LA JEUNE EUROPE
Ferrero est né à Portici, en 1871. 11 avait donc 26 ans lorsqu'en 1897, il publia chez l'éditeur Trêves, à Milan, V Europa Giovane. Depuis, l'édition est épuisée et est devenue introuvable, l'auteur s'étant toujours refusé à en permettre la réimpression.
Arrêtons-nous y un instant, non pour le malin plaisir de reprocher à l'écrivain des idées qu'il a désavouées, mais pour mieux marquer l'évolution de son esprit. 11 serait puéril de faire grief à Ferrero d'avoir, à 24 ans, admiré l'Allemagne, et il est au contraire très significatif de le voir évoluer peu à peu par un travail intérieur indépendant des événements, d'une germanophilie initiale à la critique systématisée du germanisme et de ses prétentions. Dans cette transformation spirituelle, le point de départ marque mieux la valeur du point d'arrivée.
Le volume a pour sous-titre : Etudes et Voyages dans tes Pays du Nord. Il est dédié à Cesare Lombroso, le savant éminent, fameux par ses études sur la criminalité, dont Ferrero devait plus tard épouser la fille. C'est le résumé des impressions recueillies, en
deux ans de séjour en Angleterre, en Allemagne, en Russie et en Scandinavie. Notes de voyage nécessairement variées et peu cohérentes, mais que l'auteur s'efforce de grouper autour de quelques conceptions générales, contribution à l'élude des graves problèmes moraux et sociaux du temps présent. Ainsi, dès son premier livre, Ferrero nous révèle cette direction essentielle de son tempérament : philosopher sur les tendances contemporaines.
L'idée centrale du livre est la supériorité des civilisalions et des peuples qui ont le mieux réussi à développer la grande industrie, ces peuples paraissant alors à Ferrero élaborer une Europe nouvelle, capable de grandes choses parce que tous les efforts des individus y sont disciplinés et coordonnés pour le bien de tous et de chacun; l'Angleterre et l'Alleniagne semblent donc au jeune écrivain les pays les plus progresses, les moJèles à imiter. Tandis que dans les nations latines, il ne voyait qu'anarchie et décadence, et était plein de pessimisme en ce qui concerne l'Espagne, la France et l'Italie. De cette dernière, il dit : u Si elle ne réussit point par des prodiges d'énergie à triompher des crises présentes, il pourrait lui être réservé le triste destin de servir dans l'avenir ceux qui furent dans le passé ses serviteurs. »
On comprendra que pareille prophétie ait fait scandale en heu'^tant profondément Tamour-propre italien. Des discussions ardentes s'engagèrent autour du livre. Au fond, cependant, il ne froissait qu'en apparence le sentiment du moment ; c'était l'époque où l'Italie était, non seulement engagée dans les liens politiques de la Triple Alliance, mais prise de jour en jour par 1 admiration de l'Allemagne dans les domaines de la science, comme dans celui des affaires, sans saper-
cevoir que cette pénétration étrang-ère était précisément le sig-ne et la cause de Taffaiblissement de rénergie nationale.
Le livre du jeune Ferrero était donc en accord avec les tendances intellectuelles du jour. Il était un témoignage, à la fois, du respect qu'on ressentait en Italie pour la force et les qualités d'organisation sociale de l'Allemagne, et des illusions qu'on y cultivait sur son rôle pacitiquement civilisateur. Respect et illusions qui existèrent, au surplus, ailleurs qu'en Italie. Ferrero se trompait grossièrement, mais il se trompait en auguste compagnie, quand il écrivait : « l'Allemagne, ainsi placée au milieu de l'Europe, est destinée à devenir la grande fourmilière centrale du monde, d'où partiront dans toutes les directions de la terre de longues processions de fourmis, laborieuses et non guerrières, patientes et non féroces, capables, non de détruire, mais d'amasser. »
L'auteur n'attendit point la révélation de la guerre de 1914 pour reviser sa prophétie et constater qu'il avait pu errer. La Jeune Europe ne fut pas réimprimée et Ton peut le regretter, car elle contient d'intéressantes observations sur la vie à Londres, sur le socialisme et l'antisémitisme, et une partie assez imprévue où les races du Nord sont comparées aux races du Sud, au point de vue de... l'amour.