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LA GUERRE EUROPEENNE

Lorsque éclata la guerre, Ferrero ne tarda pas à prendre parti, et sans hésitation il estima que l'Italie devait intervenir aux côtés des Alliés. Pendant les quelques mois des controverses ardentes qui devaient faire sortir l'Italie de sa neutralité, on le voit incessamment défendre à toutes les tribunes, avec une conviction passionnée, son point de vue. Il parle dans les meetings, il écrit dans le Secolo. C'est dans les bureaux de ce journal que j'eus le plaisir de causer avec lui pour la première fois, au lendemain de cette imposante mani-

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festalion que le peuple de Milan avait faite, en novembre 1914, en faveur de la Belgique.

La Belgique ! Dès 1914, Ferrero avait vu son importance décisive dans le conflit actuel, et il écrivait, en février 1915, dans le New York American une étude : la Belgique, clé du monde, forte surtout d'arguments économiques, dont tous les événements ultérieurs sont venus confirmer les pénétrantes appréciations.

Même perspicacité dans son jugement sur la bataille de la Marne. Longtemps avant les critiques militaires, l'historien des Césars en vit la signification. Il s'efforça, dès qu'il le put, d'en retracer l'histoire. Je ne puis me rappeler sans émotion une conférence qu'il fit sur ce sujet dans le cadre magnifique de la salle des Cinq Cents au Palais Vieux de Florence, le 14 juillet 1916, en présence d'un auditoire vibrant, sous les drapeaux français et italiens, de ferveur pour la France et pour son rôle dans les annales humaines.

Quelques-uns de ses nombreux discours et articles de journaux ont été réunis en un volume : la Guerra Europea. Une pensée de saint Augustin, accrochée en épigraphe : Esto ergo bellando pacifîcus, ul eos.quos expugnas^ ad pacis utilifalem vicendo perducas, explique comment ce pacifiste était devenu partisan de la guerre : il n'abandonnait pas son idéal de paix ; c'étaient les circonstances qui l'amenaient à se résoudre à la guerre contre la guerre elle-même, car on ne fait pas taire les canons avec de beaux discours. Evolution qui fut celle de nombreux pacifistes sincères et qui ne comportait aucune contradiction.

Mais il est plus surprenant de voir le Ferrero de la Jeune Europe et du Militarisme prendre, dans ce conflit, parti pour la France contre l'Allemagne. Comment l'écrivain des opinions que nous avons rapportées a-t-ii pu changer si radicalement sa manière de voir ?

C'est qu'il y a vingt ans entre la Jeune Europe et la Guerre européenne. Vingt ans de travaux, d'études et de voyages, une œuvre énorme : l'histoire de la Grandeur et de la décadence de Rome \ une activité incessante de cet esprit ingénieux et enclin aux idées générales. La pensée a mûri. Elle a spontanément rectifié ce que lesjugements de la jeunesse avaient de hâtif et de superficiel.

Car, remarquons-le bien, si c'est l'agression de l'Allemagne qui a décidé Ferrero à la guerre, c'est antérieurement à cette agression qu'il s'était dépouillé de ses sympathies pour l'Allemagne. Quelque énorme que soit le fait de la guerre européenne, il n'est qu'une illustration épisodique d'une pensée à laquelle Ferrero était arrivé bien avant 1914.

Dans les dix ans qui ont précédé la guerre, Ferrero a été l'un des très rares qui, à mesure que la germanophilie gagnait tous les esprits, s'est de plus en plus opposé aux influences allemandes, tant dans la politique que dans le domaine intellectuel. Il eut même à soutenir des luttes très vives. C'est Tune des raisons pour lesquelles il retira de la circulation VEuropa. Giovane, ne voulant pas contribuer à fortifier, par ce livre de jeunesse, une tendance qu'il combattait. Quels furent les motifs profonds de ce revirement?

Il s'est expliqué, dans la Revue des nations latines {n° de mars 1917) sur cette évolution de sa pensée, en réponse à une étude que lui avait consacrée le P. Semeria

1. Cette œuvre considérable a été traduite en français. Elle comprend six volumes : I. La conquête. II. Jules César. III. La fin d'une aristocratie. IV. Antoine et Cléopâtre. V. La République d'Auguste. VI. Auguste et le Grand Empire. Tous ces volumes ont eu plus de dix éditions, L'Académie française a donné au premier le prix Langlois.

dans Vita e pensiero de Milan. Cette explication me paraît si essentielle pour la compréhension de l'œuvre de Ferrero qu'on me permettra d'en citer quelques fragments importants :

« Mon esprit n'a pas été frappé tout à coup d'une lumière subite, au milieu du tumulte de la bataille. Je pense et j'écris aujourd'hui des choses très différentes et souvent opposées à celles que j'écrivais et pensais il y a vingt ans : mais ce changement ne dépend en aucune façon de la guerre européenne. Ce que j'écris et dis sur la guerre depuis deux ans n'est que l'application réfléchie, mais sans joie, d'idées qui, bonnes ou mauvaises, s'étaient mûries et avaient été exposées avant la guerre. Gomment je suis parvenu à ces idées si différentes de celles qui avaient été l'ivresse de ma jeunesse, je l'ai raconté dans le discours prononcé le 9 janvier 1917 à Turin ^ , en remerciant les amis qui avaient voulu m'offrir une copie de la Victoire de Samothrace, pour fêter le prix Bonaparte que m'avait accordé la Société des Gens de lettres : « Léonardo Bistolfi et le comte Rossi — disaisje à Turin — ont voulu rappeler avec trop de bienveillance le peu que j'ai fait avant la guerre pour avertir les peuples, descendants de Rome, du péril qui les menaçait. G'est vrai : pendant les dix années qui ont précédé la guerre, après le facile optimisme de la jeunesse et de mes premiers livres, était né et s'était développé en moi le pressentiment qu'un grand péril mena-

1, Ferrero habite actuellement Florence, mais sa vie s'est passée tout entière à Turin. Lorsqu'il quitta cette ville, ses nombreux admirateurs et amis organisèrent pour les adieux une manifestation dont on trouvera le compte rendu avec les discours du sénateur Rossi, maire de Turin et du sculpteur Bistolfi, et la réponse de Ferrero, dans la Revue Conferenze a Proluzioni, n» de mars 1917

çait le monde, les trésors les plus précieux, héritage de nos pères, elles colonnes mêmes sur lesquelles reposait Tordre présent des choses. Mais ce pressentiment, que les événements n'ont que trop confirmé, n'est pas né tandis que j'étudiais les temps modernes, mais bien les temps anciens. Je n'avais rien vu et rien compris de notre époque tant que je m'étais borné à étudier le présent ; de là la faiblesse de mes premiers livres ; mais, peu à peu, en comparant le monde antique et le monde moderne, je m'aperçus que le monde antique avait placé la raison et le but de la vie dans une ou plusieurs perfections intellectuelles et morales, tandis que le monde moderne ne tendait que vers un accroissement incertain, confus et illimité de la puissance, inconscient lui-même de son but suprême; que le monde antique avait et le monde moderne perdait de jour en jour le sens des limites dans lesquelles l'homme peut réaliser ces perfections, car si l'homme les dépasse, la beauté s'obscurcit devant ses yeux, la vertu se dessèche dans son âme, et la puissance ne s'accroît que pour s'écrouler dune plus haute cime : que l'idéal de la vie — vers lequel les anciens levaient lesyeux comme vers l'étoile polaire qui devait guider leur chemin — était plus étroit et plus timide, mais plus cohérent et plus humain que le nôtre. Aussi j'en vins à me demander si le monde ancien ne pourrait pas nous enseig-ner quelque chose de |)lus universel et de plus haut que telle ou telle forme de beauté, tel ou tel principe politique, tel ou tel élément de science militaire, s'il ne pourrait nous enseigner ce sens de Ihumain qu'a perdu notre époque — et la guerre présente suffit à le prouver !

« Quoi qu'il en soit, il est certain que c'est pour cette raison — ou cette illusion • — que j'ai tant aimé ces

études qui semblaient aux autres dépourvues de vie. Il y eut même un moment avant la guerre où j'avais pens? pouvoir me consacrer tout entier à leur renouve'lement. Le destin a été contraire à mon dessein, de même qu'il Ta été, dans ce trouble et étouffant crépuscule de 1 1 paix européenne, à tous les desseins dans lesquels il y avait comme un inconscient présage de Fimminente catastrophe Mais vous me permettrez de dire que j'espère, et avec ténacité, que ce que je n'ai pu réaliser, d'autres le pourront, avec plus de forlune ; et que les études sur le monde antique resp endiront de nouveau sur le monde moderne comme un phare, qui Téclairera, et dont la lumière aidera les hommes à mieux comprendre leur époque. La g^uerre présente n'est pas seulement un conflit armé d'Etats : c'est le commencement d'une profonde crise morale, inlellectuelle et politique au cours de laquelle se trouveront de nouveau face à face deux forces qui sont aux prises depuis deux siècles en Europe : la laborieuse aspiration vers toutes les formes de perfection que recherche l'esprit humain, et l'informe, confuse, insatiable aspiration vers une puissance toujours plus grande qui ignore elle-même sa propre fin ; la tradition gréco-latine, l'arbre qui, d'un printemps à l'autre, se couvre de feuillage, produit des fruits et meurt pour renaître ; et l'esprit germanique, l'ouragan, qui périodiquement tourmente l'arbre, arrache ses fleurs, brise ses branches et essaie de le déraciner. Aveuglée par cette aspiralion informe et confuse vers une puissance toujours plus grande que l'Allemagne avait, plus que toute autre nation, répandue dans le monde par ses doctrines et son exemple au point de confondre et d'obscurcir presque toutes les formes idéales de perfection, 1 Europe n'a pas au choisir entre la justice et la force, la beauté

et l'abondance, la liberté et Tordre ; elle a tout voulu en même temps et tout confondu à la fois, et tout s'est écroulé dans le chaos de Theure présente.

« Les lecteurs fidèles savent dans quel livre furent exposées ces idées : le Père Semeria le sait aussi, puisqu'il y fait allusion dans son article. Ce livre est Fra, i due mundi, œuvre qui devait avoir en Italie une destinée sing-ulière. Il parut dans l'un des moments les plus confus et les plus ag^ilés, entre 1912 et 19J3, dans la trouble fermentation de l'orgueil, des ambitions, des cupidités, des soupçons, des frayeurs, au milieu de la hâtive production d'œuvres faites à la diable, de la recherche de plaisirs frivoles et de cette tension, de cette fatigue des querelles toujours renaissantes oià s'agitait, avant la guerre, l'Europe, et nous plus encore, peut-être, que les autres peuples. L'Allemagne était à la fois la terreur et l'admiration du monde; et l'Europe tout entière, voulant l'imiter, semblait envahie par une fureur sacrée qui la portait à vouloir tout détériorer : la morale et l'enseignement, les objets usuels et les précieuses œuvres d'art, le droit et la politique, les partis et les administrations, les journaux comme les belles manières et le cérémonial social. Les temps ne pouvaient être plus funestes pour un livre qui se proposait d'exprimer à nouveau cette simple vérité : la qualité est une limite, et la seule limite nécessaire de la quantité ; une civilisation qui détruirait tout idéal de perfection et confondrait tous les critères de qualité, serait destinée à ne plus retrouver en elle-même les limites de la quantité, c'est-à-dire la mesure du désir, par suite à détruire les sources du bonheur ; elle se condamnerait à toujours dépasser le but atteint jusqu'à vouloir l'impossible et à sombrer dans une terrible « crise par excès ».

« Puis-je prier le Père Semeria de relire ces pages? ou je me trompe fort, ou bien, placée dans ce cadre historique, la guerre européenne n'apparaît plus comme l'une des si nombreuses guerres qui ont ensanglanté la terre. C'est la première grande crise de cette civilisation basée sur l'aspiration indéfinie vers une ])uissance toujours croissante et igno'^anle de son propre but. Que de choses s'expliquent alors ! Même ce paradoxe apparent dont l'histoire n'offre pas, je crois, d'autres exemples ; les armées combattantes ne parviennent pas à vaincre et à résoudre le conflit, non parce quelles sont trop faibles, mais parce qu'elles sont trop fortes. Et l'on s'explique aussi que cette guerre pose à tout propos le problème des limites : celui des limites géographiques entre les peuples de l'Europe, celui des limites morales à la puissance de chaque Etat, la résolution du problème de la limitation des armements, cette limitation des armements qui était une opération si facile et si naturelle pour les Etats dans l'antiquité, et qui semble être devenue aujourd'hui pour la civilisation moderne, si savante et puissante qu'elle soit, une difficulté insoluble. »

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