ils avaient un profond mépris pour toute cette sentimentalité humanitaire. Aux irrédentistes qui appelaient l'Italie au secours du Trentin et de Trieste, ils signalèrent dédaigneusement que ce n'était qu'un petit côté de la question. L'affaire à réaliser était autrement sérieuse et il importait qu'elle fût bonne.

Pour assurer 1 issue lucrative de l'opération, il fallait que le concours de l'Italie fût total, considérable, décisif, et peut-être — au besoin — surévalué. Aussi les nationalistes poursuivirent-ils des propagandes endiablées contre la neutralité, pour la guerre à l'Autriche, à la Turquie, à la Bulgarie, pour la guerre à l'Allemagne. Ils défendirent le ministère Salandra contre les entreprises de Giolitti et s'ils l'abandonnèrent par la suite, c'est parce qu'ils estimèrent qu'il ne menait pas la guerre avec assez de vigueur. Ils furent en toute circonstance pour une politique d'énergie et d'action.

Mais s'ils ont fait un très sincère effort pour donner toute sa valeur à la contribution apportée par Tltalie aux Alliés, entendons bien qu'ils sont pour ceux-ci des associés plutôt que des amis. Ils n'ont oublié, que dans la mesure imposée par la lutte commune, leurs ressentiments contre la France, et l'extraordinaire puissance de l'Angleterre n'est pas sans leur donner des appréhensions, lis ne se sont pas privés de défendre, vis-àvis de la Serbie et vis à-vis de la Grèce, des points de vue assez différents de ceux de Londres et de Paris.

Que veulent-ils donc? Il me paraît utile de l'indiquer. C'est le programme d'une minorité décidée et remuante qui a déjà eu sa part notable d'influence, sans doute, mais ce n'est pas le programme italien, remarquons-le. Je connais beaucoup de bons espriis qu'il ne satisfait pas. Mais le parti nationaliste étant le seul parti politique qui ait précisé ses ambitions, et la censure ne permettant guère la discussion de ces problèmes, on peut facilement confondre à distance, et considérer ce programme comme 1 expression de l'opinion italienne. De même, les gens mal informés sont portés à croire que les annexionnistes belges expriment le vœu de la Belgique.

Récupérer Trente et Trieste est l'un des désirs dont l'Italie poursuit la réalisation par cette guerre. Mais ce désir est commun à tout le pays et les nationalistes le partagent avec les autres Italiens, sans qu'ils en aient fait un des éléments particuliers de leur programme de guerre. Certes, dans leur groupe, on rencontre maints commentateurs fervents de l'italianité de Trente et Trieste, mais le programme nationaliste dépasse les strictes limites de l'irrédentisme.

La question de la Dalmatie leur a donné davantage l'occasion de se mettre en valeur. Pour établir le droit

de l'Italie à la maîtrise de l'Adriatique et de ses côtes, ils ont eu recours à des considérations d'ordre divers. Ils ont d'abord sig-nalé l'aspect ethnique du problème et se sont efforcés de démontrer l'italianité de la Dalmalie entière, où le lion de Saint-Marc et les aigles ont marqué puissamment, selon eux, l'empreinle du droit latin. Démonstialion qui, pour certaines villes du moins, ne manquait pas d'être hasardeuse, car les statistiques, fussent-elles même interprétées en faveur des Italiens, montrent dans quelle considérable proportion la Dalmatie est habitée par les Slaves.

Mais les nationalistes aperçoivent surtout l'aspect économique de la question : la possession dun grand port actif comme Trieste et d'une série de ports d'avenir, tel Sebenico, leur paraît être le premier pas de l'Italie dans la nécessaire conquête des marchés d Orient. La Dalmatie, tant par sa tiadition historique que par sa situation géographique est l'intermédiaire indispensable entre l'Italie et les marchés neufs du monde balkanique.

Cependant, disent les nationalistes, toute pénétration économiijue doit être appuyée par une possession militaire. Et si le nationalisme italien accepte qu'aux eauxde la mer latine accède le commerce de Psisch et de Belgrade, il désire pouvoir contrôler les forces expansives d'une Serbie à laquelle il refuse du reste obstinément la réalisation du rêve yougo-slave. L'ital e doit avoir la maîtrise de l'Adriatique. Tenir Valona, en face de Brindisi, est un axiome de cette politique et la possession ou, du moins, le protectorat de l'Albanie est la forme de réalisation de ce programme.

De plus les nationalités italiens estiment que les résultats européens de la guerre sont accessoires : ses vrais résultats sont ailleurs.

Cette guerre, disent-ils, est avant tout une guerre coioniale. Et dans les bénéfices coloniaux qu'ils prévoient, ils veulent que Tllalie ait une bonne part. Ils voient surgir Toccasion de réaliser le vieux programme d'expansion de la politique crispienne qui avorta, en Ethiopie, et n'obtint, dans l'Afrique du Nord, qu'une réussite partielle.

Ce programme trouve un argument dans l'évolution démographique de l'Italie que j'ai esquissée plus haut : un pays qui exporte de la population leur paraît désigné parla nature comme un pays colonisateur. Le travail de tous les Italiens dispersés en dehors des limites de la patrie est certes une source de revenus pour le pays, puisque ces émigrants envoient ou rapportent en Italie plus d'argent qu'ils n'auraient pu en gagner, s'ils y étaient restés, mais le bénéfice le plus clair de ce travail : la transfoimation de la matière et son exploitation, va à d'autres. Au contraire, si l'Italie avait de bonnes colonies vers lesquelles elle pourrait orienter son émigration, l'activité de tous ses fils viendrait intégralement l'enrichir.

En outre l'Italie est la seule parmi les grandes puissances qui ne possède aucune des deux matières premières essentielles au développement d'une industrie : charbon et fer. Cette pauvreté de son sous-sol entraîne sa dépendance politique. Une colonie riche en fer et proiactrice da churban consacrerait au contraire sa libiratioQ, en même temps qu'elle permettrait à ses énergies industrielles de donaer leur plein rendement.

De l'affirmation d'une nécessité à l'affirmation d'un droit, il n'y a qu'un pas. Les nationalistes italiens ont eu vite fait de le franchir : les colonies leur étant utiles, ils les ont déclarées nécessaires et cela leur a permis

de revendiquer bientôt « les droits de Tltalie au delà des mers ^. »

Esquissons rapidement le programme d'expansion colonial du nationalisme italien.

11 comporte d'abord certaines rectifications aux frontières actuelies des possessions d'Italie outre-mer. Pour donner à la Tripolilaine sa pleine valeur économique et en faire le pays du transit du commerce de la région du lac Tchad, il conviendrait, dit le programme au']uel nous faisons allusion, de lui adjoindre, d'une part, la faible portion de territoire que

traverse la roule des caravanes de Ghadamesà Ghat et, d'autre part, d'englober dans ses frontières l'oasis de Giarabub, actuellement compris dans le territoire anglais de l'Egypte.

Les nationalistes aspirent, en second lieu, à corriger les mécomptes de la campagne d'Abyssinie par le retour au traité d'Ucciali qui reconnaissait l'influence italienne sur l'Ethiopie et par la cession de la vallée de la Giuba, dans l'Afrique orientale anglaise, etc.

censure

On remarquera que dans ce programme africain, il n'est pas question de Tunis. Les nationalistes euxmêmes acceptent le fait accompli. Pourtant,

c'est la seule revendication qui pourrait être vraiment populaire. Elle reste

1. G. A. Rosso, / diritti d'Ilalia. oltre mstre, Roma «d. Italiana, 1916.

informulée

Mais il ne faut pas être grand clerc pour prévoir que quelque jour les efforts allemands pour brouiller les sœurs latines se porteront de nouveau de ce côté.

Enfin le programme comporte une revendication énergique des « droils » de Tltalie dans la répartition de la Turquie Asiatique, droils qui s'étendraient aux ports de toute la côte méditerranéenne de TAsie Mineure, avec Alexandrette ou, à son défaut, les principaux ports delà mer de Marmara.

Les prétentions, on le voit, sont vastes et hardies. Elles visent à faire de l'Italie une grande puissance coloniale, comme les prétentions nationalistes en Europe visent à en faire une grande puissance européenne.

Pour étayer la légitimité de leur programme, les nationalistes ont recours à des arguments de divers ordres.

Le premier est l'argument de nécessité : « Nous en avons besoin, donc nous y avons droit ».

Le second est tiré du caractère volontaire de la guerre de Tltalie, qui doit lui assurer une situation plus avantageuse à l'heure où l'on discutera la question des « compensations ».

Le troisième résulte des alliances : l'Angleterre et la France ont souvent traité l'Italie avec dureté, parce qu'elle était engagée dans les liens de la Triplice. Ces liens sont aujourd'hui brisés. Il convient de réparer tout le mal qu'ils ont pu faire au pays.

Je passe une série d'arguments spécialement appliqués à tel ou tel ordre de revendications et qui sont tirés soit de l'histoire» soit de la langue, soit de la religion...

ENRICri CORRADINI 221

Les nationalistes ont parfaitement compris que Poccupation effective d'un territoire extra-européen par les troupes d'une puissance constituait pour cette puissance l'embryon d'un droit et lui réservait une situation particulièrement favorable au traité de paix ; et comme la plupart des domaines qu'ils revendiquent sont conquis par d'autres, ils proclament ardemment la nécessité de répartir les territoires occupés par tous les alliés sans que les mainmises actuelles entrent en ligne dé compte. Ils étayent celte théorie sur la doctrine du front unique et cette déduction a un aspect de vérité.

En effet, les efforts s'unissent parla commune volonté de victoire, quel que soit le point où se portent les soldats d'une des nations alliées, on ne doit pas les considérer comme les soldats de cette nation, mais simplement comme les soldais de l'Entente. Cette fiction doit persister jusqu'au moment de la paix. Aussi, en remportant la victoire au Garso, les Italiens peuvent parta«^er les fruits d'une victoire que d'autres soldats de l'Entente — sous l'uniforme français ou anglais — se sont assurés, sous d'autres cieux.

Mais ce droit n'existera que dans la proportion où les différentes nations auront contribué au commun triomphe. Il est évident qu'une nation qui nurait égoïstement mesuré ses sacrifices ne pourrait légitimement revendiquer une considérable part de profit. Les nationalistes italiens sont logiques, quand ils réclament une coopération toujours plus large des armées d'Italie aux opérations générales de l'Entente. Ils savent que c'est la seule justification de leurs aspirations et la seule façon de transformer demain en droits leur désirs d'aujourd'hui.

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