ENTRE LES DEUX MONDES
Les idées qui ont été développées dans les discours et articles réunis dans la Guerra europea, les idées qui ont paru si originales et si intéressantes aux auditeurs des conférences et manifestations de Paris, de Lyon, de Florence, de Turin et d'Udine pour se rappeler que quelques-unes des affirmations récentes de cette activité infatigable, sont donc la conséquence, la conclusion, de celles qui parurent dans Fra i due mundi (1913).
En novembre 1906, Ferrerofit à Paris sur rinvitalion du Gollèg^e de France, une série de leçons sur la vie d'Auguste. Un Argentin, M. Mitre, directeur de la Nacion. Tun de^^ grands journaux de Buenos-Aires, y assistait. 11 proposa à Thistorien de faire des conférences en Argentine. Cette invitation entraîna celle du Brésil, en juin 1907, et plus tard en février 1908. celle du Président Roosevelt. Ferrero eut ainsi l'occasion de visiter, dans des conditions exceptionnellement favorables età peu {Tintervalle, les deux Amériques. Il fut brusquement confronté avec le m mde moderne dans ses expressions les plus caractéristiques, alors que son esprit était tout plein encore de ses études sur l'antiquilé.
Le contraste devait le frapper violemment et l'inciter à rechercher la cause et l'explication des contradictions qu'il constatait. Une élude publiée en 1912, dans le Hearsts Magazine de New York sous le titre Ancien l Rome and modem american, a comparative study of moral and mannery^ nous donne le récit de ces réflexions et nous explique l'évolution intellectuelle qui conduisit Fauteur à écrire Fra i due Mundi.
Volume qui n'eut pas, à son appari ion, le succès qu'il méritait. Volume capital dans l'œuvre de Ferrero.
Il est singulier et difficile à classer. Ce n'est ni un roman ni un récit de vovage, bien qu'il raconte, sous forme narrative, le-s diverses péripéties qui se déroulent, pendant la traversée, à bord d'un transatlantique allant d'Amérique en Europe. L'action n'est là que comme un cadre pour les conversations des passagers et ceux-ci dissertent en forme éparpillée, de toute chose connaissable. Critique d'art, critique sociale, critique philosophique, tous les sujets sont effleurés et souvent éclairés de lueurs nouvelles.
Le titre me paraît à sens multiple ; c'est d'abord, au sens concret el précis, le pase^age matériel de l'Amérique en Italie ; c'est ensuite au sens moral plus large, roppositif>n entre le nouveau Monde et la vieille Europe; c'est enfin, en un sens plus profond encore, la confrontation de la civilisation de quantité avec la civilisation de qualité.
Ce livre a les défauts de sa composition ; l'action y est trop faible pour intéresser par elle-même; elle n'est qu'un prétexte à présenter des idées ; et les idées ellesmêmes sont trop dispersées, encombrées de digressions et de parenthèses superflues pour avoir la clarté d'un exposé dot'trinai. J'atrais préféré pour ma part, à ce genre hybride, une spéculation philosophique nettement cantonnée dans l'abstrait. Et je pense bien que si les opinions contenues dans ces pages n ont pas connu, dès leur apparition, toute la faveur qu elles rencontrèrent par la suite lorsque Ferrero les répéta, c'est précisément parce que leur forme première fut un peu voilée et surchargée d ornements inutiles. J'ajoute que le genre dialogué, s'il a l'avantage de permettre le pour et le contre, a l'inconvénient de laisser dans l'obscurité la pensée de 1 auteur.
Celle de Ferrero n'est évidemment pas dans les discours de cet Italien américanisé, ultra moderne, célébrant avec enthousiasme le déclin du vieux monde et le triomphe du progrès (du progrès considéré dans la multiplication illimitée des richesses), mais il faut bien reconnaître que parfois ces thèses sont formulées avec tant de force qu'elles peuvent laisser hésitant et perplexe. Après avoir commencé par détruire sans pitié tous lescritères d'appréciationesthétique et affirmé son droit à trouver beau ce que l'Europe d'clare laid, le terrible avocat exalte avec frénésie, la découverte de
FAmérique qui a permis la conquête de la terre, la machine qui en a permis l'exploitation, la Révolution française, qui a appelé à cette exploitalion et à ses bénéfices, tous les hommes sans distinction.
C'est précisément ces trois grands phénomènes historiques, destructeurs de limites, qui effraient l'historien des Césars. Il objecte à son interlocuteur qu'il n'est pas persuadé que le monde ait ainsi gagné en justice et en beauté. Et l'autre de répondre : Justice ? Beauté ? Appréciations individuelles. Toutes les opinions à cet égard sont retournabies L'éloge et le blâme sont pareillement indémontrables. Mais parlezmoi de l'opération qui, à côté d'un sac de blé, produit un second sac : voilà le progrès, indiscutable. La quantité porte en elle-même la preuve de son excellence ; la qualité n'est jamais qu'objet de controverse, faute d'une règle universellement acceptée. Et aujourd'hui, il n'y a plus de règle : le monde nous est ouvert sans limites.
Cette conception, selon Ferrero, nous ramène à la barbarie, à travers des convulsions. Si le « progrès » verse sur le monde, par des machines de plus en plus énormes, les produits fatalement de plus en plus médiocres à mesure qu'ils seront plus nombreux et plus rapidement exécutés, il annulera par degrés toutes les différences de qualité entre les choses au point que les riches seront impuissants à traduire la quantité en qualité, et que les pauvres seront, avec des besoins plus vite accrus que la production, toujours privés de la quantité qu'il faudrait pour combler leurs désirs. Résultat : mécontentement général. Tandis que les Grecs, eux, savaient que « la qualité — qu'on l'appelle beauté, bonté, justice, gloire, sainteté, noblesse, grandeur ou comme il vous plaira, est le sel, le condiment
GUGLIELMO FBRRERO 253
de la vie ce je ne sais quoi qui varie la saveur des choses, réveille et satisfait toujours de nouveaux désirs, met en fuite Tennui et la satiété de vivre, la force qui introduit la diversité dans la monotonie mathématique de la quantité, le premier principe du progrès, la racine du bonheur... »
Parmi les nations d'aujourd'hui, la France est peutêtre la seule au monde qui continue à produire Texcellent, à valoir et à se faire valoir par la qualité plus que par la quantité ; celle qui s'est laissé entraîner le moins par le courant de la civilisation industrielle et quantitative; qui a gardé, dans une certaine mesure, les traditions des vieilles civilisations qualitatives. Elle se trouve ainsi, au milieu des peuples séduits par un autre idéal, qui la haïssent et la méprisent à raison de ses mérites plus qu'à raison de ses défauts, dans une situation tragique qui la rend particulièrement sympathique à G. Ferrero. Et, dit un des personnages du livre, savez-vous à quoi je ne puis m'empêcher de penser en me promenant dans l'avenue des Champs- Elysées vers l'arc de Triomphe ? A la production du fer en Allemag-ne. « Un million et demi de tonnes en 1870; deux millions en 1875, trois en 1880; près de cinq en 1890 ; huit et demi en 1900 ; onze en 1905 ; près de quinze en 1910. Qui l'emportera? Le fer est incontestablement un métal précieux ; on en fait des voies ferrées et des machines, on en fait des canons, des fusils, des cuirassés. Mais encombrer de fer le monde jusqu'à en expulser la beauté et toutes les qualités qui montrent la noblesse et la grandeur de l'esprit humain, n'est ce pas ramener le monde à la barbarie? »
Je ne sais si j'ai réussi à indiquer suffisamment l'idée principale du livre, celle qui en tient toutes les parties assemblées, comme ces âmes de fer que les sculpteurs
mettent en leurs statues. J'ai dû, en tous cas, négliger de nombreux aspects de ces conversations complexes et brillantes, et me bornera ce que je croyais l'essentiel.
Je n'ai pas la compétence qu il faudrait pour discuter avec l'auteur si c'est bien par une volonté consciente que les civilisations antiques n'ont pas recherché la quantité. J'ai, d'autre part, l'impression qu'il exagère singulièrement notre prétendue déchéance, lorsqu'il compare les temps modernes aux temps anciens. Mais, quelques réserves qu'on pourrait faire sur les détails et sur les arguments, la thèse est ingénieuse, nouvelle et salutaire.