LE MILITARISME
VEuropa Giovane fut écrite en 1895 ; deux ans après, G. Ferrero fit à Milan une série de conférences très remarquées dont le retentissement fut tel qu'il se décida à en recueillir l'argumentation, développée et
24U FIGURES ITALIENNES d'aUJOURd'hUJ
enrichie d'observations nouvelles, dans un fort volume intitulé : // Militarismo.
On a quelque peine aujourd'hui à comprendre les éloges que le public d'alors réserva à cette publication. Si on la dégage de considérations d'une actualité périmée, on y trouve comme thème essentiel, la condamnation du militarisme pour la raison que la formation d'influentes classes de bourgeois et d'ouvriers travailleurs et désireux de bien-être, rend désormais la guerre impossible. C'est, après l'illusion germanophile du livre précédent, l'illusion pacifiste, celle-ci dérivant d'ailieurs de celle-là, toutes deux se rattachant à l'admiration des sociétés de grande industrie, considérées comme la forme suprême du progrès. Dans ce livre comme dans le précédent, on trouve une grande sympathie pour l'Angleterre et pour l'Allemagne, et une espèce d'incertitude méfiante vis-à-vis de la France. Ferrero écrit : « L'Allemagne militariste, fomentatrice de guerre en Europe n'est plus, de jour en jour, qu'un mythe ou une légende à laquelle ne correspond plus aucune réalité. L'Allemagne est encore une nation militaire, mais elle n'est plus belliqueuse, militaire, par suite d'une habitude universelle, mais non belliqueuse, parce qu'il n'est point de pays en Europe où l'esprit bourgeois soit aussi vif... »
Il était difficile, on en conviendra, de prédire plus à faux. Et ce seul extrait suffit pour montrer combien est périlleux l'art de prophétiser, et que l'âme véritable d'un peuple ne peut s'apprécier complètement en quelques mois de voyage ou de séjour. L'observateur qui passe, fût-il ingénieux ou attentif, est nécessairement frappé par quelques phénomènes superficiels, surtout si, consciemment ou non, son observation est guidée par quelque idée préconçue. Or tel était préci-
sèment le cas, et l'excuse de Ferrero. Sa situation était celle de presque tous les hommes se rattachant aux partis avancés. On croit volonliers ce que Ton désire, et le désir de consacrer, dans la paix, les activités humaines à des œuvres de progrès et d'amélioration sociale, était trop accentué pour ne pas eng^endrer une opinion défavorable à l'égard de tout ce qui rappelait la guerre, considérée comme appartenant désormais au passé.
Et ce furent précisément les écrivains et les journaux démocratiques qui assurèrent le succès du livre de Ferrero. Ils s'enthousiasmèrent pour cette condamnation du militarisme qui flattait leurs programmes politiques.- Ils applaudirent à ce qu'ils crurent être une démonstration de 1 impossibilité de la guerre, parce que, du même coup, l'esprit militaire, l'organisation militaire, les dépenses militaires n'apparaissaient plus que comme des survivances d'un passé aboli. Pas plus que 1 auteur qu'ils exaltaient, ils ne soupçonnèrent que la guerre pouvait être un phénomène échappant aux volontés humaines, et tout au moins, en certaines conjectures, une nécessité.
Illusions généreuses, assurément, mais qui n'étaient pas sans danger, puisqu'elles aboutissaient, dans la pratique, à affaiblir la force de résistance de la nation la plus avancée vis-à-vis d'une nation plus brutale et moins scrupuleuse. On ne peut pas conseiller aux peuples une mentalité d'agneaux aussi longtemps qu'il y a des peuples loups. Une loi essentielle de solidarité humaine oblige l'individu à vivre en fonction de la société des hommes, et la nation en fonction de la société des nations. Le milieu conditionne tous nos efforts. Ce que le savant sociologue n'avait pas vu, les ouvriers parisiens l'avaient, eux, compris, par un instinct profond de conservation sociale. C'est Ferrero
242 FIGURES ITALIENNES d'aîJJOURd'hUI
lui-même qui nous le raconte : assistant à un meeting de cheminots réclamant le droit d'association et de g-rève, il entendit les orateurs déclarer unanimement qu'ils^ renonceraient à user de ce droit si la défense nationale y était intéressée. L'écrivain italien rapporte le fait avec étonnement ; son pacifisme ne peut comprendre comment des ouvriers pour la plupart révolutionnaires, restent à ce point dévoués à TEtat et il en conclut qu'en France, « Tesprit militaire est un antidote de l'esprit révolutionnaire ».
La confusion entre le patriotisme et le militarisme est ici manifeste. Les ouvriers français, au contraire, en admettant la possibilité d'une g^uerre de défense et la nécessité, dans ce cas, de subordonner leurs g-riefs corporatifs à l'intérêt national, voyaient plus juste. Ils ne cédaient pas à l'esprit militaire, mais au sentiment de patrie, et n'abdiquaient rien de leurs aspirations avancées, puisqu'il faut bien, à certaines heures, renoncer à des conquêtes nouvelles pour assurer et défendre celles qu'on a déjà obtenues.