L AVENIR DU NATIONALISME
Il est sans doute téméraire de prétendre indiquer dès aujourd'hui Tavenir du parti nationaliste. Qu'il nous suffise de le noter, dans le présent, comme un des facteurs importants de la politique italienne. Et reconnaissons, malgré toutes les divergences qui nous séparent de lui, que son influence fut salutaire. Il a été l'une des énergies de la guerre.
LItalie d'aujourd'hui a besoin de ces stimulants. C'est, dans la société des nations d'Europe, une nation jeune qui a dû son unité et sa prospérité plus à dheureuses diplomaties qu'à des succès militaires. Elle a souvent été timide et défiante de ses forces. En exaltant ces forces, en les fouettant, en les surévaluant parfois, le parti nationaliste a rendu à l'Italie l'inappréciable service de lui donner l'audace de l'action et la volonté patiente de réaliser toutes ses possibilités. D'un peuple naturellement enclin à l'efFort minimum, ils ont incessamment réclamé l'effort maximum. Ils ont exalté le patriotisme, l'esprit de sacrifice, la persévérance dans la lutte et l'espoir dans ses résultats définitifs.
Ils ont eu l'audace de formuler un programme de politique extérieure concret et cohérent, alors que les autres partis se contentaient d'indiquer des buts généraux.
ENRÎCO CORRADINI 227
Si la paix apporte à Tltalie les satisfactions escomptées, le parti nationaliste en verra accroître d'autant son prestige. Mais si la paix est vraiment la Paix, la paix durable et permanente par l'organisation de la société fraternelle des nations, le cri de victoire nationaliste sera un chant du cygne, puisqu'il cessera d'avoir une raison d'être le jour où la guerre ne sera plus à prévoir.
Des déceptions, au contraire, le ruineraient au profit des socialistes officiels dont l'attitude neutraliste se trouverait ainsi justifiée.
En cela, ces deux partis s'opposent violemment. Mais pour qui va au fond des choses, et ne s'arrête point, pour les juger, à Tappréciation du fait contingent de la guerre, que de similitudes ! En dernière analyse, nous trouvons chez l'un et chez l'autre une philosophie matérialiste, un même idéal : la production illimitée des richesses; une même justification : l'intérêt; un même moyen : la violence. Cela constaté, on comprend mieux la facilité qui a pour beaucoup été si surprenante, avec laquelle, en Allemagne, impérialistes et socialistes se sont trouvés d'accord et la persistance de leur collaboration.
Il va sans dire que pareil rapprochement des extrêmes n'est pas à prévoir en Italie. Mais l'exemple allemand s'impose dès qu'on étudie l'impérialisme. Il nous montre comment une logique démoniaque peut pousser tout un peuple à déduire de principes paraissant recommandables, des conséquences horribles. Qu'un homme aime et exalte sa patrie, fort bien. Mais si ce patriotisme n'est point renfermé dans des limites morales, avec quelle rapidité il peut, par degrés insensibles, glisser à l'infatuation chauvine et devenir un danger d'agression à l'extérieur, de compression à l'intérieur ! Le « su r
peuple » menace la liberté chez les autres et ne peut rassurer à ses citoyens. Survienne une crise et la folie des grandeurs le mène au crime.
C'est pourquoi, tout en croyant l'action d'une minorité nationaliste un stimulant salutaire, je considérerais comme extrêmement redoutable pour l'Europe et pour l'Italie elle-même, qu'un pareil parti fût quelque jour le maître des destinées de la nation.
J'espère d'ailleurs que ce jour ne luira jamais. Et, ma meilleure raison d'espérer, c'est que ce parti si italien en prétention : italianissimo, est en réalité fort peu italien. De même que le socialisme neutraliste, il est d'importation étrangère et l'on y retrouve la pensée allemande et des formules françaises. Ces doctrines exotiques ne conquerront jamais la majorité des âmes italiennes. Elles manquent de contenu moral. Tandis que la tradition mazzinienne, qui les condamne les unes et les autres, et renferme pourtant, des unes et des autres, tous les éléments excellents, limite, et la patrie et le socialisme dans les règles de la justice, de l'honneur et du devoir. Ce nationalisme-ci est l'antidote de ce nationalisme-là.
Les écrits de Mazzini contiennent d'avance une condamnation du neutralisme obstiné des socialistes officiels. Son humanitarisme ne pouvait se concilier avec une inaction qui apparaissait une trahison de l'humanité dans ce qu'elle a de plus noble et de plus libre. Aux neutralistes, la voix du prophète faisait compren«ire qu'ils consacraient une abdication morale. Telle eût été, en effet, pour l'Italie la valeur de l'attitude de neutralité que préconisaient les socialistes officiels. Elle se fût endormie dans un calme momentané qui l'eût affaiblie pour les combats qu'allait lui livrer, aussitôt après la conclusion de la paix d'Europe, la fureur domina-
trice des empires centraux. « Elle se fût, comme Técrit Mazzini, livrée tout enchaînée à la merci de l'ennemi, en s'en remettant à une confiance aveugle, pour se trouver plus tard saisie à la gorge. »
Mais, à côté de ces conséquences purement matérielles de la non intervention, apparaissait aussi l'aspect moral. Mazzini le dessinait clairement ; c'eût été « l'oubli de tout ce qui rend un peuple sacré, l'égoïsme érigé en principe » ; c'eût été « un athéisme politique ». L'Italie, au moment où le conflit prenait le caractère d'une lutte du droit contre l'arbitraire et de la civilisation contre la barbarie, ne pouvait rester indifférente : sa tradition de générosité politique s'y opposait, car u le sang de tous les martyrs, peuples ou individus, qui intervinrent saintement et moururent saintement pour une justice et une vérité dépassant les limites de leur terre natale, soulève une éternelle protestation contre la froide, abjecte et couarde doctrine de la neutralité ». Donc, point de neutralité, la guerre I La guerre pour les intérêts idéaux de l'Europe !
Quelle claire vision des nécessités, quelle conscience nette des devoirs de solidarité qu'impose aux hommes le principe même de leur vie sociale. Et combien la doctrine d'intervention de ce pacifiste dépasse les préoccupations des socialistes officiels qui ont sacrifié l'esprit même de leur parti au désir de rester fidèles à des formules.
Mais si l'opinion de Mazzini sur la neutralité condamne nettement les socialistes officiels, son nationalisme, exprimé de façon si concrète, désapprouve aussi les néo-nationalistes d'aujourd'hui. S'il ne concevait la patrie qu'en fonction de l'humanité, il ne concevait l'humanité qu'en fonction de la patrie. L'une était pour l'autre ce que la pierre du seuil est à la maison.
Or, Mazzini s'est fermement exprimé sur l'avenir italien et le programme équitable de la nation. En 1866, quand les nég-ociations de paix entre la Prusse, l'Autriche et ritalie laissaient prévoir que cette dernière recevrait la Vénétie, mais que le Trentin et l'istrie ne lui seraient point restitués, Mazzini éleva sa protestation et formula les droits de la pairie : « Les Alpes Juliennes sont nôtres comme les Alpes Carniques auxquelles elles se rattachent. Le littoral de l'istrie est la partie orientale, le complément du littoral vénitien. Nôtre est le haut Frioul. En raison de con.iitions ethnographiques, politiques, commerciales, nôtre est rislrie ; elle est nécessaire à l'Italie comme les ports de la Dalmatie sont nécessaires aux Slaves méridionaux. Nôtre est Triesle, nôtre est le Carso ». Voilà pour le littoral et les territoires adriatiques.
Voyons ce que dit Mazzini de la frontière de l'Italie du Nord : « Nôtre, si jamais terre italienne fut nôtre, est le Trentin; nôtre jusq'au delà de Brunopoii, sur la chaîne des Alpes Réthiques. Ce sont les Alpes inférieures, ou les Basses Alpes ; et nôtres sont les eaux qui en descendent pour se déverser d'un côté dans l'Adige, de l'autre dans l'Adda, dans l'Oglio, dans la Chiese et toutes, ensuite, dans le Pô et dans le golfe de Venise ». Ces frontières que Mazzini dessine d'un trait si sûr, ce sont à la fois les conditions géographiques et les traditions historiques qui les déterminent. Le voyageur qui va d'Innsbruck à Vérone s'aperçoit, dès qu'il descend les contreforts des Alpes, qu'il est dans une terre italienne ; après la froide lumière qui tombe sur les montagnes noires et sur les torrents verts du Tyrol infructueux, le soleil dore des paysages abondants en vignobles et en moissons ; aux placides Germains succèdent des hommes petits aux yeux vifs, scandant
des dialectes latins. Si peu méditatif qu'il soit, le voyageur doit se dire qu'une injustice historique seule peut expliquer qu'une telle terre appartienne à l'Autriche. En la revendiquant en 1866, Mazzini obéissait aux injonctions de cette saine logique qui faisait de cette rég"ion la dixième de la géographie romaine d'Auguste. « En acceptant, ô Italiens, prophétise Mazzini, la paix dont vous êtes menacés, non seulement vous imposerez une marque d'opprobre sur le front de la nation, non seulement vous trahirez vilement vos frères d'Istrie, du Frioul et du Trentin, non seulement vous mettrez obstacle, pour de longues années, à tout avenir digne pour l'Italie en la condamnant à être en Europe une puissance de troisième rang; non seulement vous perdrez toute la confiance des peuples, toute influence initiatrice, mais vous vous suspendrez sur la tête de votre propre mouvement, l'épée de Damoclès d'une invasion étrangère... » Cette paix de 1866, que Mazzini dénonçait comme contraire aux intérêts matériels et moraux de l'Italie a eu les conséquences qu'il prévoyait. C'est pour en corriger les résultats que meurent aujourd'hui tant déjeunes gens d'Italie.
Mais la guerre a un autre sens pour les Italiens d'aujourd'hui, que celui de la conquête de Trente et de Trieste. Elle doit les mettre à même de réaliser une tâche européenne. « Nation veut dire mission », disait Mazzini el, en 1871, dans le Roma ciel Popolo, il met en valeur que la vie nationale ne doit être qu'un instrument dont la vie internationale est l'œuvre finale et que l'Italie a, dans cette vie internationale, une tâche à accomplir. Elle doit adopter une politique qui conduise, par des moyens directs ou indirects, à la dissolution de ces deux empires dont le caractère artificiel du premier et le caractère extra-européen du second imposent la dis-
parition : FEmpire austro-hongrois et l'Empire Ottoman. Elle doit préparer une ligue des Etats balkaniques, projet plein d'une admirable lucidité, que les partis socialistes des Balkans ont repris comme le seul qui puisse mettre fin aux dissensions de cette péninsule où les peuples sont trop mélangés pour permettre une équitable application du principe des nationalités.
Certes, Mazzini prévoit pour sa patrie, des possibilités d'extension territoriale dans le bassin de l'Adriatique et de la Méditerranée. Mais il les prévoit dans l'ordre pacifique d'une pénétration économique et surtout, il les prévoit accomplies sous l'égide d un entier respect delà liberté des peuples. Un jeune écrivain italien, M. Giuseppe Prezzolini, traduisait bien naguère, à l'usage des contemporains, la pensée mazzinienne. Il disait avec raison que « des actes impérialistes ne peuvent être la conséquence d'une guerre nationale ». Il ajoutait que l'impérialisme serait pour 1 Italie, une déchéance au moins morale et que « le jour où des Italiens se montreraient inférieurs au nom de leur pays, le vrai devoir d'italianité serait de s'insurger contre eux. »
L HOMME
Grand, mince, maigre et sec comme un sarment de vig-ne, portant sur un long- cou une tête plutôt petite, avec des yeux timides derrière les verres d'un pincenez, une voix fluette et perçante, tel apparaît Guglieimo Ferrero .
Bien qu'il ait prononcé d'innombrables discours, qu'il ait connu en Italie, en France et en Amérique les succès les plus flatteurs, et qu'il soit, à l'heure présente, l'un des orateurs de la guerre, il semble que parler soit pour lui une contrainte et un ennui. Il débute avec des hésitations et souvent poursuit sur un ton gémissant et plaintif. Mais les choses qu'il dit sont toujours profondément intéressantes parce qu'elles dépassent lactualité pour se rattacher à des conceptions générales.
De même, en ses écrits, où il paraît s'exprimer plus à l'aise, les vues d'ensemble sont fréquentes ; son ingéniosité sans cesse en éveil et tournée vers l'essence, l'origine et la finalité du phénomène, en font une sorte de philosophe de la guerre.
Il fut un des premiers, en Italie, à se déclarer nettement pour l'intervention aux côtés des Alliés. Je le rencontrai à Milan au mois de novembre 1914, dans un grand meeting convoqué en faveur de la Belgique. Je lus ensuite avec passion les courageux articles qu'il
donnait au Secolo. Enfin, il fut mon compagnon de voyag-e dans une excursion de propagande organisée en Sicile par llnstitut français de Florence, avec lequel il collabora plus étroitement par la suite lorsque M. Luchaire fonda avec lui la Revue des nations latines (1916). J'eus ainsi l'occasion et le plaisir de l'entendre, à diverses reprises, en ses discours publics, et de causer intimement avec lui, pendant les longs trajets qui nous menaient de Palerme à Girgenti, de Girgenti à Syracuse.
Il était résolument interventiste, mais il Tétait sans joie, il obéissait à une nécessité douloureuse. Ses harangues les plus chaleureuses avaient par instant des accents désolés de prophète annonçant des fléaux. G est que, connaissant bien l'Europe et la situation morale et politique de tous les belligérants, et appréciant la force et les ressources de l'Allemagne, il avait de suite, d un coup d œil clair, aperçu Ténormité de la tragédie, les sacrifices immenses que réclamerait la défense du droit et les bouleversements qui allaient se produire dans l'organisation sociale de notre époque. C'est que, habitué par ses études et ses réflexions antérieures, à considérer, non pas exclusivement son pays, mais lEurope et l'humanité tout entière, il s'aflligeait de voir la civilisation européenne acharnée à se détruire. C'est que enfin celte guerre elle-même, malgré ses proportions gigantesques, ne lui paraissait que le premier épisode d'une crise à laquelle le monde, par sa conception moderne de la vie, ne pouvait pas échapper. Que nous eussions à être cruellement éprouvés, cela lui paraissait en quelque sorte une fatalité et une expiation de fautes et d erreurs dont toute notre civilisation présente était responsable.
Son esprit était tourmenté d'autres contradictions.
GUGLIELMO FERREHO 235
Très sincèrement épris de démocratie, et très dévoué aux idées avancées, considéré, même jadis, comme socialiste \ il souffrait du désordre et de l'anarchie des temps présents, anarchie qu'il découvrait aussi bien dans la production des richesses que dans les idées morales directrices. Il avait soif d'organisation, de discipline, de coordination des efforts, d'autorité. L'Allemagne autrefois lui avait semblé posséder ces qualités et il l'avait admirée. Déjà, avant la g-uerre, il s'en était détaché pour les raisons que je dirai plus loin; mais lorsqu'il vit l Allemagne employer la méthode à l'organisation du crime et au triomphe de la force brutale, il s'éloigna d'elle avec horreur, sans pouvoir cependant renoncer à ses préférences intellectuelles. Prêt à tout sacrifier pour sauver la liberté, il ne pouvait s'empêcher d'en déplorer les excès.
Lorsque les généreuses populations de Sicile, promptes à l'enthousiasme et aux acclamations, nous faisaient cirtè^e sur les routes blanches, elles saluaient Ferrero de « Viua il iiostro gra,nii storico » I C'est en effet l'un des titres de gloire de Guglielmo Ferrero d'avoir renouvelé l'histoire de la Rome antique; et, dans cette Italie toujours soucieuse de son passé, ceux qui s'y vouent avec talent et originalité sont assurés de trouver la renommée. Le succès de l'historien des Césars fut grand et dépassa les frontières. Mais étiqueter Ferrero historien est sommaire. Il l'est sans doute, mais dans un sens très large. L'autrefois ne l'intéresse
1. En réalité, G. F. n'appartint jamais au parti socialiste. Ce qui. a pu le faire croire, c'est qu'il fut coadamué, dans sa jeunesse, à d ;u.v mois de domicile forcé, pour avoir fait partie d'une associition socialiste interdite. L'accusation était le résultat d'unie erreur policière et se basait uni:(ucmenL sur ses relations avec Claudio Trêves, avec qui il était, en elfet, lié d'étroite amitié à cette époque.
236 FIGURES ITALIENNES d'aUJOURD^UI
qu'en fonction du présent, et même de Tavenir. Commentateur de textes, scruteur d'archives, scrupuleux à reconstituer renchaînement des faits ou la psychologie d'un moment, et en parant l'évocation des prestiges d'un style brillant et souple, certes, mais toutes ces activités sont dominées par la volonté d'y chercher un enseignement actuel.
Et, lorsqu"ils s'alignent sur le rayon d'une bibliothèque, les livres de Ferrero, à côté de Grandeur et Décadence de Rome, s'appellent la Jeune Europe, le Militarisme, la Guerre Européenne^ Entre les Deux Mondes, le Génie Latin. Les uns sont des essais de moraliste ou de sociologue ; Entre les Deux Mondes est une sorte de roman dans lequel le récit n'est guère que le cadre de dialogues philosophiques. En vérité, il est malaisé de ranger une telle production dans l'un des groupes auxquels notre mémoire s'est habituée pour la facilité des classements.
Dirons-nous que G. Ferrero est une personnalité politique ? Encore moins. Il n'a point brigué de mandat public et n'est ni sénateur, ni député, ni ministre et ne paraît pas devoir désirer jamais le devenir ; il ne s'est rattaché à aucun parti. Ainsi qu'il arrive aux esprits indépendants, il a parlé en bien et en mal des divers partis, s'est vu réclamé par les plus opposés, a été tour à tour encensé ou vilipendé par les uns et par les autres. Au moment où parut l'un de ses premiers livres VEuropa Giovane, il reçut des félicitations unanimes des cléricaux et des socialistes; peu de temps avant la guerre, il était au contraire attaqué par tous avec acharnement. Mais ses livres, ses articles, ses conférences le mêlent directement à la vie de l'Italie d'aujourd'hui et il exerce sur ses compatriotes une influence plus grande que celle de beaucoup de mandataires fameux à Montecitorio.
GUQLIELMO FERRERO 237
Ajoutons que G. Ferrero est un des rares Italiens dont la notoriété ait dépassé le cadre national. En Amérique et en Europe, il a depuis quelques années l'honneur d'être considéré comme l'un des hommes représentatifs de la pensée italienne. Les discours quil y prononça, les relations qu'il y noua, l'attention des revues, des journaux, des salons et des milieux littéraires et politiques, l'ont consacré, non sans éclat, surtout en France et aux x^tats-Unis.